Hiver 2009

Le traumatisme Santos Laguna

Sandro Grande, de l'Impact de Montréal, reste sur le terrain du stade Corona, au Mexique, après la défaite de son équipe contre Santos Laguna en Ligue des champions en 2009. Sandro Grande, de l'Impact de Montréal, reste sur le terrain du stade Corona, au Mexique, après la défaite de son équipe contre Santos Laguna en Ligue des champions en 2009. Sandro Grande, de l'Impact de Montréal, reste sur le terrain du stade Corona, au Mexique, après la défaite de son équipe contre Santos Laguna en Ligue des champions en 2009.

Malgré la défaite, la confrontation face à l’équipe mexicaine en Ligue des champions de la CONCACAF a marqué l’imaginaire des amateurs de soccer montréalais.

Un texte d'Antoine Deshaies

À 4-2 dans les arrêts de jeu du match retour, à Torreon, au Mexique, le directeur technique de l’Impact Nick De Santis a pensé faire un coup d’éclat.

Son équipe venait de donner trois buts en deuxième mi-temps et les Mexicains faisaient ce qu’ils voulaient sur le terrain. Les Montréalais semblaient perdre tous leurs moyens. Un autre but, un cinquième dans le match, allait éliminer l’équipe Cendrillon de cette Ligue des champions de la CONCACAF 2014-2015.

« J’étais dans des escaliers derrière notre banc et personne ne me voyait, confie De Santis. Je me suis demandé si je ne devais pas courir sur le terrain ou faire quelque chose pour arrêter le match. J’ai pensé à me faire expulser juste pour couper le rythme. Je me suis finalement convaincu de ne rien faire, car ce n’était pas professionnel. »

À quelques mètres devant lui, l’entraîneur John Limniatis avait des idées semblables.

« Je pensais lancer quelque chose ou entrer sur le terrain pour interrompre le match, mais je n’ai rien fait, dit Limniatis. Je ne pensais pas qu’ils allaient marquer encore une fois. J’avais du mal à communiquer avec mes joueurs sur le terrain tellement c’était bruyant. »

Pas de geste d’éclats des joueurs non plus. Pas de joueur qui se jette sur le ballon dans son but pour retarder la reprise du jeu. Pas de faute évidente pour obtenir un carton. Pas d’escarmouche. Rien.

On était tellement fatigué que notre tête ne suivait plus. On n’était plus dans notre match.

- Nevio Pizzolitto

L’histoire est connue. Santos Laguna a marqué deux fois dans les arrêts de jeu pour remporter le match 5-2 et le quart de finale 5-4. C’était pourtant 4-1 au pointage cumulatif à la mi-temps du match retour. L’effondrement était total.

Un silence de mort régnait dans le vestiaire après le match. Plus tard, à l’hôtel, les bouteilles de vin achetées n’ont jamais été entamées.

« C’était la première fois que je voyais Nick De Santis sans mot, raconte l’attaquant Eddy Sebrango. Il a toujours quelque chose à dire. Mais ce soir-là, rien ne sortait. »

« Il n’y avait pas de mot, pas de mot, raconte le directeur technique. Ce n’était pas le moment de dire quoi que ce soit. »

Les derniers moments du match retour entre l’Impact et Santos Laguna

L’Impact, un modeste club de deuxième division à l’époque, avait pourtant ébranlé le géant mexicain une semaine plus tôt au stade olympique.

Galvanisés par une foule de 55 000 spectateurs et poussés par l’adrénaline, les joueurs avaient remporté une victoire surprise de 2-0. Sebrango, à son retour avec l’équipe après un exode de trois ans à Vancouver, avait marqué les deux buts.

« C’est l’un des grands souvenirs de ma carrière, relate le joueur cubain. C’était un immense résultat, mais on savait que le plus dur était à venir. »

Aux côtés de Sebrango en salle de conférence de presse, Limniatis était plus que terre à terre.

« Certaines personnes du club pensaient qu’on était devenu Barcelone, dit de façon imagée l’ex-entraîneur. Je savais c’était quoi, aller jouer au Mexique contre une équipe dont on venait de froisser l’honneur. Je savais qu’ils allaient être encore plus intenses au match retour. On était infiniment négligés. Leur gardien, à lui seul, gagnait plus d’argent que toute notre équipe. »

De plus, l’équipe mexicaine était en pleine saison, alors que l’Impact n’avait pas encore amorcé la sienne. Pour se préparer, l’équipe avait tenu un camp d’entraînement de quelques semaines en Italie.

