2015

À 45 minutes de la Coupe du monde des clubs

Victor Cabrera lève les bras au ciel après un but lors du match aller entre l'Impact de Montréal et Alajuelense en mars 2015. Victor Cabrera lève les bras au ciel après un but lors du match aller entre l'Impact de Montréal et Alajuelense en mars 2015. Victor Cabrera lève les bras au ciel après un but lors du match aller entre l'Impact de Montréal et Alajuelense en mars 2015.

Six ans après son échec contre Santos Laguna en Ligue des champions de la CONCACAF, l’Impact de Montréal a vaincu ses démons en défaisant le club mexicain Pachuca. Montréal s’est incliné en finale, non sans avoir fait vibrer plus de 60 000 amateurs au stade olympique.

Un texte d'Antoine Deshaies

Quand Patrice Bernier a quitté le stade olympique de Montréal, le 29 avril 2015, il avait la désagréable impression qu’il venait de disputer sa dernière grande finale internationale. Le temps lui a donné raison.

À 36 ans, le milieu de terrain savait que ses chances de revivre une autre finale d’un tournoi continental étaient presque nulles. Le Québécois et ses frères d’armes venaient de perdre le match retour 4-2 contre America, le plus grand club de l’histoire du soccer mexicain.

« Une telle finale, ça n’arrive pas souvent dans la carrière d’un joueur, précise Bernier. Même pour le club, je me suis demandé si on y retournerait un jour. J’étais triste pour ça. Surtout qu’on menait après la première demie. »

Les 61 000 spectateurs réunis ce soir-là au stade mal aimé avaient vibré comme jamais, en première période, lorsqu’Andres Romero avait propulsé l’Impact avec un but dès la 8e minute. Ignacio Piatti avait même obtenu une extraordinaire occasion de marquer en fin de première mi-temps, mais un défenseur avait bloqué son tir.

En recul 0-1 à la pause, les Mexicains ont marqué quatre buts sans réplique dans les 45 dernières minutes.

« Tu ne peux absolument pas blâmer “Nacho”. Mais s’il marque, c’est un match complètement différent, analyse Nick De Santis, vice-président de l’Impact. On a vécu des émotions extraordinaires. De penser qu’on était à quelques minutes d’une participation à la Coupe du monde des clubs, c’est surréaliste. Ça marque un moment très important dans notre histoire. Encore aujourd’hui, aucune équipe de la MLS n’a réussi à gagner la Ligue des champions. »

Cette soirée habite toujours Bernier. Le match, disputé entre les premier et deuxième tours des séries éliminatoires du Canadien, avait été le centre d’attention de la ville durant cette période.

« Je sentais que le soccer était le sport numéro un cette semaine-là, se souvient le capitaine. J’ai vraiment senti que tout Montréal était derrière nous. Pour moi, c’est le match le plus important jamais disputé au stade olympique. »

Une semaine plus tôt, le Bleu-blanc-noir avait réussi l’impensable en réalisant un match nul de 1-1 au mythique stade Azteca de Mexico.

C’était un rêve de jouer un match dans cette enceinte qui avait accueilli la Coupe du monde de 1970 et de 1986. En marchant vers le vestiaire, on voyait toutes les photos historiques dans le couloir. Ça me rappelait mon enfance et mes premiers grands souvenirs de soccer.

- Patrice Bernier

Jouer au stade Azteca était aussi un rêve de jeunesse pour le défenseur français Hassoun Camara. Il se rappelle à quel point l’altitude avait compliqué la tâche des joueurs lors du match.

« C’était très dur de s’adapter et, à la mi-temps, on était tous branchés à des bouteilles d’oxygène, rappelle Camara. C’était très difficile de reprendre notre souffle. Personne ne nous donnait la moindre chance de gagner et pourtant... La cohésion était extraordinaire dans le vestiaire. »

Camara n’avait cependant pas été en mesure de disputer le match retour à Montréal, parce qu’il était blessé à un genou. Il avait pourtant tout essayé.

« Je m’étais rompu un ligament et je continuais de forcer à l’entraînement malgré l’avis des médecins, dit-il. Le rêve de jouer cette finale était trop fort. J’ai finalement été sur la touche pour plus de trois mois. »

Le stade d’Alajuelense n’a ni l’envergure ni la renommée du stade Azteca et pourtant, c’est lui, en demi-finale, qui a le plus intimidé l’Impact au cours de cette chevauchée continentale.

