Joannie Rochette

Oui, j'ai patiné quand même

La patineuse artistique Joannie Rochette La patineuse artistique Joannie Rochette La patineuse artistique Joannie Rochette
Signature de Joannie Rochette

« Puis, j’ai allumé. J’ai bien vu que ma mère n’était pas là. Dans ma tête, il était arrivé un accident. Un accident d’auto, quelque chose au condo où ils habitaient ou je ne sais pas quoi. Mais jamais, jamais je n’aurais pensé qu’elle était morte. »

Signé par Joannie Rochette, médaillée de bronze en patinage artistique aux Jeux olympiques de Vancouver

Maman est morte…

Quand j’ai entendu ces mots de la bouche de mon père, c’est bizarre, mais physiquement, je n’ai pas eu le choc que tout le monde a. J’ai réagi comme une patineuse qui tombe et se relève avec le gros sourire, comme si de rien n’était. Tout de suite, j’ai voulu rassurer tout le monde que j’allais patiner quand même.

Quarante-huit heures plus tard, je présentais mon programme court sur la glace du Pacific Coliseum à Vancouver. C’était le début de mes Jeux olympiques. De nos Jeux olympiques, à ma mère Thérèse et moi. Toute ma carrière, elle avait été à mes côtés. Mais pour la première fois, c’est sans elle que je devrais patiner.

C’est drôle. Des fois, je tiens pour acquis que tout le monde connaît mon histoire. J’en ai tellement parlé. J’ai fait tellement d’entrevues. Mais récemment, alors que je participais à une activité pour la prévention des maladies du coeur, une dame m’a demandé comment allait ma mère...

À l’approche des Jeux olympiques de Pyeongchang, j’ai envie de vous raconter mon histoire telle que je l’ai vécue de l’intérieur. En toute honnêteté. Sans le masque de la patineuse qui doit être forte, peu importe les circonstances. Je la partage avec vous, qui m’avez portée pendant ces moments qui ont été à la fois les plus difficiles de ma vie personnelle, mais aussi parmi les plus beaux de ma carrière sportive.

Il était 6 h, le 21 février 2010, quand je me suis aperçue que mon téléphone clignotait. Le message avait été laissé la veille, à minuit. C’était mon père. « Rappelle-moi, c’est urgent. » Derrière sa voix, j’entendais des sirènes d’ambulance.

Déjà, que mon père m’appelle, ce n’était pas normal. D’habitude, c’était toujours ma mère. Même si c’était lui qui voulait me parler, c’était ma mère qui appelait, puis elle lui passait le combiné.

Je me doutais donc qu’il se passait quelque chose. Je l’ai rappelé tout de suite. « Ne bouge pas, j’arrive ». C’est tout ce qu’il m’a dit.

Il était tôt. Je venais de me réveiller. C’est un peu flou dans ma tête, mais je me souviens que j’étais dans la salle de bain. Je me suis dit : « Mon dieu, il s’en vient! Je vais m’habiller, je vais m’arranger un peu les cheveux. Mais qu’est-ce qui se passe? »

Moins de cinq minutes plus tard, mon père est arrivé. Il était déjà dans le village.

Avec le recul, je réalise que j’aurais dû me demander ce qu’il faisait là. Parce que normalement, le village olympique est un endroit réservé aux athlètes et aux membres du personnel des équipes. La famille n’y a pas accès. Mais comme j’étais endormie, nerveuse aussi, je n’ai pas fait le lien.

Mon père était accompagné de mon entraîneuse Manon Perron. Benoît Lavoie, le président de la Fédération canadienne, était aussi présent. Il y avait également mon psychologue sportif, Wayne Halliwell, et la relationniste du patinage artistique Barb MacDonald.

Peut-être qu'il y avait d’autres personnes aussi, mais je ne me souviens plus... Ils sont tous arrivés dans ma chambre. Je me rappelle que j’étais un peu gênée que Benoît me voie en pyjama…

Puis, j’ai allumé. J’ai bien vu que ma mère n’était pas là. Dans ma tête, il était arrivé un accident. Un accident d’auto, quelque chose au condo où ils habitaient ou je ne sais pas quoi. Mais jamais, jamais je n’aurais pensé qu’elle était morte.

Mon père était là, avec toute la délégation canadienne, et il avait tellement de difficulté à parler. Il tournait autour du pot. Je me suis dit qu’elle était sans doute à l’hôpital, et qu’ils étaient là pour m’emmener la voir. J’ai dit à mon père : « Viens-en aux faits. »

Maman est morte.

C’est là que j’ai fait le saut.

Je n’y croyais pas au début. Dans ma tête, ce n’était pas clair si c’était un rêve ou la réalité. Mon cerveau refusait d’enregistrer la nouvelle. Ma mère? Morte d’une crise cardiaque à 55 ans?

Ensuite, on m’a conseillé d’aller à l’hôpital puisque ma mère était encore dans son lit. Ils la gardaient pour que je puisse la voir. Les médecins étaient là, et ils pourraient répondre à nos questions.

À partir de ce moment-là, je n’ai plus vraiment pris de décision. Je me suis laissé entraîner avec le moment. J’ai suivi. Je ne sais même plus qui était là avec nous.

C’est là que ç’a le plus fessé. Quand je l’ai vue. Quand je l’ai touchée. Sa peau était déjà plus dure et froide. Ça m’a permis de me sortir du déni.

Mon père et moi avons pris un moment d’intimité avec elle. On a pris des photos, on a pleuré. On a pris une bonne heure pour faire nos adieux. J’ai encore ces photos dans mon cellulaire. C’est mon dernier moment avec elle.

Puis, j’ai pris ses bas.

