Olivier Rochon

Mes premiers Jeux olympiques à 28 ans

Le skieur acrobatique Olivier Rochon sourit. Le skieur acrobatique Olivier Rochon sourit. Le skieur acrobatique Olivier Rochon sourit.
Signature d'Olivier Rochon

À Pyeongchang, le skieur acrobatique québécois aurait pu participer à ses troisièmes Jeux olympiques. Mais en raison d’une exclusion de dernière minute et une blessure, il en sera plutôt à vivre son baptême du feu en Corée du Sud.

Par Olivier Rochon, skieur acrobatique, spécialiste du saut

Cypress Mountain. Le 25 février 2010, je me tenais bel et bien au sommet de la piste de saut acrobatique des Jeux olympiques de Vancouver. Je me suis élancé devant des milliers de spectateurs qui agitaient l’unifolié. J’ai effectué un triple salto arrière avec deux vrilles sous les acclamations de la foule.

J’étais aux Jeux olympiques. Mais, en même temps, je n’y étais pas… comme athlète officiellement. Je faisais partie des trois ouvreurs de piste pour la finale. Notre rôle : exécuter un saut afin de tester les conditions de la piste, ce qui permet au personnel en place de procéder aux derniers ajustements nécessaires.

Pourtant, j’aurais dû faire partie de ce groupe d’élite. Après tout, ne comptais-je pas trois tops 10 en Coupe du monde dans les deux mois précédant les JO?

Ces Jeux, à 20 ans, je les ai toutefois ratés en raison de mon manque de maturité, de mon manque de dévouement à l’entraînement.

Quatre ans plus tard, le même sort m’attendait pour Sotchi. Cette fois, une blessure en ski libre, même pas à l’entraînement, m’a empêché d’atteindre mon but.

Donc, aujourd’hui, à 28 ans, un âge où les athlètes de plusieurs sports sont déjà à la retraite ou y songent sérieusement, je m’apprête à me rendre en Corée du Sud pour vivre enfin mes premiers Jeux olympiques.

Et dire que je me permets la fantaisie de vouloir poursuivre huit autres années! Il faudra voir comment mon corps réagit.

Pour l’instant, je me concentre sur ce cycle-là et le prochain vers 2022. Pour l’autre, on verra.

On dit souvent que nos premiers Jeux, on y participe pour vivre l’expérience. Dans ma tête, ce n’est pas le cas. Je pense que j’ai fait assez de compétitions pour ne pas me laisser envahir par toute l’effervescence qui entoure l’événement.

Oui, les JO, c’est super gros. Je n’y suis jamais allé, mais j’ai beaucoup d’amis qui m’ont raconté leur histoire.

J’en ai discuté avec mon coéquipier Travis Gerrits, qui a participé aux Jeux de Sotchi, et avec Hugues Fournel, athlète de canoë-kayak, avec qui je m’entraîne au gym à Québec.

Je ne cherche pas de conseils auprès des athlètes qui sont allés aux Jeux. Je préfère qu’ils me parlent simplement de leur expérience.

Travis, je l’ai écouté me raconter son histoire à Sotchi. À ses premiers Jeux, il est arrivé 7e. Ce n’était pas le résultat qu’il voulait. Il n’allait pas aux Jeux pour l’expérience. Il était déçu. Il aurait aimé que ça se passe différemment.

Travis est plus calme, il parle moins que moi. En compétition, j’arrive à le distraire, à lui faire oublier ce qui se passe autour de lui. Certaines situations peuvent l’affecter.

À Sotchi, il s’est ramassé seul. Ça m’est déjà arrivé et ça peut devenir lourd de ne se retrouver qu’avec des entraîneurs. Je pense que mon absence en raison de ma blessure a nui à sa performance plus qu’il le pensait.

Avec Hugues, c’était différent. J’étais curieux de savoir comment s’étaient déroulés ses derniers Jeux puisqu’après la déception de sa non-sélection, il a dû se préparer de façon intense et rapide après avoir appris, trois semaines avant le début des Jeux, qu’il irait finalement à Rio.

Ce que j’ai surtout retenu de son discours, c’est que l’esprit de l’équipe canadienne, pas seulement celle de canoë-kayak, était probablement l’une des meilleures aux Jeux. Quand il m’a dit ça, j’ai compris. Parce que dans toutes les réunions du Comité olympique canadien auxquelles j’ai participé avant Vancouver et Sotchi, l’esprit d’équipe venait au premier plan, on y mettait beaucoup l’accent.

C’est important de rencontrer les autres athlètes qui vont être aux JO dans ce genre d’événement parce qu’une fois rendu sur place, tu te sens comme dans une famille. À Rio, l’esprit d’équipe du Canada a pu mener le groupe à un autre niveau. Je pense qu’il sera important de garder ce même esprit à Pyeongchang.

