Mikaël Kingsbury

Condamné à gagner l’or

Le skieur acrobatique Mikaël Kingsbury réalise qu'il vient de gagner la médaille d'or de l'épreuve de bosses des Jeux olympiques de Pyeongchang. Le skieur acrobatique Mikaël Kingsbury réalise qu'il vient de gagner la médaille d'or de l'épreuve de bosses des Jeux olympiques de Pyeongchang. Le skieur acrobatique Mikaël Kingsbury réalise qu'il vient de gagner la médaille d'or de l'épreuve de bosses des Jeux olympiques de Pyeongchang.
Signature de Mikaël Kingsbury

« J’ai toujours cru que j’allais réussir à le faire. Je n’ai jamais vraiment douté de moi. Je savais que je voulais me rendre aux Jeux et j’étais prêt à faire tous les sacrifices pour m’y rendre. Et ça a fonctionné. »

Signé par Mikaël Kingsbury, médaillé d’or aux JO de Pyeongchang, médaillé d’argent aux JO de Sotchi et double champion du monde en ski de bosses

Quand Usain Bolt s’installe dans les blocs de départ d’un 100 m, les gens s’attendent à ce qu’il gagne. S’il ne gagne pas, c’est une déception non seulement pour la Jamaïque, mais pour la planète entière.

Aux Jeux olympiques de Pyeongchang, sans vouloir être prétentieux, je suis l’Usain Bolt du monde du ski.

Si je n’avais pas gagné l’or, ça aurait été une grosse déception. Je me suis mis dans une position peu fréquente pour un athlète canadien. C’est une position qui apporte une pression supplémentaire, mais qui ajoute aussi à la satisfaction de la réussite.

J’ai tellement habitué les gens à un standard élevé qu’ils se demandent où la machine s’est déréglée quand je finis 2e. Parfois, je trouve lourd de devoir justifier une 2e place, comme à la Coupe du monde de Tremblant, juste avant les Jeux, quand ma série de 13 victoires consécutives a pris fin.

Je suis capable de vivre avec ma pression et assez bon pour vivre avec celle des autres. Mais ce sentiment de victoires à tout prix peut devenir agaçant. Quand je ne suis pas sur le podium, c’est comme si j’avais fait une contre-performance. Pourtant, parfois, j’ai très bien skié. Et si je n’ai pas triomphé, c’est parce que d’autres ont connu une meilleure journée que moi… Ce qui est tout à fait normal.

Mes attentes sont grandes, je suis exigeant envers moi-même. Je vais être un peu déçu si je ne gagne pas, mais je passe vite à autre chose et je sais que je vais rebondir et revenir plus fort.

À Pyeongchang, une médaille d’argent m’aurait quand même satisfait. Bien sûr que je voulais gagner. En Coupe du monde, je peux me reprendre presque chaque week-end. Aux Jeux olympiques, j’ai une chance tous les 1460 jours!

Mikaël Kingsbury dévale la pente en finale.
(Photo : La Presse canadienne/Jonathan Hayward)

C’est drôle parce que deux jours avant ma course, j’ai rêvé que je gagnais la médaille d’or. À mon réveil, j’ai réalisé que je n’étais pas encore champion olympique même si tout avait l’air tellement réel dans mon rêve.

C’est un beau rêve prémonitoire qui m’a fait perdre quelques heures de sommeil la nuit suivante, la plus importante de ma carrière!

Pourtant, tout s’est bien déroulé durant nos quatre jours à l’entraînement. Le vendredi, jour de la cérémonie d’ouverture, j’ai dominé la qualification, ce qui m’a donné beaucoup de confiance. Je me sens bien comme à toutes les Coupes du monde.

Donc, le dimanche soir, 24 heures avant ma course, j’ai regardé la finale féminine des bosses à la télévision avec mes coéquipiers Marc-Antoine Gagnon et Philippe Marquis. J’ai discuté avec les gars, j’ai regardé des vidéos, j’ai lu un Sports Illustrated.

