Manuel Osborne-Paradis, le skieur philanthrope

Manuel Osborne-Paradis Manuel Osborne-Paradis Manuel Osborne-Paradis

Depuis plus de 10 ans, le libre penseur des pentes offre temps et argent à de jeunes skieurs alpins. Pour redonner à sa communauté.

Un texte de Manon Gilbert

« J’ai toujours dit que dès le premier jour où je gagnerais de l’argent, c’est le premier jour où j’en redonnerais à la communauté du ski alpin. »

21 avril 2017. C’est la fin de la 10e édition du Mike and Manny ski camp, un camp de ski annuel tenu à Whistler pour les jeunes de 14 à 16 ans fondé par Mike Janyk et Manuel Osborne-Paradis, coéquipiers au sein de l’équipe canadienne de ski alpin.

En quelque sorte, c’est aussi un jour sombre. Un jour qui sonne le glas de ce camp qui, depuis sa mise sur pied en 2008, a accueilli de 140 à 160 passionnés de la glisse.

Parce que ce camp, c’est quatre jours à bénéficier des conseils de deux médaillés aux Championnats du monde (Janyk est retraité depuis mars 2014), et toutes dépenses payées. Un luxe impossible à s’offrir pour la plupart de ces jeunes.

« On ne dit pas que le camp ne reviendra jamais, insiste Osborne-Paradis. Parce qu’on voit vraiment ce que les jeunes en retirent et ce que nous aussi en retirons. C’est agréable de redonner aux autres. Nous avons tellement acquis de connaissances durant toutes ces années en Coupe du monde, c’est agréable de pouvoir les transmettre. »

Redonner aux autres.

Manuel Osborne-Paradis l’a promis quand il était encore adolescent. Et c’est ce qu’il fait à 21 ans, en 2006, en lançant le programme de bourses « Get Up and Go ». Une jeune fille et un jeune garçon touchent alors 500 $ pour les aider dans leurs efforts à vivre leur rêve en ski alpin.

L’année suivante, Janyk se joint à son bon ami et ce sont quatre jeunes qui décrochent alors une bourse. Et en 2008, les deux comparses poussent le projet plus loin avec leur camp.

« J’ai été chanceux de grandir au sein du club de ski de Whistler. Beaucoup de familles m’ont aidé financièrement à atteindre l’équipe nationale. Lancer la bourse semblait la chose la plus simple. Ça ne me demandait pas beaucoup de temps ni d’effort, mais j’étais capable de donner un peu d’argent. »

Natif de North Vancouver, Osborne-Paradis fait la navette entre la côte et le chalet de son grand-père (qui est médecin) à Whistler pendant une bonne partie de son enfance avant de se joindre au club provincial de la Colombie-Britannique à 15 ans.

Fils unique, élevé par une mère monoparentale, il comprend très tôt le fardeau financier que représente sa passion.

Oui, son père québécois subvient à ses besoins, mais en ce qui a trait à la poursuite de son rêve, c’est plus l’affaire de sa mère et de son grand-père maternel.

D’où l’importance aussi des gens plus fortunés du club de Whistler qui n’hésitent pas à investir dans son talent.

« Si je n’avais pas été dans un club de ski où certaines familles avaient les moyens de m’aider, j’aurais été coincé là, reconnaît-il. C’est étonnant à quel point un camp de ski par ci, un autre par là, peut aider la carrière d’un jeune. On parle de 5000 $ par ci, 1000 $ par là, et soudainement, le jeune peut rallier l’équipe nationale. J’ai une carrière en ski alpin en raison de tous les sacrifices que ma mère et mon grand-père ont faits pour que je puisse skier. »

Manuel Osborne-Paradis (au fond à gauche avec les lunettes jaunes) et quelques-uns de ses élèves du camp.
Manuel Osborne-Paradis (au fond à gauche avec les lunettes jaunes) et quelques-uns de ses élèves du camp.
(Photo : Sean Frith)

Certains défis vécus par sa mère lui ont inspiré la vocation de sa fondation Get Up and Go.

