J’ai appris à faire les choses pour moi

Kim Boutin Kim Boutin Kim Boutin
Signature de Kim Boutin

Kim Boutin a remporté en août les sélections olympiques canadiennes de patinage de vitesse sur courte piste, un succès sur lequel elle n’aurait peut-être pas misé en 2015 quand elle a pris une longue pause de son sport, physiquement usée et mal dans sa peau. La patineuse de 22 ans raconte comment elle s’est refait une santé et redéfinie comme athlète.

Par Kim Boutin, membre de l’équipe olympique canadienne de patinage de vitesse sur courte piste

Après la saison 2014-2015, j’étais complètement épuisée. Mes problèmes d’hernie discale empiraient et mon dos me disait : « Kim, tu ne peux pas retourner sur la glace dans deux semaines, ça ne marchera pas ». J’étais barrée. J’avais de la difficulté à marcher et à sortir de mon lit. J'avais besoin d'un appui pour tous les mouvements que je faisais. Me rendre à l’entraînement, c’était trop difficile physiquement.

Pendant toute la saison, je n’avais pas vraiment écouté mon corps. On patchait des trous. On patchait surtout mon dos en fait. On ajustait les entraînements en fonction de ce que je pouvais faire et ne pas faire, mais je repoussais toujours un peu plus mes limites. Je voulais prouver que j’avais ma place dans l’équipe canadienne.

J’ai réussi malgré cela une excellente saison. J’ai d’ailleurs été la meilleure Canadienne aux Championnats du monde de 2015. Mais quelques semaines plus tard, mon corps n’en pouvait plus.

J’ai fait savoir au personnel de l’équipe que je ne répondais pas bien aux entraînements et que je n’avais plus le goût de patiner, parce que j’avais trop mal au dos. Je n’avais pas envie non plus que ça empire d’année en année.

J’étais dans un cycle de douleur chronique. Mes nerfs étaient inhibés, je ne pouvais rien faire. Parfois, mon corps pouvait m’envoyer le message que j’avais mal à tel endroit même si en réalité, il n’y avait pas de douleur.

Après être passée à travers une saison avec des antidouleurs, on a décidé de faire une pause de deux mois. On m’a alors prescrit des antidépresseurs. Ça n’avait rien à voir avec mon humeur. C’était plutôt pour chasser la douleur dans mon dos en agissant sur mon système nerveux, briser le cycle de la douleur et me redonner mon corps.

Quand j’ai recommencé à m’entraîner en juin 2015 en vue des sélections nationales de septembre, je ne ressentais presque plus de douleur.

Je pouvais tout faire comme avant, mais je n’écoutais pas plus mon corps. Je voulais revenir au plus haut niveau et j’en faisais toujours plus, parce que j’avais pris deux mois de retard sur les autres filles. Je luttais contre le temps. Mon entraîneur et moi, on se disait : « OK Kim, tu n’as plus de douleur, alors on fonce! »

Mais je ne me sentais pas bien. C’est comme si je n’étais pas moi-même. J’étais instable dans mes humeurs et sur la glace aussi. Pendant un entraînement, par exemple, je pouvais avoir le goût de me défoncer et, quelques instants plus tard, perdre cette motivation.

J’ai quand même réussi à me classer 2e aux essais nationaux. Un mois plus tard, en octobre, c’était la première Coupe du monde, à Montréal. Je voulais faire des podiums et je le disais ouvertement. J’ai fini 2e au 1500 m à ma première distance, j’étais vraiment contente. Puis le lendemain, j’étais en finale du 1000 m. Nous étions cinq. Je me disais que je pouvais aller chercher une autre médaille, mais j’ai fini 5e. Je m’étais mis beaucoup trop de pression. J’étais démolie après la course.

C’était ma plus belle compétition internationale chez les séniors, mais j’étais en petite boule le dimanche soir et je ne voulais pas aller à la prochaine Coupe du monde, à Toronto.

Ça m’a fait réaliser qu’une partie de mes problèmes se passait dans ma tête. Mais j’ai continué à pousser un peu plus. Je suis finalement allée à Toronto et, plus tard, aux Coupes du monde d’Asie. Mes hauts étaient de plus en plus hauts et mes bas de plus en plus bas. Et les bas arrivaient plus rapidement qu’avant.

En Asie, je me suis rendu compte que plus rien ne fonctionnait. J’ai décidé de prendre une longue pause, sans savoir où ça allait me mener. Je n’avais plus envie de m’entraîner et d’entendre parler du patin. Je ne voulais plus patiner, point.