J’essaie de passer le temps. Je ne veux pas me coucher trop tôt parce que notre course est à 21 h le lendemain. Je me mets au lit un peu avant 1 h. Ça a dû me prendre une bonne heure avant de dormir. Je me dis : « N’ouvre pas ton cellulaire parce que tu ne dormiras pas. »

J’imagine trop de scénarios dans ma tête. J’ai beaucoup de pression pour gagner. Tout le monde dit que je dois gagner. J’entends mon coeur battre, on dirait qu’il veut sortir de ma poitrine. Je me dis : « Arrête de penser au ski. Pense à autre chose. Endors-toi. »

Une partie de moi a peur de crouler sous la pression, de faire des erreurs que je ne fais jamais. J’ai peur de décevoir tous les gens qui m’ont aidé, tous ceux qui ont cru en moi, tous ceux qui ont écrit des articles sur moi. J’ai peur de me retrouver au bas de la piste, devant les caméras, après une contre-performance.

Une fois endormi, j’ai passé une excellente nuit et je me suis réveillé tard le lendemain matin.

Sauf qu’à mon réveil, je n’ai pas beaucoup d’appétit pour déjeuner. C’est un mauvais signe, car je sais que le stress a le dessus sur moi. Je discute avec mon préparateur mental Jean-François Ménard. Rendus à ce point, nous n’avons plus grand-chose à nous dire. Nous jasons juste pour que j’arrive à me détendre, à faire diminuer le stress.

Dans l’après-midi, je passe le temps avec mes coéquipiers en jouant au soccer-tennis dans le garage souterrain. Je vais au gym faire de petits exercices tranquilles, j’écoute de la musique. C’est long quand tu sais que c’est LA journée et que tu ne dois pas brûler trop d’énergie. Je suis chanceux d’avoir de bons coéquipiers parce que malgré l’ampleur du défi qui nous attend, on a du plaisir.

Je commence à mieux me sentir quand j’arrive à la montagne, vers 18 h 30. Je me sens bien avec mon équipement de ski sur le dos, ça me donne confiance.

Avant la seconde qualification, que je n’ai pas besoin de faire puisque j’ai terminé parmi les 10 premiers trois jours plus tôt, je fais une descente d’entraînement. C’est une excellente décision. Je me connais bien et je sais que tant que je n’ai pas vu la piste, que je ne l'ai pas testée, je vais continuer à être stressé.

Je constate alors que la piste est glacée et difficile. Je rentre à l’intérieur plus calme. Seul dans un coin, je continue à écouter de la musique et je suis concentré sur le boulot à accomplir.

Après la seconde qualification, je retourne sur la piste. Je remarque alors une fissure avec un trou à la réception du second saut dans ma ligne de course [les athlètes choisissent l’un des trois parcours, NDLR] et je ne suis plus capable de bien atterrir mon 1080 désaxé.

À l’entraînement, je n’ai aucune inquiétude de pouvoir atterrir de l’autre côté du trou. Mais cette journée-là, j’ai un petit blocage et j’en suis incapable.

Je ne panique pas. Je me dis qu’il n’y a aucun souci de faire le 720 désaxé lors des deux premières manches de la finale. Il suffit de prendre une descente à la fois et de sortir le 1080 pour ma troisième et ultime descente, au moment où ça compte le plus.

De toute façon, avec mon équipe, nous avons déjà déterminé que le but n’est pas de gagner les trois finales. Seule la dernière importe. Il suffit seulement que je sois en bonne position pour franchir chaque manche et capable de conserver mon énergie afin de donner le meilleur de moi-même à la dernière finale.

C’est drôle parce que normalement, le 1080, c’est le saut que je maîtrise le mieux. C’est plutôt ma double vrille, sur mon saut du haut, qui me cause un peu plus d’ennuis. Sauf le jour de la course aux Jeux olympiques où c’était le contraire!

Heureusement, je sais que je peux gagner sans le 1080.