Jeune skieur prometteur, Osborne-Paradis reçoit parfois des bourses pour prendre part à certaines compétitions ou stages sur neige. Sauf que le montant des bourses ne couvre qu’une partie des dépenses. Sa mère doit donc se débrouiller pour trouver les 1500 ou 2000 $ supplémentaires parce qu’une fois l’argent de la bourse encaissé, il faut participer à l’événement pour lequel elle a été sollicitée.

Condition sine qua non qui a conduit au mandat de sa fondation : faire le pont entre les bourses déjà obtenues et le coût total d’un projet. Pour toucher une enveloppe de la fondation d’Osborne-Paradis, il n’y a aucun formulaire à remplir, pas de somme limite. Par contre, il faut démontrer avoir fait des efforts pour trouver une partie des sous.

Ce sont parfois des entraîneurs qui viennent frapper à la porte, bien au fait des besoins d’une famille ou d’un jeune.

La fondation a, par exemple, aidé le club de ski Mount Washington à prendre part à un camp en salle sur la terre ferme. Les coûts du traversier privaient les membres du seul club alpin basé sur l’île de Vancouver à rejoindre leurs homologues de la Colombie-Britannique.

La générosité de Manuel Osborne-Paradis va même au-delà de sa fondation. En 2010, il s’est tourné vers l’un de ses commanditaires pour aider son nouveau coéquipier Benjamin Thomsen à payer les coûts des stages sur neige pour la saison 2010-2011. Sans la possibilité de participer à ces stages, Osborne-Paradis savait que Thomsen n’avait aucune chance de faire bonne impression à sa première saison dans l’équipe canadienne.

J’en dois beaucoup à Manny. Il savait que si je ne faisais pas le camp, je n’avais aucune chance de faire ma place sur le circuit de la Coupe du monde.

Benjamin Thomsen

Osborne-Paradis a simplement demandé à son commanditaire de lui donner moins d’argent et de verser la différence à Thomsen.

Annuellement, Manuel Osborne-Paradis investit entre 10 000 et 15 000 $, par l’entremise de sa fondation, pour son camp de ski.

« Plus ça allait, moins ça nous coûtait cher. Je crois que cette année, ça a coûté 12 000 $ pour 14 jeunes, y compris les billets d’avion. Les coûts diminuaient parce que des partenaires nous aidaient. Certains offraient des billets de ski, une brasserie nous a donné de la nourriture. Il y a même une année où une entreprise nous a donné ses milles aériens. Et ce n’était pas seulement l’argent, beaucoup de personnes donnaient de leur temps. »

À sa première édition, en 2008, le camp a reçu quatre jeunes de la Colombie-Britannique. Puis, il a ouvert ses portes à ceux des provinces et des territoires parce que selon la vision de ses fondateurs, la poursuite d’un rêve doit être accessible à tous.

Les jeunes ne sont jamais sélectionnés selon des critères de performance. Dans une lettre écrite, ils doivent montrer leur passion pour le sport même quand la compétition, l’engagement et les coûts se font plus présents et plus grands.

Ils ne skient pas parce qu’ils ont besoin d’un salaire pour payer l’hypothèque ou les factures de la voiture. Ils skient parce qu’ils aiment la compétition et parce qu’ils veulent s’améliorer dans le sport qu’ils adorent.

Manuel Osborne-Paradis

Le but du camp n’a jamais été de former les Olympiens de demain. La preuve, un seul des jeunes a atteint le circuit de la Coupe du monde : Broderick Thompson, le frère de Marielle, championne olympique de ski cross à Sotchi.

« Broderick nous a secondés pendant deux ans. C’est sympa d’avoir un gars qui peut venir au camp et dire aux jeunes : “J’étais à votre place il y a quelques années.” C’est inspirant pour les jeunes. »

Osborne-Paradis voyait en Thompson un bon candidat pour reprendre le flambeau du camp. Mais la tâche s’avérait colossale pour un seul homme, dont la priorité, à 23 ans, est de prendre ses marques sur le grand cirque blanc.