Le skieur acrobatique Olivier Rochon effectue un saut en compétition
Le skieur acrobatique Olivier Rochon effectue un saut en compétition
(Photo : Associated Press/Rick Bowmer)

Pendant 11 ans, j’ai fait de la gymnastique à un haut niveau. J’étais dans les meilleurs au Canada, je figurais parmi les espoirs pour les Jeux olympiques de 2012, j’étais dans l’équipe nationale, j’avais commencé à faire des compétitions internationales. J’avais gagné quelques médailles. En même temps, je faisais aussi du ski de bosses. L’équipe du Québec a tenté de me recruter pendant deux ans, mais elle exigeait que je cesse la gymnastique, ce que je n’étais pas prêt à faire.

Je suis parti de la maison familiale, à Gatineau, à 15 ans pour finir mon secondaire à Montréal en sports-études de gymnastique.

Un an plus tard, j’ai fait la transition de la gymnastique vers le saut. Donc, en 2005-2006, je descendais à Québec le week-end pour m’entraîner sur les rampes d’eau à Lac-Beauport. Pendant la semaine, je poursuivais mon entraînement en gymnastique.

Avec le temps, j’ai dû arrêter la gymnastique en raison de mes nombreuses blessures aux poignets. Des chirurgies s’avéraient nécessaires et elles m’auraient contraint à une pause de deux ans. Quand tu es un gymnaste de 16 ans, perdre deux ans équivaut pas mal à mettre fin à ta carrière.

Je n’ai pas eu une adolescence comme les autres, j’ai fait beaucoup de sacrifices, mis des choses de côté, pour faire mon sport et performer.

En 2006, à 17 ans, j’ai été recruté par Nicolas Fontaine. J’arrivais d’un sport très strict et je suis tombé dans le monde plus « libre » du ski acrobatique. Je n’avais plus de surveillance parentale. J’étais loin de la maison. J’ai trouvé une liberté que je n’avais jamais eue.

En avançant vers les Jeux de Vancouver, je me suis éloigné un peu de la raison pour laquelle je pratiquais mon sport. Je le faisais un peu pour les mauvaises raisons. Et j’ai raté ma qualification par un point.

Je sais que, si j’avais fait preuve de sérieux cette saison-là, je me serais qualifié sans problème.

En fait, j’ai été qualifié pendant deux jours, mais je devais attendre les résultats du ski cross pour que ma qualification soit confirmée [les athlètes des cinq disciplines du ski acrobatiques doivent aussi batailler entre eux pour un billet olympique puisqu’il y a un nombre de places maximum par sport].

David Duncan devait faire un podium pour me devancer et il a terminé 3e à sa dernière Coupe du monde. Le pire, c’est qu’une fois sur place, à Whistler, il s’est cassé une clavicule pendant le premier entraînement aux Jeux olympiques. Malheureusement pour moi, une fois rendu aux Jeux, un athlète qui se blesse est remplacé par un autre dans la même discipline.

La saison suivante, mon manque de sérieux s’est poursuivi et j’ai été suspendu pendant un an. Il y avait beaucoup de règles à respecter : pas de sortie durant les stages d’entraînement, pas d’alcool. J’avais 20 ans… Je pense que durant ces années, j’avais décidé de rattraper le temps perdu de mes années du secondaire!

Ma suspension m’a frappé en pleine face. Jusque-là, j’étais fâché contre tout le monde. Mais je me rendais compte que je n’avais que moi à blâmer. C’était MES erreurs.

Pendant ma suspension, j’ai vraiment déconnecté du sport. J’ai travaillé dans la construction à Ottawa et j’ai été entraîneur de ski de bosses au Massif, aux niveaux régional et provincial. J’ai alors vécu l’envers de la médaille, c’est-à-dire ce que j’avais fait subir à mes entraîneurs durant ma progression vers les Jeux.

J’ai réalisé comment un athlète devait se comporter avec ses entraîneurs et ils ont gagné mon respect.

Quand j’ai réintégré l’équipe pour la saison 2011-2012, je me suis remis en forme et j’ai gagné le globe de cristal.

J’ai réalisé qu’en travaillant de la bonne façon, je pouvais être le meilleur du monde.

Mon élan a coupé court. Les blessures se sont ensuite mises de la partie dans les deux saisons suivantes. D’abord, une déchirure des abdominaux. On a accéléré la rééducation pour que je revienne pour la saison olympique.

J’étais en super forme… mais je suis bêtement tombé en faisant du ski libre. Résultat : déchirure du ligament antérieur croisé du genou gauche. Une simple torsion, une blessure très propre, aucune enflure au genou.