La piste s’est vraiment dégradée le jour de la finale masculine, notamment parce que les filles ont skié la veille, ce qui n’est jamais le cas en Coupe du monde, et qu’elles tournent un peu plus leurs skis que les gars. Il fait très froid, et il vente beaucoup ce jour-là. Souvenez-vous, la tenue du slopestyle féminin en surf des neiges a créé une certaine controverse parce que d’autres épreuves moins dangereuses ont été annulées. Donc envolée toute la belle neige sur la piste lors de nos entraînements.

Tout le monde est stressé. La piste est vraiment difficile, très à pic, avec quelques traîtres bosses au milieu qui ont mangé bien des gars qui n’ont pas fait d’erreurs de l’année, comme Dmitriy Reikherd, l’un de mes principaux rivaux.

Autant j’ai mis du temps à m’endormir la veille, autant je suis préparé à tous ces imprévus. Je me suis préparé au pire pour ne pas être trop surpris.

Je sais que j’ai le ski pour gagner ce jour-là, mais on dirait que les astres s’alignent au bon moment quand je comprends comment skier sur cette piste-là, avec les changements qu’il y a eu après nos entraînements. La deuxième descente m’aide à comprendre ce qu’il faut que je fasse au bon moment.

Je sais que je n’ai pas fait la descente que je voulais à ma première finale dans laquelle j’ai pris le 4e rang. Je sais que je ne mérite pas d’être 1er avec mes erreurs. Je me suis parlé. « Il faut que tu alignes tes flûtes quand tu prends le premier saut. Il faut que tu absorbes bien. Avant le deuxième saut, ne tourne pas trop tes hanches parce que ça accélère et tu ne veux pas te ramasser sur le côté. »

J’ai toutefois brisé la glace et j’ai maintenant un stress en moins.

Mikaël Kingsbury en pleine descente aux Jeux olympiques de 2018
(Photo : Getty Images/David Ramos)

Je regarde la vidéo de ma descente, je jase avec Marc-André Moreau (le directeur haute performance) et avec Jean-François (mon préparateur mental) en bas de la piste. Ils n’ont pas du tout l’air de paniquer, ce qui me rassure. Je remonte au haut de la piste. Rob (Kober, l’entraîneur-chef) ne panique pas non plus. Je lui dis ce que je veux corriger lors de ma seconde descente, il me dit ce qu’il en pense.

Je fais encore de petites erreurs ici et là, mais je me classe 2e. À chaque descente, j’apprends de mes erreurs. Avec toutes les informations récoltées à mes deux premières descentes, je suis capable d’accélérer aux bons endroits sans faire d’erreur à la dernière. Je veux toujours faire le 1080, mais après avoir regardé le nom des gars en super finale, je change d’idée.

Je sais alors très bien ce que je dois faire pour gagner, je n’ai pas besoin de sortir le grand jeu et de prendre des risques inutiles. Je suis en pleine confiance pour cette dernière descente, zéro stress.

Quand je croise la ligne d’arrivée, je me doute un peu que je viens de faire la descente qui va probablement gagner les Jeux olympiques. Je sais qu’elle sera vraiment difficile à battre.

Mikaël Kingsbury effectue un saut en finale des bosses à Pyeongchang
(Photo : Getty Images/Cameron Spencer)

À mon arrivée au sommet de la piste pour ma troisième descente, je suis surpris par le nom de mes cinq rivaux. Déjà que ma surprise a été grande quand j’ai vu Ikuma [Horishima, le double champion du monde et gagnant au mont Tremblant, NDLR] se planter lors de son second parcours. Je m’attendais à ce qu’il soit l’un de mes plus sérieux rivaux pour la super finale. Non seulement Ikuma n’y est pas, mais Dmitriy non plus.

Je sais que je dois me méfier de l’Australien Matt Graham parce que c’est un habitué des podiums et que Marc-Antoine brille dans ces grands moments-là. Marc-Antoine et moi étions les seuls à avoir aussi disputé la super finale aux Jeux de Sotchi.

Mais sinon, pour les trois autres, l’Américain (Casey Andringa), le Norvégien (Vinjar Slatten) et le Japonais (Daichi Hara), on voit rarement leur nom en super finale. Le podium est vraiment ouvert.