« J’ai vraiment aimé mon expérience comme entraîneur. Oui, j’aimerais reprendre le flambeau de Manny quand je me serai établi en Coupe du monde, a dit Thompson, membre de l’édition 2010 du camp. Mes quatre jours au camp, à voir la routine de Manny et de Mike, m’avaient donné une excellente idée de ce que j’allais vivre à l’entraînement en Coupe du monde. Déjà à cette époque, je rêvais à la Coupe du monde. Mon but était de faire l’équipe nationale et de participer aux Jeux olympiques. »

Manuel Osborne-Paradis prodigue quelques conseils à ses élèves.
Manuel Osborne-Paradis prodigue quelques conseils à ses élèves.
(Photo : Sean Frith)

Les jeunes rappellent souvent à Manuel Osborne-Paradis pourquoi il a commencé à skier. Pour le plaisir d’être dehors entre amis, pour cette sensation de liberté en dévalant une pente.

Pour lui, le ski alpin est d’abord et avant tout une affaire de plaisir. À 33 ans, il tire des leçons au contact des jeunes, leçons qu’il essaie de transposer en compétition pour gagner des centièmes de seconde.

J’apprends énormément des jeunes au camp. J’apprends à ne pas prendre trop les choses au sérieux, à simplement apprécier le ski. Les enfants apportent un sentiment de légèreté, une ambiance plus détendue. Et c’est ce que j’aime transposer dans mon ski.

Manuel Osborne-Paradis

« Ne pas prendre les choses trop au sérieux. » Huit mots qui ont longtemps marqué au fer rouge l’homme aux 11 podiums en Coupe du monde.

Goofie Manny. « Le bouffon » ou « le bon vivant » de l’équipe canadienne. Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire celui qui n’a jamais caché son inclination pour la fiesta.

Encore aujourd’hui, il ne regrette pas cette époque où la fête primait. À part peut-être l’épisode du Stampede de Calgary en juillet 2011. Intoxiqué par l’alcool, il saute sur un autobus en marche, glisse et est traîné sur environ 80 mètres avant que l’autobus s’immobilise. Il subit des brûlures sur les fesses.

L’incident aurait fait moins la manchette et aurait mis moins en grogne le personnel de Canada Alpin, l’instance nationale du ski alpin, si le principal intéressé ne soignait pas une fracture à la jambe gauche et des ligaments déchirés au genou, résultat d’une chute lors de la descente de la Coupe du monde de Chamonix en janvier de la même année.

« Tout le monde a une soupape, c'est une question d’équilibre. Si vous vous mettez dans ces situations d'incertitude pour votre corps et votre vie, il y a une réaction à tout cela, et tout le monde réagit différemment. Quand j'étais plus jeune, j'ai fait la fête beaucoup plus. Maintenant, c'est bien, je peux juste avoir un scotch sur la terrasse et profiter du coucher de soleil. Mais tout le monde a besoin d’évacuer, peu importe la façon, en conduisant une voiture de course ou en prenant une marche. »

Manuel Osborne-Paradis (gauche) et des participants à son camp
Manuel Osborne-Paradis (gauche) et des participants à son camp
(Photo : Sean Frith)

Longtemps, il a eu l’impression d’être incompris par ses entraîneurs et ses coéquipiers. Mais il s’est aussi plu à entretenir son mythe de rebelle sur deux planches.

« Plus jeune, je voulais faire les choses à ma façon. Ça me nourrissait de savoir que les gens pensaient que je n’essayais pas assez. Je m’en foutais. Quand ils tournaient le dos, je m’entraînais de toute façon. J’adorais quand je devançais des coéquipiers ou des athlètes. Ils essayaient super fort et je leur faisais croire que moi, non. Et je leur disais : “Je ne sais pas pourquoi vous essayez autant, c’est si facile.” »

Cette attitude lui a nui à maintes reprises. Comme il avait l’air de ne pas forcer la note, le personnel de l’équipe canadienne ne se forçait pas non plus pour répondre à ses besoins.

Maintenant, avec le recul, s’il pouvait revenir en arrière, il changerait deux choses : montrer aux autres sa discipline au travail et aller chercher les ressources nécessaires.

Deux choses grandement inspirées par son coéquipier Erik Guay.