Kim Boutin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Je ne me demandais pas si j’allais revenir ou pas. J’avais simplement le goût de partir et de prendre du temps pour moi.

Pour plein de raisons, je ne me sentais pas bien dans ma peau. Je n’étais pas capable de livrer ce qu’on attendait de moi sur la glace. J’étais surtout en conflit avec moi-même, avec mes valeurs, avec la personne que je devenais. J’avançais dans un monde de performance et les choix que je faisais pour performer ne correspondaient pas à qui j’étais à l’extérieur de la patinoire.

Je m’étais un peu oubliée. Je continuais de patiner parce que le train m’amenait là depuis que j’étais jeune. J’étais arrivée au plus haut niveau, mais je ne savais plus pourquoi je patinais. Je me disais : « Je dois patiner pour avoir du plaisir et être en santé et j’ai de la difficulté à atteindre ces buts-là ».

Mon copain a été la personne la plus présente pour moi dans ces moments difficiles. Il comprenait ce que je vivais. Il est lui aussi un patineur de vitesse.

J’étais écrasée par les événements, par la pression que je me mettais. Sa présence m’a tellement fait du bien. Je ne sais pas comment il a fait pour endurer tout ça.

Ma psychologue a aussi été une précieuse alliée. Elle mettait des images sur ce que je disais, ça me donnait une autre perspective sur les choses. Avec elle, j’ai fait un gros travail d’introspection. Au début, je sortais de son bureau en pleurant et je me questionnais toute la semaine. Mais elle m’a fait sortir de mon cocon en m’aidant à extérioriser mes émotions. Ça fait tellement du bien!

Dans ces situations-là, tu as juste besoin de quelqu’un, et pas nécessairement quelqu’un qui est près de toi. Tu as juste besoin d’une épaule, de te faire dire que tu es belle, que tu es une personne intelligente, que tu vas passer au travers.

Pendant les six mois qu’a duré ma pause, je n’ai pas fait grand-chose. Je me suis ressourcée et j’ai exploré ce que je pouvais faire à l’extérieur de la patinoire. J’ai beaucoup dormi aussi.

Je suis allée voir ma famille, je me suis occupée à des passe-temps, comme le tricot. J’étais un peu à la recherche de ce que j’aime.

Je me suis recentrée sur ma vie à l’école et ça m’a fait du bien. Je me demandais ce que je voulais faire. Il le fallait bien, parce que je n’avais plus envie de patiner.

J’ai trouvé ma voie en éducation spécialisée. Ça a été une révélation. C’est un champ d’études dans lequel je me sens bien et qui me fait prendre conscience que j’ai encore beaucoup à apprendre sur moi.

J’aime être moi-même et donner de l’énergie aux autres. J’ai aussi envie d’être dynamique, d’apprendre à connaître les gens. L’éducation spécialisée me permet de vivre tout ça. Ça me donne une énergie positive, que j’ai pu transposer ensuite au patin. Ça me permet de trouver un équilibre.

J'ai vu comment je pouvais être moi-même dans toutes les sphères de ma vie, pas seulement quelqu’un qui ne pense égoïstement qu’à sa performance. Je me suis dit que la personne que j’étais à l’extérieur de la patinoire devait correspondre à l’athlète que je voulais être.

C’est dans cet état d’esprit que je suis revenue au patin, pour le début de la saison 2016-2017. Je me sentais plus solide pour plein de raisons : parce que je savais ce que je voulais faire après le patin, parce que j’avais envie d’être une fille équilibrée, envie aussi d’avoir du plaisir.

Kim Boutin aux essais olympiques
Kim Boutin aux essais olympiques.
(Photo : fotosports.ca)

J’ai aussi voulu recommencer à patiner parce que j'étais bien encadrée physiquement, en sachant que je ne dépasserais pas mes limites.

Pendant ma pause, j’ai arrêté de prendre des antidépresseurs. Je sentais que j’étais dans une impasse : si j’arrêtais la médication, j’avais mal au dos et si je continuais, je ne me sentais pas bien mentalement.

D’ailleurs, je n’écoutais pas vraiment ce qu’on me disait de faire à propos des antidépresseurs. J’arrêtais d’en prendre par moments. J’étais un peu éparpillée. Je sentais que je n’étais pas moi-même avec ça, et ça m’inquiétait.

Je sais que les antidépresseurs, ça a déjà fonctionné avec d’autres athlètes de plein de sports dans ma situation. Loin de moi l'idée de les discréditer. Mais ça ne fonctionnait pas pour moi, je ne trouvais pas ça sain. Je ne voulais plus continuer à patcher mes bobos. Je voulais être en contrôle et gérer la douleur autrement, ce que j’ai fait en revenant sur la glace.