À part Matt et moi, aucun de ces gars-là n’est régulièrement sur le podium. Mais en même temps, c’est une arme à double tranchant. Un gars qui n’a rien à perdre peut réussir la descente de sa vie. Je suis conscient que ce ne sont pas des gars qui se retrouvent souvent dans cette position, mais compte tenu des conditions ce jour-là, ils ont fait le travail pour atteindre cette troisième finale. Je ne dois pas les sous-estimer.

Marc-Antoine est le premier à s’élancer. Je sais qu’il se rend toujours en bas, je crois en ses chances de finir sur le podium. Il fait une belle descente avec quelques petites erreurs à mi-parcours. Ensuite, le Norvégien se plante en haut du parcours. Matt suit avec une descente classique qui correspond parfaitement à son style. L’Américain, lui, rate la réception de son second saut.

C’est ensuite mon tour. Je suis conscient qu’il n’y a rien d’exceptionnel qui a été fait, hormis la solide descente de Matt. Je dois seulement faire mon boulot, ne pas faire d’erreur et être rapide.

J’ai regardé les prestations des autres concurrents du coin de l’oeil aux reprises à la télé (oui, il y a un écran au sommet de la piste), mais je n’ai pas analysé leur descente comme je l’avais fait à Sotchi.

Juste pour avoir une petite information supplémentaire, j’ai quand même essayé de m’avancer dans le portillon dès le départ de l’Américain parce qu’il skie dans la même ligne que moi et je veux voir comment ses skis réagissent sur la neige. On m’a bloqué le passage parce qu’à cause des caméras, on ne nous permet pas de nous installer tant que le skieur qui nous précède n’a pas atterri son premier saut.

Revoyez la descente en or de Mikaël Kingsbury à Pyeongchang

Avec le recul, j’ai maintenant des images de ma descente. Après la course, j’aurais été incapable de dire ce que j’avais ressenti.

Je me souviens d’avoir pris une grande respiration en haut du parcours et de bien me sentir. Rob m’a regardé avec confiance, un regard de gagnant comme on en a souvent eu en Coupe du monde. Nous n’avons plus rien à nous dire. Tout ce dont on a parlé au cours des quatre dernières années, nous y sommes maintenant à cette descente-là. La sensation est vraiment cool.

Je sens toute l’équipe autour de moi, mes entraîneurs, mon préparateur mental et même mes parents, je ne me sens pas seul. Oui, je skie seul, mais j’ai l’impression que toute mon équipe m’a tellement bien préparé que quand je suis en haut de la piste, c’est moi qui ai le travail le plus facile à faire. Ce qui n’est pourtant pas du tout le cas.

Je m’installe, je fais ma petite routine, je fais un fist bump à Rob et je lui dis : « We’ve got this (Tout est correct)! » Dans ma tête, je dis toujours : « Come on Mik. » Je prends une grande respiration, je frappe mes bâtons ensemble. Ensuite 1-2-3 go. Je suis où je veux être à ce moment-là, tant physiquement que mentalement.

À la réception de mon saut du haut, je me dis : « Yes, je l’ai eu! »

Dans le milieu, il y a une portion où mes skis ont accroché lors des deux descentes précédentes. Cette fois, tout glisse comme dans du beurre et j’absorbe les bosses vraiment vite avant le saut du bas.

C’est la portion du parcours où j’ai le moins de souvenirs tellement je suis concentré à bien faire chaque petite chose. Je suis dans ma zone… olympique. Je me souviens juste qu’avant le saut du bas, j’essaie d’absorber le plus vite possible pour anticiper les bosses et être bien placé, toujours au-dessus de mes pieds.