« La chose la plus importante que j’ai appris d’Erik, c’est de laisser savoir aux entraîneurs, au personnel et à Canada Alpin à quel point vous voulez essayer ardemment, à quel point vous voulez quelque chose. Parce que quand ils savent que vous tenez tellement à quelque chose, ils sont prêts à travailler aussi fort que vous. Erik fait confiance au programme de son équipe et son équipe croit en son processus. »

À l’instar du champion du monde du super-G qui avait pris ce virage après les Jeux olympiques de Vancouver, Manuel Osborne-Paradis s’est bâti une équipe autour de lui. Exit la vie à Calgary et l’entraînement formaté en salle au sein du programme de Canada Alpin.

À 32 ans, à l’été 2016, il a fait un acte de foi et a joué le tout pour le tout : il a déménagé avec sa copine, alors enceinte de leur premier enfant, à Invermere. Quand il avait été intégré à l’équipe de la Colombie-Britannique, il était tombé sous le charme de cette petite localité sur le bord du lac Windermere, au sud de la province, près de la frontière de l’Alberta.

Il a alors embauché un préparateur physique qui lui a bâti un programme spécifique pour un vétéran dans la trentaine et qui l’assiste au quotidien dans son entraînement, en plus de signer un contrat avec une nouvelle compagnie de skis.

« À plusieurs reprises, j’avais indiqué aux entraîneurs que les programmes ne fonctionnaient plus pour moi. Ils sont les mêmes pour un jeune de 20 ans que pour un gars de 30 ans. Mais on ne m’écoutait pas, peut-être à cause de ma réputation ou peut-être parce qu’ils ne croyaient pas que j’étais assez vieux pour savoir ce dont j’avais besoin. Je me frappais la tête sur le sol en disant que j’étais âgé et que j’avais besoin d’un entraînement personnalisé. Je n’avais pas envie de faire un squat de la mauvaise façon, de me blesser au dos et de mettre ma carrière en péril. »

À Invermere, il a trouvé la fontaine de Jouvence. Il a prouvé qu’il avait raison. En 2016-2017, Manuel Osborne-Paradis a connu sa meilleure saison en sept ans, avec à la clé le bronze au super-G aux mondiaux et 3 tops 5 en conclusion de la Coupe du monde.

Une saison qui lui a fait renoncer à l’idée de raccrocher ses skis après les Jeux olympiques de Pyeongchang, d’autant plus que Guay est devenu le skieur le plus âgé à gagner un titre mondial à 35 ans.

« Je crois vraiment en ce que je fais. Et je crois que je n’y avais pas cru depuis 2010. Je vais continuer aussi longtemps que mon corps me le permettra. C’est mon travail et j’y ai mis tant de cœur et d’énergie. »

Sloane, sa fille de 1 an, est l’une des raisons pour lesquelles il continuera à sillonner la planète neige.

« C’est une autre bouche à nourrir. C’est une personne qui dépend de ma carrière de skieur pour survivre. Chez moi, ça suscite le désir de pousser la machine davantage et le sentiment de me rendre profondément utile. »

Elle est aussi, en partie, responsable de la dernière édition du Mike and Manny ski camp. Difficile pour le nouveau papa de justifier une autre semaine loin de la maison. D’autant plus que lorsqu’il avait rencontré sa conjointe il y a 10 ans, il lui avait juré que sa carrière serait chose du passé à 30 ans!

Il a trouvé pénible de dire au revoir aux jeunes, le 21 avril. Malgré tous les efforts pour trouver le financement, le plaisir, celui des adolescents et aussi le sien, compense largement pour toutes ces heures consacrées à l’organisation pendant sa saison de Coupe du monde.

« Mike et moi faisions des farces le dernier jour. Souvent, on se posait la question : “Pourquoi faisons-nous cela?” Et quand le camp arrive, ce sont les quatre jours les plus amusants. Les jeunes sont géniaux, on redevient des enfants pendant quatre jours. À la fin, on s’est dit : “Ça vaut tellement la peine, on recommence!” On s’est regardés et on s’est dit : ”Stop.” »

Manuel Osborne-Paradis s’est promis de mettre le camp sur pause pour au moins un an, le temps, cette fois, d’accorder un peu de temps à sa fille.

Mais il ne ferme pas la porte à double tour.

Photo en couverture : Getty Images/Alexander Hassenstein