À Torreon, lors du match retour, le onze montréalais a accordé le premier but à l’adversaire dès la 15e minute, mais a su répliquer, deux fois plutôt qu’une. Roberto Brown et Eddy Sebrango ont marqué aux 24e et 37e minutes. Contre toute attente, Montréal menait le match 2-1, et 4-1 au cumulatif.

« Dans le vestiaire, j’ai vu que les gars étaient vraiment fatigués, se rappelle Pizzolitto. On était contents, mais très nerveux. On savait que c’était loin d’être fini, mais on ne pensait jamais accorder quatre buts. »

À 4000 kilomètres de là, dans son salon, Patrick Leduc, blessé, regardait le match à la télévision. Il s’est fâché à la mi-temps.

« Certains commentateurs à la télé parlaient comme si c’était gagné, confie l’analyste télé. On n’était pas l’Allemagne! C’était beaucoup demander à une équipe comme la nôtre de fermer le match contre une équipe au Mexique. On ne pouvait pas se permettre de tourner le dos au taureau comme un toréador.

« Quand ils [les commentateurs] ont annoncé les dates de la demi-finale, j’étais hors de moi, ajoute Leduc. C’était une attitude que j’ai toujours combattue et je n’aimais pas entendre ça à la télé. »

Les descripteurs n’étaient pas les seuls à mettre la charrue devant les boeufs. Au Mexique, Patrick Vallée, directeur des communications de l’Impact, était inondé de courriels et d’appels de médias qui lui demandaient quand les billets seraient en vente pour le prochain match.

Son communiqué annonçant la victoire de l’équipe était presque finalisé.

Il ne manquait à peu près que le nom du prochain adversaire. Tout le monde voulait l’info, mais il restait des minutes importantes à jouer. J’ai encore le communiqué dans mon ordinateur. Il n’est jamais parti...

- Patrick Vallée

Santos Laguna a créé l’égalité à la 53e minute. Puis a fait 3-2 à la 74e. Darwin Quintero a ensuite marqué deux fois dans les arrêts de jeu pour conclure l’improbable remontée.

« J’ai appris plus tard que certains joueurs sur le terrain ne comprenaient pas parfaitement la situation par rapport au cumulatif de buts et le bris d’égalité avec les buts à l’extérieur, mentionne Adam Braz. Tout ça montre à quel point on manquait d’expérience. »

« Jamais je n’oublierai les clameurs et les chants de la foule, dit Nick De Santis. On gagnait 4-1 au cumulatif et la foule chantait si se puede (oui on peut) de plus en plus fort. Je me disais : “On mène par trois buts, c’est pourtant impossible.” L’impossible est arrivé. Quand je prends le temps d’y penser encore aujourd’hui, j’entends encore très clairement la foule. C’était marquant. »

Patrick Vallée était sous les gradins près du vestiaire quand Santos Laguna a conclu sa remontée. Il venait d’aller acheter une caisse de bière pour l’équipe qui menait, au moment de l’achat, par deux buts.

« J’étais sous le choc et j’ai déposé ma caisse, raconte Vallée. J’étais aspergé de bière parce que les gens célébraient dans les gradins au-dessus de moi. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Je ne savais plus quoi faire. Je suis allé me faire rembourser la caisse. Le vendeur avait sans doute pitié de moi, car il a obtempéré sans rien dire. »

Les joueurs de l’Impact, eux, ont eu besoin de tout leur petit change pour digérer ce revers qui a teinté négativement une bonne partie de la saison 2009. Après cinq matchs sans victoire, John Limniatis était d’ailleurs congédié et remplacé par son adjoint, Marc Dos Santos.

« C’était pourtant normal qu’on connaisse une baisse de régime après ces moments d’émotions fortes, analyse Limniatis. Les dirigeants ont pris une décision émotive, selon moi. Bien sûr, j’ai fait des erreurs dans ce match, comme tous les membres de l’équipe. On avait besoin de temps pour reprendre notre confiance. »

La confiance est revenue plus tard cet été-là : l’Impact allait remporter le troisième championnat de son histoire.

Lire le texte 2009 : Le championnat réparateur

Photo en couverture : The Associated Press/Armando Marin