Quand, sur le saut du bas, j’atterris mon 720 désaxé au bon endroit, il me reste huit bosses avant la ligne d’arrivée. Le moment est difficile à décrire. J’ai hâte de passer la ligne d’arrivée et j’ai une bonne sensation. Je me dis : « Ayoye, je n’ai fait aucune erreur. »

Une fois la ligne franchie, je lève les poings dans les airs et je suis certain d’être 1er. Mais dans un sport jugé, tu ne le sais jamais tant que ta note n’apparaît pas. Quand ma note sort, je pousse un cri de délivrance.

Ne reste maintenant que le Japonais. La pression repose sur ses épaules, mais il a été constant toute la journée. Ses scores tournent toujours autour de 82-83. Je sais que ce ne sera pas évident de battre mon 86,63.

Je crois qu’il a fait une descente pour assurer sa place sur le podium. Il a bien géré son moment et a fait une belle course. S’il avait fait une erreur, Marc-Antoine aurait été sur le podium.

Reste que l’attente pour le score de Daichi est une autre source de stress. Je suis stressé pour moi, et aussi pour Marc-Antoine pour qui, bien sûr, j’ai un parti pris. Quand sa note s’affiche, je prends le temps de faire une accolade à Marc-Antoine et à Matt. Daichi, lui, est un peu plus loin avec l’équipe japonaise.

C’est vraiment génial de me retrouver à la dernière finale à mes deux Jeux olympiques avec Marc-Antoine. Oui, Marc-Antoine a fait des super finales durant sa carrière, mais réussir à le faire deux fois aux Jeux, il y a vraiment de quoi être fier d’être à son mieux dans les grandes occasions.

Je suis parti ensuite à la course vers le milieu de l’aire d’arrivée. Je sais que, cette fois, je ne suis pas dans un rêve!

Mikaël Kingsbury reçoit les félicitations de ses parents après la finale des bosses des Jeux olympiques de Pyeongchang.
Mikaël Kingsbury reçoit les félicitations de ses parents après la finale des bosses des Jeux olympiques de Pyeongchang.
(Photo : AFP/Getty Images/Martin Bureau)

En marchant vers le podium, je repense à Sotchi, quand je m’avançais vers la deuxième marche. Je me dis : « Cette fois, je vais monter sur la plus haute. C’est vrai! » Je vois le drapeau canadien qui s’apprête à être hissé.

Devant moi, il y a tous les gens qui m’ont aidé à me rendre jusque-là, de mon entrée dans l’équipe nationale en 2009 jusqu’à l’or olympique.

Ça a été un avantage de vivre ce que j’ai vécu à Sotchi. Je savais ce que ça prenait pour monter sur le podium. Oui, j’aurais pu gagner à Sotchi, mais c’était mes premiers JO. À 21 ans, j’avais eu cette chance d’emmagasiner pas mal d’informations sur les Jeux olympiques.

Après Sotchi, je me suis investi davantage dans mon programme d’entraînement, je voulais qu’il soit plus structuré. J’avais une meilleure communication avec mes entraîneurs et on savait un peu plus ce qu’on voulait faire. J’arrivais aux camps avec des objectifs. Avant, je me pointais aux camps et les entraîneurs me disaient : « On va faire ça, ça et ça. »

J’ai commencé à travailler avec un préparateur mental. J’étais mieux encadré, plus mature en tant que skieur, j’avais plus d’expérience.

J’étais plus responsable de ce que je voulais faire. Je savais qu’à Pyeongchang, j’allais probablement être l’homme à battre. C’est peut-être ça, la différence entre l’argent et l’or.

J’ai tellement dominé entre Sotchi et Pyeongchang que c’était mes Jeux à gagner et mes Jeux à perdre. J’ai vraiment fait du bon boulot. J’ai bien joué mon jeu et je suis content de la façon dont j’ai gagné. Je n’ai pas volé ma victoire aux JO.

Je suis très fier d’avoir désormais mon nom parmi toute cette grande lignée de champions olympiques que sont les Grospiron, Brassard, Moseley, Lahtela, Begg-Smith et Bilodeau. Ce sont tous des gars qui ont poussé le sport à un autre niveau et ils ont tous été des modèles pour moi.