J’étais vraiment fâché. Moi qui fais du ski depuis l’âge de 2 ans...

Encore là, c’était un peu ma faute. Je skiais avec mes skis de saut dans la poudreuse à Apex, en Colombie-Britannique. Pas le choix le plus judicieux.

On joue avec le feu en skiant avec ces skis-là et je me suis brûlé. Les skis de saut sont droits et étroits, ils ne sont pas paraboliques. Pourtant, ce n’était pas la première fois que je skiais avec mes skis de sauts. Une simple perte d’équilibre, une malchance.

Le choc a été difficile à encaisser, mentalement surtout. Le plus difficile, c’est que pendant les Jeux de Sotchi, j’ai été analyste à RDS, une expérience que j’ai adorée.

Quand l’attention médiatique est retombée après les JO, j’ai réalisé que moi, j’étais ici et que les autres étaient là-bas. Moi, j’avais encore une rééducation de six mois à faire seul, chez mes parents à Gatineau. Les autres skieurs, eux, devaient finir la saison de Coupe du monde.

Après Sotchi, ça m’a pris deux saisons à retrouver une confiance proche de celle que j’affichais l’année où j’ai gagné le globe, en 2011-2012. Je n’arrivais pas à accepter de ne pas pouvoir revenir au niveau où j’étais avant ma blessure. Je croyais que je n’étais pas assez fort mentalement, alors qu’il fallait que j’accepte que j’aie été blessé.

Je voulais tellement revenir au plus haut sommet que je me poussais et que je sautais des étapes.

Je me faisais tout le temps rappeler que je m’étais blessé. La première année à mon retour, je devais porter une orthèse à mon genou. Elle me faisait mal. Dans le gym, il y avait des choses que je ne pouvais pas faire comme avant à cause de l’opération. Toutes ces petites choses me rappelaient que j’avais été blessé et que je devais faire encore attention.

Ma mère trouve que j’ai été blessé plus souvent qu’à mon tour, mais je me plais à lui dire qu’elle n’entend pas parler des autres athlètes parce qu’ils ne sont pas ses enfants.

Depuis l’an passé, et surtout cette année, je crois avoir retrouvé mon niveau de 2011-2012.

Ma place pour les Jeux de Pyeongchang est maintenant chose confirmée. Mon podium à Lake Placid m’a donné mon laissez-passer.

Avec mon expérience, je sais qu’il suffit désormais pour moi de rester dans le moment présent. Il ne faut pas que je me projette trop loin dans l’avenir. Une erreur que j’ai tendance à commettre souvent et sur laquelle je travaille beaucoup avec mon psychologue.

Je pense que ça va être mon plus gros défi aux Jeux.

Quand je me projette, ça peut varier d’une fraction de seconde à quelques mois. Je me vois à la fin d’une compétition sur le podium. Ou quand je réussis mon départ et que je suis dans les airs, je me dis : « Yes, je vais avoir ce saut-là! » Du coup, je perds une fraction de seconde de concentration et je place mes pieds légèrement au mauvais endroit, ce qui me fait rater mon atterrissage.

Il faut que je pense au processus. Ça fait des années que je fais certains sauts, notamment un depuis 2008. Je dois me rappeler de laisser mon corps faire le saut et non ma tête.

À l’entraînement, je suis détendu, tout va bien. Et en compétition, j’entre dans une zone plus intense que je dois garder sous contrôle. Parfois, j’essaie trop de contrôler mon stress, j’essaie trop de redescendre mon énergie.

J’essaie trop de ne pas y penser, donc forcément, j’y pense.

Pourtant, je sais que j’ai l’expérience et le talent et je connais ma mission.

Avec les années, mon psychologue et moi avons beaucoup travaillé sur le côté mental de mon sport. Le côté physique et acrobatique, je n’ai aucun problème avec ça. Quand j’ai commencé le ski acrobatique, j’ai apporté mon bagage d’expérience de 11 ans en gymnastique. Ça m’a servi beaucoup dans mes compétitions et ma carrière.

Donc, maintenant, ce que je dois faire, c’est vraiment me laisser aller, laisser les émotions venir et passer. Une des techniques que j’utilise pour m’aider, c’est celle de l’écran blanc : toutes les pensées qui passent dans ma tête, je les regarde comme sur un écran de cinéma. Elles arrivent de la gauche et repartent vers la droite. Je les laisse passer, je ne les laisse pas rester fixes sur l’écran.

C’est une technique que j’apprécie parce que j’aime aller au cinéma et parce qu’elle m’amène un peu de bonheur et me fait oublier le stress qui peut m’habiter durant ce moment-là.