« C’était une ambiance de folie, décrit Camara. C’était extraordinaire de jouer sous pareille hostilité. »

Le petit stade de 18 000 places était déjà rempli à 80 % lorsque les joueurs de l’Impact sont arrivés pour leur échauffement. En comparaison, au stade Saputo, à peine 10 % des gradins sont occupés au même moment.

Le gardien Evan Bush, dont la routine d’avant-match inclut deux ou trois tours de terrain, était déjà la cible des bruyants partisans, assis très proche de la pelouse.

Les fans, à environ 10 mètres de lui derrière des grillages, l’insultaient et lui crachaient dessus pour l’intimider. Pendant le match, la foule nous lançait n’importe quoi. J’ai vu des pièces de monnaie, des bouteilles, des chaussures et même des brosses à dents!

- Patrice Bernier

L’Impact a amorcé le match avec un coussin de 2-0 obtenu au match aller à Montréal. À la mi-temps, l’avance au cumulatif était rendue à 3-0. Alajuelense a toutefois réussi à marquer quatre buts en deuxième période pour gagner le match 4-2. Montréal, de justesse, a remporté la confrontation grâce à ses deux buts marqués sur le terrain costaricain.

« J’avoue que la deuxième demie de ce match m’a fait penser à l’échec de Santos Laguna en 2009, admet Adam Braz, directeur technique de l’Impact. J’avais un peu les mêmes sentiments lorsqu’ils ont marqué dans les arrêts de jeu. Heureusement, on était assez forts pour tenir. »

« On ne s’entendait pas parler sur le terrain tellement c’était bruyant, raconte Bernier. Les nerfs étaient à vif jusqu’au sifflet final, mais on est restés solidaires quand d’autres auraient paniqué. »

Un joueur de l'Impact tente de garder le contrôle du ballon devant un adversaire d'Alajuelense.
(Photo : Impact de Montréal)

« C’était un environnement très difficile, mais on avait des joueurs d’expérience de grande qualité comparativement à 2009, analyse Nick De Santis. Même si Alajuelense était une équipe moins forte, l’environnement nous compliquait la vie. On sentait même que les arbitres étaient intimidés. »

La pression de la foule avait été si intense que Jack McInerney, buteur en première mi-temps, n’avait pu se contenir et avait offert un bras d’honneur à la foule au sifflet final.

Si l’Impact n’a pas remporté la Ligue des champions en 2015, l’équipe a quand même vécu un moment d’intense euphorie lors du match retour contre la formation mexicaine de Pachuca en quarts de finale.

Après un match nul de 2-2 à Pachuca, le onze montréalais a donné un but en tir de pénalité sur son terrain. À quelques secondes du sifflet final, l’affaire semblait être entendue et l’Impact, éliminé.

« J’étais immensément déçu et je marchais de la galerie de presse vers l'ascenseur, se rappelle Braz. J’ai entendu un grondement dans la foule et je suis parti à la course pour trouver un écran. Cameron Porter venait de marquer pour nous propulser en demi-finale! »

Le but de Cameron Porter

« On a senti le stade exploser, dit de façon imagée Hassoun Camara. Je ressens encore le séisme en racontant l’anecdote. La transversale de Callum Mallace à Cameron était sans doute la plus belle passe de sa carrière. C’était extraordinaire. »

Assis sur le banc de l’équipe, la tête basse, Patrice Bernier a traversé le terrain au complet pour sauter dans les bras de ses coéquipiers.

C’était comme si on avait gagné une finale. On est passé, en une seconde, de la déception à l’allégresse. On était sortis du tournoi, sortis. Et là, la magie du soccer nous envoyait en demi-finale.

- Patrice Bernier

Et pour certains membres de l’équipe, cette victoire inespérée permettait de tourner la page sur l’élimination en quarts de finale contre un club mexicain six ans plus tôt.

« C’est à ce moment que j’ai senti une libération par rapport notre effondrement à Santos Laguna en 2009, confie le directeur des communications de l’Impact, Patrick Vallée. On avait notre délivrance, c’était à notre tour de gagner dans les dernières secondes du match. »

Les 38 000 spectateurs au stade olympique ce soir-là n’ont sans doute rien oublié de ce moment de grande exaltation. Les membres de l’Impact non plus.

La vie d’un sportif professionnel est une somme d’immense joie et d’échecs cruels. Ce genre d’extase permet, avec le temps, de mieux digérer les pires échecs.

« Les bas sont aussi importants que les hauts, croit Nick De Santis. Les bas te font encore plus apprécier les hauts. Les échecs te font mal et te font grandir, mais je suis chanceux d’avoir eu l’occasion de vivre tous ces moments. Je ne changerais de place avec personne. »

Photo en couverture : Impact de Montréal