J’aimerais bien refaire cette petite marche-là et me retrouver derrière la plus haute marche du podium dans quatre ans. Je vais tout faire pour que ça se reproduise à nouveau.

Mikaël Kingsbury tient sa médaille en signe de triomphe sur le podium.
(Photo : Getty Images/Sean M. Haffey)

L’or olympique représentait le dernier gros objectif qu’il me restait à atteindre. J’ai déjà réussi tout ce que je voulais faire dans mon sport quand j’ai commencé à skier. Comme quelqu’un m’a dit récemment : « Chaque fois que je monte sur le podium, j’améliore mon record. »

C’est sûr que mes records ne seront pas faciles à battre. Je ne cacherai pas que j’aime améliorer des records. Ma prochaine victoire en Coupe du monde sera ma 50e, c’est un beau chiffre rond, la moitié de 100, c’est une grosse marque dans notre sport [le 12 décembre 2015, il a battu le record d’Edgar Grospiron avec son 29e succès, NDLR].

Maintenant, je suis rendu à une étape où les records me préoccupent moins. Je pense davantage à bien skier, à avoir du plaisir. Si je prenais ma retraite demain, je serais satisfait de ma carrière en ce qui a trait aux résultats.

La raison pour laquelle j’ai envie de continuer, c’est que j’ai encore beaucoup à donner à mon sport. J’aime la compétition, j’aime me retrouver en haut du parcours et avoir la pression sur mes épaules. C’est ma drogue.

Je sais que je n’ai pas encore atteint mon plein potentiel. Je suis l’un des meilleurs techniciens du monde. Je crois que je peux être encore plus fluide et avoir un meilleur transfert de poids. Quand je décélère, je pourrais garder une meilleure ligne de ski. Ça, ce sont de petites choses de base que je veux améliorer.

Pour la vitesse, encore là, je peux être le plus rapide de la planète quand le besoin se fait sentir. Mais je dois être en mesure d’exploiter cette vitesse et de la maintenir.

En ce qui concerne les sauts, je vais enfin avoir la chance d’essayer de nouvelles manœuvres, ce qu’une année olympique ne me permettait pas. Depuis que je suis jeune, les sauts sont ma force. C’est une arme que je possède et que je peux contrôler. Donc, il faut que j’arrive en compétition avec de nouveaux trucs qui ont des degrés de difficulté plus élevés, mais qui sont également différents des autres.

Mikaël Kingsbury se tient au pied de la pente olympique de bosses, de recouvrant du drapeau canadien.
(Photo : Getty Images/Martin Bureau)

J’aimerais ajouter un grab (prise de skis) ou une vrille à certains de mes sauts déjà existants. Si je commence à faire des grabs, je ne veux pas faire les mêmes que tout le monde. J’aimerais en faire un que personne ne maîtrise pour l’instant.

Ajouter une quatrième vrille à mon désaxé, je l’ai fait l’été dernier au moins une centaine de fois sur neige. Je voulais sortir le 1440 après les Jeux olympiques, mais la température et les sauts aux dernières Coupes du monde ne m’ont jamais permis de l’essayer. C’est vraiment un saut qui me motive pour l’an prochain parce que personne ne l’a jamais fait en Coupe du monde.

C’est sûr que je vais continuer à peaufiner ceux que je maîtrise déjà très bien. Évidemment, j’aimerais que la Fédération internationale de ski nous permette enfin d’effectuer des doubles périlleux, je pousse dans cette direction depuis plusieurs années et je vais continuer à le faire, mais ce n’est pas moi qui ai le dernier mot.

Mon objectif est simple : continuer à m’améliorer pour arriver en 2022 dans la même position qu’à Pyeongchang : celle de favori. Et dès la saison prochaine.

L’ironie c’est que certains pensent que je vais m’asseoir sur mes lauriers après avoir été sacré champion olympique. Chaque année, quand on arrive à Zermatt en octobre, le premier camp où tous les pays sont présents, j’ai toujours l’impression que les gens se disent : « On s’est entraînés fort cet été, on peut battre Kingsbury. »

J’aime bien les laisser penser qu’ils ont raison. Je ne dis rien, sauf que je laisse parler mon ski avec une descente impeccable sur toute la ligne. Je trouve cela plus éloquent que quelqu’un qui se vante. C’est une arrogance différente, si je peux dire.