C’est comme un film dans ma tête avec toutes mes pensées positives et négatives. J’essaie donc de ne pas les cacher ni de les arrêter parce que ça devient alors encore plus difficile.

Les Jeux en Corée vont être une expérience en soi et un accomplissement de carrière. Le site de Pyeongchang est très beau, la zone d’atterrissage est un peu plus plate que d’habitude, mais ça me plaît.

Nos compétitions se tiendront en soirée. Donc, il fait un peu plus froid, il ne vente pas beaucoup, la neige glisse mieux, les sauts restent plus durs. Et question visibilité, c’est noir ou blanc. Pas de doute, je préfère sauter le soir. De jour, quand c’est gris, tu peux te perdre dans les airs, perdre tes points de repère. Et avec le soleil, tu peux l’avoir dans les yeux et te déconcentrer.

Le skieur acrobatique Olivier Rochon effectue un saut.
Le skieur acrobatique Olivier Rochon effectue un saut.
(Photo : Getty Images/Cameron Spencer)

Avec les années, ça m’agace un peu qu’on n’arrive pas à assurer une relève dans notre sport. C’est pour cette raison que je veux poursuivre pour un autre cycle de quatre ans. J’ai peur parce que, si j’accroche mes skis, il restera seulement Lewis Irving, qui n’a que 22 ans. Je ne veux pas le laisser avec cette pression-là d’être le seul athlète en saut acrobatique. Je veux être là parce qu’il lui en reste encore des choses à apprendre.

Moi, quand je suis arrivé au sein de l’équipe canadienne, c’était encore les belles années du saut au Canada avec les Steve Omischl, Ryan Blais, Kyle Nissen et Warren Shouldice. J’ai appris de l’une des meilleures générations de notre sport.

Le sentiment que je ressens est à l’inverse de celui vécu par ces gars-là après les Jeux de Vancouver. Eux, ils étaient très contents de voir que leur sport n’allait pas mourir après les JO.

Dans le sport, c’est inné de se pousser entre coéquipiers. Quand tu vois un ami réussir un saut, tu t’extasies et tu veux seulement faire mieux.

Ce manque de relève est peut-être ce qui décourage des jeunes à venir essayer notre sport. Pourtant, c’est un sport tellement beau, tellement libre, avec un côté extrême aussi. C’est aussi un sport où tu n’as pas besoin de commencer très jeune et où tu peux exceller jusque dans la mi-trentaine.

Les jeunes se tournent vers la demi-lune, le slopestyle, les bosses. Les X Games et le Dew Tour captent leur attention. Parfois, je crois qu’ils perçoivent le ski de la mauvaise façon. Ils y voient le côté mercantile avec l’argent, la célébrité. Pas celui de la passion pour le sport et du respect de la montagne.

Le saut acrobatique a aussi un côté répétitif, comme la gymnastique, qui peut rebuter les jeunes. Surtout quand on tend, comme maintenant, à recruter des skieurs et à leur apprendre à faire des vrilles et des périlleux. À mon époque, le Canada recrutait des athlètes ayant un sens acrobatique : des gymnastes, des trampolinistes ou des athlètes de cirque. Des gens qui savent bouger et se situer dans les airs.

Quand il faut que tu fasses le même mouvement 10 000 fois avant de passer à un autre, il faut se forger une discipline mentale et accepter que chaque fois que tu fais un mouvement, il y ait une petite erreur parce que la perfection n’existe pas en ski.

Moi, ça m’a pris du temps à l’accepter. Je me suis rendu compte que je devais recommencer à zéro, même après 11 ans de gymnastique. J’avais besoin de ce nouveau départ. J’avais mal à mon corps. Je suis arrivé dans un sport complètement nouveau que j’ai adoré dès mon premier saut. Je me suis senti complètement libre et c’est encore ce que j’aime de mon sport aujourd’hui.

Mon premier saut sur les rampes d’eau à Québec m’a apporté un sentiment de lévitation. Je pouvais voir beaucoup de choses dans les airs, des arbres passer. C’est difficile d’expliquer ce qu’on ressent. Tu arrives à voir ce que tu fais dans les airs, tu vois autour de toi. J’ai une vision de mon saut. Ça m’aide beaucoup dans ma préparation mentale, dans mes visualisations, parce que je peux recréer ça.

En ski, tu es dans les airs en moyenne pendant trois secondes, tout est au ralenti comparé à la gymnastique où tu vrilles pendant une demi-seconde.

C’est vraiment ça qui m’a conquis. J’ai constaté qu’avec mes deux atouts, le ski et le côté acrobatique, et mon talent, je pouvais me rendre loin dans ce sport-là. C’était un choix intelligent de faire le saut.

Propos recueillis par Manon Gilbert
Photo en couverture : Courtoisie Olivier Rochon