J’ai établi mes limites. Je me suis assise avec mes entraîneurs et je leur ai dit : « Quand je vous dis que ça ne fonctionne pas, c’est que ça ne fonctionne vraiment pas. J’aimerais que vous me fassiez confiance là-dessus. »

Je me suis dit : « On repart, mais à ma façon ». Ç’a été le fun. J’apprenais à m’affirmer et ça changeait tout sur la glace.

Pour aller de l’avant, il fallait que je m’exprime, que je dise ce qui allait ou n’allait pas, ce que je ressentais. Et comme tout le monde était au courant de ma situation, j'étais encore plus à l'aise.

Kim Boutin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Me remettre physiquement au patin, ça ne s’est pas fait en claquant des doigts. Ça s'est fait avec un gros travail de physiothérapie.

La douleur autre que celle qu’on ressent dans les jambes, je ne veux plus rien savoir de ça. Ça implique que je dois toujours arriver plus tôt à mes entraînements pour faire les exercices qu’on m’a prescrits. Ça me demande du temps, mais je n’ai pas le choix. Si je ne fais pas ces exercices, je me retrouve dans une situation où mon corps n’est pas capable de patiner.

Je dois gérer la douleur en écoutant mon corps. Après chaque entraînement, je dis à mon physiothérapeute si j’ai eu mal à tel endroit. Je tiens un journal de bord. Chaque semaine, on se fixe des objectifs précis.

C’est tellement beau de patiner sans avoir mal. Je sens que je pourrais patiner des années encore!

Kim Boutin
(Photo : fotosports.ca)

Je me souviens très bien de sensations que je ressentais à mon retour. J’avais encore beaucoup de travail devant moi, mais c’est comme si je n’avais jamais arrêté. Les mouvements étaient naturels.

Ça a été une surprise pour moi de me classer dans l’équipe canadienne dès mon retour. Je n’avais pas fait tous les entraînements, parce que j’écoutais mon corps, mais je les avais faits à ma façon et ça m’a quand même permis de performer. Je me disais que je faisais les choses de la bonne façon.

Cet été, j’ai remporté les sélections olympiques canadiennes. Quand j’ai gagné le 500 m, j'ai réalisé tous les efforts que j’ai mis pour me rendre là. C’est la première fois que je sentais que je gagnais quelque chose juste pour moi, pour personne d’autre. C’était tellement émouvant.

Kim Boutin aux essais olympiques
Kim Boutin aux essais olympiques.
(Photo : fotosports.ca)

Apprendre à faire les choses pour moi, c’est ce que je retiens des épreuves que j’ai traversées. Ça n’a pas été facile parce que j’ai toujours voulu plaire aux autres, leur montrer que je suis la meilleure. C’est dans ma nature.

Aux essais olympiques, l’ancienne Kim se serait demandé après sa victoire au 500 m : « Est-ce que telle personne est contente? » Cette Kim-là aurait capoté avec la pression. Peut-être même qu’elle aurait craqué.

Je me sens plus forte maintenant, parce que j’ai un certain recul. J’ai un plan, quelque chose qui me guide. C’est essentiel pour gérer ses émotions et ne pas les laisser prendre toute la place.

Je n’ai jamais vraiment pensé à ce que serait devenue ma vie si je n’avais pas fait cette longue pause. Peut-être que j’aurais fini avec le dos barré ou bien quitté le patin frustrée, en me disant que c’est un sport de m****. Dans plein de sports, il y a des athlètes dont la carrière s’est terminée de cette façon.

Je pense avoir réagi au bon moment. Je suis encore jeune, je n’ai que 22 ans.

Je suis contente d’être passée par là. Sans cette pause, je ne serais pas rendue où je suis aujourd’hui, je ne serais pas aussi résiliente.

Le patinage de vitesse occupe encore une immense place dans ma vie. C’est normal. Quand tu pratiques un sport à un haut niveau, ça prend 90 % de ton énergie, 90 % de ta vie. Le 10 % qui reste, c’est quand tu es chez toi le soir. C’est là que je me vide la tête. Je ne parle pas de patin. Je vais étudier, me plonger dans mes livres. Ça me fait du bien.

J’ai trouvé un certain équilibre, mais je cherche encore un peu. J’ai envie de faire beaucoup de choses en courte piste. J’essaie toujours de me rappeler que je le fais pour les bonnes raisons : pour moi.

Le sport de haut niveau, c’est un tout autre monde. On peut s’y perdre.

Kim Boutin
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Propos recueillis par Guillaume Boucher

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie