Lettre aux athlètes qui iront à Pyeongchang

Jean-Luc Brassard aux Jeux olympiques de Lillehammer en 1994 Jean-Luc Brassard aux Jeux olympiques de Lillehammer en 1994 Jean-Luc Brassard aux Jeux olympiques de Lillehammer en 1994
Signature de Jean-Luc Brassard

Jean-Luc Brassard s’adresse à ceux qui s’apprêtent à représenter le Canada aux Jeux d’hiver, à 100 jours des cérémonies d’ouverture.

Par Jean-Luc Brassard, médaillé d’or en ski acrobatique (bosses) aux JO de Lillehammer, en 1994, et participant à quatre Jeux olympiques

Dans 100 jours, les Jeux olympiques d’hiver. Voilà un joli nombre qui permet d’offrir un regard sur cet important rendez-vous, mais qui, pour les athlètes, ne veut pas dire grand-chose.

En fait, à la fin des derniers Jeux, ceux de Sotchi, les quatre années d’attente avant le prochain rendez-vous semblaient une éternité; aujourd’hui, on se demande si le temps n’a pas pris un raccourci!

Tant d’attente pour une épreuve qui ne durera que quelques secondes. Dans certains cas, elle couronnera les meilleurs de la discipline. Dans d’autres, elle permettra plutôt à des athlètes moins bien classés sur le circuit mondial de s’illustrer en profitant d’aléas météorologiques ou d’autres circonstances imprévues et incontrôlables.

Personnellement, je préfère les gagnants annuels de l’ensemble d’un circuit de compétition. Ces derniers auront dû performer sur une multitude de surfaces, de pistes, dans des conditions différentes, sous la neige, le vent, la pluie, pour gagner.

La difficulté des JO est justement et précisément là : être parfait non seulement lors d’une journée bien précise, mais dans un moment X, à la seconde près.

Stressant, vous pensez? Hallucinant!

En fait, les pires instants sont ceux qui précèdent l’action : l’attente avant la performance. Une fois en jeu, les athlètes se retrouvent dans une zone qu’ils connaissent parfaitement. Ils n’ont qu’à laisser leurs corps exécuter ce qu’il ont pratiqué jusque-là pendant des milliers d’heures. L’attente, elle, est plus difficile à vivre, à contrôler, à gérer.

À vous les athlètes, que vous soyez déjà qualifié ou non, champion du monde ou ardent travailleur en quête de médaille, j’aimerais vous dire ceci : peu importe la performance que vous allez offrir dans quelque 100 jours à Pyeongchang, en Corée du Sud, soyez-en fier.

Vous y affronterez l’élite sportive de la planète, sous les yeux du monde entier. Il n’y aura pas de réalisateur ni de scripteur de téléréalité pour ajuster le scénario dans une finale en apothéose. Il n’y aura que vous, probablement dans la vingtaine, osant défier les pronostics, l’adversité, le doute et les remises en question, sans parler des blessures toujours possibles et des attentes souvent démesurées.

Vous êtes si exposé, et si jeune! Pourtant, vous osez défier ce rendez-vous plutôt ingrat qui ne s’invite que tous les quatre ans.

Si, dans vos arrière-pensées, vous avez des visées lucratives advenant une possible médaille, vous êtes sans aucun doute dans la mauvaise voie.

Pire, peut-être gagnerez-vous dans l’anonymat complet! La médiatisation de performances est bien injuste dans notre monde actuel de communication.

Si je peux me permettre de vous donner un conseil, c’est celui-ci : une fois sur place, une fois le signal du départ donné, performez pour vous, pour le plaisir de faire votre sport. Pour le simple plaisir de jouer. Pour les mêmes raisons qui vous ont captivé lorsque, enfant, vous avez commencé à le pratiquer.

Gardez la simplicité en priorité, et surtout, souriez devant cette extraordinaire épopée qu’est votre carrière, de vos premiers essais jusqu’à ce moment précis, sur la grande scène olympique, en compagnie des meilleurs du monde.

D’ici là, une multitude de gérants d’estrade croyant avoir la science infuse auront toujours un mot pour vous faire gagner, pour gérer votre carrière, bref, pour vous dire quoi faire. Et les médias sociaux sont maintenant de véritables haut-parleurs pour que ces personnes se fassent entendre.

Fiez-vous plutôt à vos entraîneurs, à votre entourage : ils ne veulent que le meilleur pour vous. Ce sont eux, vos meilleurs conseillers.

Et une fois sur place, ces Jeux, livrez-les avec dignité, pour votre monde, pour vos parents, pour vos amis et pour tous les gens de votre région qui vous suivent depuis des années et qui, avant même le début de cette grande compétition, sont déjà fiers de vous.

L’effet d’une médaille d’un athlète hautain et égocentrique ne fera qu’un temps, aussi brillante soit-elle. À l’inverse, un simple commentaire d’un athlète digne, dans le succès ou dans la défaite, sera une source exponentielle de fierté qui non seulement traversera les années, mais qui assurera la pérennité du sport en attirant de facto les plus jeunes à y adhérer.

Si, pour les athlètes, les médailles sont une raison d’être, je peux vous certifier, plus de 22 ans après Lillehammer, que les plus belles récompenses sont celles du temps qui passe.

Avoir la chance de rencontrer des jeunes qui, des années après votre performance olympique, vous disent à quel point vos exploits les ont incités à essayer le sport, voilà ce qui fait le plus plaisir. Personnellement, c’est ce qui m’a le plus touché. Et qui me touche encore.

À un peu plus de trois mois des Jeux olympiques de Pyeongchang, ce que j’aimerais vous dire, c’est que je vais vous applaudir, chacun d’entre vous, tout au long du processus de qualification et, si la chance vous sourit, aux Jeux par la suite.

Bientôt, le grand cirque olympique va recommencer, dans 100 jours semble-t-il. Mais pour ma part, c’est après la clôture de ces Jeux, dans 121 jours, que j’ai le plus hâte de vous entendre parler de cette expérience. Loin des artifices, des agents, des projecteurs et des caméras. Simplement sur une piste de ski, en s’amusant.

16 février 1994 : Jean-Luc Brassard lors de la cérémonie des médailles, après avoir reçu l'or de l'épreuve de bosses, en ski acrobatique, des Jeux olympiques de Lillehammer.
16 février 1994 : Jean-Luc Brassard lors de la cérémonie des médailles, après avoir reçu l'or de l'épreuve de bosses, en ski acrobatique, des Jeux olympiques de Lillehammer.
(Photo : Getty Images/Shaun Botterill)

Photo en couverture : Associated Press/Pekka Elomaa