Ces quatre prochaines années risquent d’être fort différentes avec les départs de Marc-Antoine, Philippe et Simon Pouliot-Cavanagh. Je vais beaucoup m’ennuyer de ces gars-là. Marc-Antoine et moi avons fait notre première course en même temps. J’avais 8 ans, je pense que c’était en 2000, et Marc-Antoine en avait 9. On partait l’un après l’autre dans notre première compétition à vie. Philippe, c’était mon cochambreur sur la route. Nous sommes montés souvent sur le podium ensemble.

Simon vient de Québec et on a aussi compétitionné l’un contre l’autre sur le circuit provincial. Il venait habiter chez nous quand il y avait des compétitions dans le coin de Montréal et j’allais chez lui quand on était à Québec.

Ce qui nous a rendus aussi bons, ce n’est pas juste parce qu’on se poussait sur la neige, mais parce qu’à l’extérieur du ski, on avait une belle communication. En Coupe du monde, au souper, on jasait de la piste, on essayait de se convaincre que nous avions choisi la bonne ligne de course. Souvent, Simon skiait sur la même ligne que moi et je lui disais comment j’avais négocié la ligne, lui me disait ce qu’il avait fait.

Je ne pense pas qu’il y avait beaucoup d’équipes qui partageaient autant d’informations entre coéquipiers et qui priorisaient le bien de l’équipe autant que nous.

J’ai vécu un peu la même chose quand Alex (Bilodeau) a pris sa retraite. Il me poussait à me surpasser.

Phil, c’est le plus vieux de l’équipe et c’est lui qui portait le « C ». Il me l’a légué. J’ai déjà commencé à assumer mon nouveau rôle en appelant les gars qui sont déjà à l’entraînement sur neige afin de savoir si tout se passe bien. Ce sont de petits gestes comme ça qui m’incombent désormais. Je suis prêt à assumer ce nouveau rôle, j’ai eu de très bons exemples dans le passé.

L’équipe canadienne sera peut-être moins dominante que dans les dernières années, mais ça ne durera pas. Laurent Dumais n’est pas loin de figurer parmi les meilleurs du monde, il est déjà monté une fois sur le podium en Coupe du monde. Gabriel Dufresne, Kerrian Chunlaud et Simon Lemieux ne sont qu’à quelques résultats d’avoir leur place sur le grand circuit. Je leur souhaite de vivre des moments comme ceux que j’ai vécus avec Phil, Simon et Marc-Antoine.

On va essayer d’écrire notre propre histoire au cours des quatre prochaines années.

Mikaël Kingsbury pose sa main sur sa médaille d'or.
(Photo : AFP/Getty Images/Kirill Kudryavtsev)

Que me réserve l’avenir après les Jeux de 2022 à Pékin? Je ne veux pas regarder aussi loin. Je me fais un plan pour quatre ans. J’aimerais continuer à skier. J’ai la chance de bien gagner ma vie, j’ai un mode de vie incroyable, je voyage partout dans le monde avec mes meilleurs amis. Si les Jeux olympiques de 2026 sont à Calgary, ce serait une motivation supplémentaire même si j’aurai alors 33 ans. Ce serait une belle façon de boucler la boucle olympique après avoir commencé comme ouvreur de piste à Vancouver en 2010.

Je n’adhère pas à cette philosophie où un athlète ne peut plus performer quand il est vieux. L’âge, ce n’est qu’un chiffre. Pour moi, Roger Federer est le meilleur exemple. À 36 ans, il est encore au sommet de son sport. Il gère bien ses entraînements et ses présences à des tournois. Il fait l’impasse sur certains tournois afin d’être en forme à d’autres, plus importants.

Déjà à 25 ans, j’écoute beaucoup plus mon corps. Je prends de meilleures décisions. Je suis encore loin de l’âge de Federer, mais il est un bel exemple dont je peux m’inspirer.

Je n’ai pas l’intention de prendre une année sabbatique d’ici les JO de Pékin comme mes anciens coéquipiers Jenn Heil et Alex Bilodeau l’avaient fait dans la mi-vingtaine. Je sens que j’ai encore l’énergie dans le tapis, mais je suis conscient de pratiquer un sport d’impact à haut risque de blessures.

Il faut que je sois très intelligent dans mes entraînements parce que mon corps ne répondra plus comme à mes 18 ans, même si je sens que j’ai encore un corps de 18 ans! Peut-être que je ferai une pause si je poursuis ma carrière après 2022.

J’ai la chance d’avoir été en santé toute ma carrière. Je n’ai jamais eu de blessures qui m’ont tenu loin de la neige plus que trois jours. Je n’ai jamais raté une journée d’entraînement ou de compétition à cause d’une blessure. C’est ce qui m’a permis de battre tous ces records parce que j’ai toujours skié en forme et à 100 %.

Depuis les JO de Vancouver, je suis le seul à n’avoir raté aucune Coupe du monde, soit 88 départs consécutifs, et j’en suis très fier.

Ce n’est qu’une fois rentré au Québec, le 19 mars, que je réalise toute l’ampleur de ma victoire olympique. Avec toute l’effervescence qui entoure les Jeux, c’est difficile de mesurer la grandeur de l’accomplissement. Contrairement à beaucoup d’autres athlètes, après Pyeongchang, il reste à mon calendrier trois Coupes du monde, au Japon et en France, où je vis encore dans un univers entouré de skieurs.

À mon retour au Québec, je me promène dans les rues de Deux-Montagnes, d’où je suis originaire, ou de Montréal, et tout le monde vient me féliciter. Les gens me disent qu’ils se sont levés tôt le matin ou qu’ils sont arrivés en retard au travail pour regarder ma compétition. Il y a des gens qui me disent que je les ai fait pleurer. À peu près une personne sur trois se retourne sur mon passage. Je réalise alors que ma réussite est plus grosse que moi, plus grosse que ma médaille d’or.

La médaille d’or, c’est une pièce de métal qui prouve que je suis champion olympique. Mais toutes les heures que j’ai consacrées à cet objectif, tous les gens que j’ai touchés avec ma performance, c’est plus valorisant que la médaille en soi.

Je suis très sollicité par les médias et par d’autres engagements à mon retour. Mais la journée où je n’ai pas à me réveiller à 6 h pour parler de ma performance olympique, où je peux m’asseoir tranquille chez moi, c’est là que je saisis tout ce que j’ai fait aux JO.

Ce titre de champion olympique revêt une énorme signification pour moi. C’est ce que j’ai toujours voulu être depuis que j’ai commencé à skier. J’ai prouvé au monde que j’ai été capable de gagner quand ça comptait le plus. Je serai champion olympique pour le reste de ma vie. Il n’y a plus personne qui va pouvoir dire : « Ouais, il a eu une belle carrière, il a battu tous les records, mais il n’a pas gagné les Jeux olympiques. »

J’ai toujours cru que j’allais réussir à le faire. Je n’ai jamais vraiment douté de moi. Je savais que je voulais me rendre aux Jeux et j’étais prêt à faire tous les sacrifices pour m’y rendre. Et ça a fonctionné. Je suis fier de l’impact que j’ai eu auprès des gens ici. Je n’ai skié pour personne, j’ai skié pour le petit gars qui, à 9 ans, a écrit sur une feuille de papier, bien en évidence au-dessus de son lit : « Je vais gagné! », à côté des anneaux olympiques.

J’ai toujours dit que je retirerais la feuille une fois que je serais champion. Mais comme mon frère a corrigé la faute en barrant le « je vais » et en le remplaçant par « tu as », j’ai envie de la laisser encore quelque temps!

Propos recueillis par Manon Gilbert
Photo en couverture : Getty Images/Clive Rose