C’est tout ce qu’elle avait sur elle qui lui appartenait. Je sais que ça peut sembler étrange, mais je voulais garder quelque chose avant qu’ils me la prennent. Je les garde aujourd’hui dans mon tiroir à côté de mon lit.

J’avais une tonne de questions pour les médecins. Je suis très curieuse de nature. Je voulais savoir exactement ce qui s’était passé. On m’a dit qu’elle avait plusieurs artères de bloquées. Que même s’ils avaient pu faire quelque chose pour l’aider, ça aurait été à court terme. M’ont-ils dit ça pour me rassurer? Me consoler? Je ne sais pas… On dirait que c’est un peu flou dans ma tête.

Il devait être à peu près 10 h quand nous avons quitté l’hôpital. J’avais un entraînement cette journée-là, alors mon père est venu dîner avec moi au village. Il avait obtenu une permission spéciale pour la journée.

C’est là qu’on a croisé les joueurs de hockey Martin Brodeur et Roberto Luongo. Mon père est un immense amateur de hockey. Il avait tellement de peine que j’ai voulu lui changer les idées. Alors je suis allée leur demander des autographes et j’ai pris mon père en photo avec eux. Ça l’a beaucoup impressionné! Je ne crois pas qu’eux savaient ce qui se passait par contre. Ils ont dû trouver ça un peu bizarre parce que ce n’est vraiment pas mon genre et, en plus, je ne les connais pas beaucoup. Mais bon. Ç’a rendu mon père heureux. J’étais contente.

Normand Rochette et le gardien Martin Brodeur
Normand Rochette et le gardien Martin Brodeur
(Photo : Courtoisie Joannie Rochette)

Même si j’avais déjà dit à la relationniste Barb McDonald et à Manon que j’allais patiner, on a fait une petite réunion. Barb devait gérer l’aspect avec les médias.

Au début, je ne voulais pas qu’elle annonce la nouvelle, mais elle me disait que ce n’était pas vraiment possible. J’imagine que les gens savaient déjà. Elle disait que c’était mieux de contrôler l’information, que ça vienne de nous plutôt que d’ailleurs.

C’est sûr que si nous avions gardé le secret, les gens se seraient demandé pourquoi j’étais aussi émotive et pourquoi je pleurais comme ça après tous mes programmes et à chaque entraînement. Mais encore aujourd’hui, une partie de moi pense que sans le regard des gens, ça aurait été plus facile de me contrôler et de moins y penser. Un regard empreint de pitié, avec des mots qui se voulaient encourageants, mais qui ravivaient une plaie encore trop fraîche.

Je ne suis pas fâchée, je n’ai aucune amertume liée à ça. Mais on dirait que j’aurais voulu garder les Jeux olympiques comme étant exclusivement le patin, donc professionnel, ma médaille et tout ça, et garder le côté personnel séparé. Mais vu que c’est arrivé en même temps…

Au fond, je comprenais parfaitement la situation.

Par contre, les gens ont été tellement gentils. Aujourd’hui, je suis contente d’avoir eu tout ce soutien. Quand un événement comme celui-là se produit aux Jeux olympiques, la compétition la plus médiatisée, et que pendant toute ta carrière tu as justement accepté le fait d’être médiatisée, et que là, tu vis une peine et que les gens sont avec toi…

Je suis consciente que je recevais une grosse dose d’amour. Avec le recul, je sais que ça m’a aidée.

J’ai reçu tellement de fleurs, de messages et de lettres. J’en ai une boîte pleine à la maison que je n’ai toujours pas fini d’ouvrir. À un moment donné, j’ai dû arrêter de les lire parce que chaque fois que j’en ouvrais une, il me fallait 15 minutes avant d’être capable d’arrêter de pleurer.

Celles qui m’ont le plus touchée sont les lettres d’enfants. Des milliers de lettres écrites au crayon rouge, vert, jaune… Les couleurs des anneaux olympiques. Le fait que ça vienne d’enfants, ça vient me chercher encore plus.

Me revoilà donc au village, il y a sept ans, prête à affronter la douleur et la peine pour vivre mon rêve de médaille olympique. Notre rêve de médaille olympique. Je sais que c’est ce que ma mère aurait voulu : que je patine quand même. J’en suis convaincue.

Je me mets donc en route pour le premier entraînement, quelques heures seulement après avoir appris la terrible nouvelle.

Pour les détails de cet entraînement, il faudrait demander à Manon. J’ai comme un vide dans ma tête. D’ailleurs, il m’est arrivé de raconter une partie de cet entraînement, et Manon m’avait corrigée en me disant que, dans les faits, ça ne s’était pas vraiment passé comme ça. Comme si mon cerveau, ayant oublié ces moments, s’était reconstitué des souvenirs à partir des récits que d’autres avaient racontés.

Par contre, je me souviens clairement avoir été surprise d’être capable de bien patiner. Mon corps se souvenait. Mon esprit compétitif aussi. Je regardais les sauts de la Japonaise Mao Asada et ça me motivait.

Les deux jours suivants, ceux qui ont précédé le programme court, sont un mélange de souvenirs très clairs et de moments brumeux. Des jours remplis de haut et de bas. Par moment, je me surprenais d’être aussi normale et en contrôle de moi, alors qu’à d’autres j’étais incapable d’arrêter de pleurer.

J’ai rencontré plusieurs fois mon psychologue sportif Wayne Halliwell. Je transporte encore aujourd’hui, dans mon porte-monnaie, un bout de papier sur lequel on avait inscrit les mots clés auxquels je devais penser pendant mes programmes. Le dernier : I know I can stand tall, garde la tête haute. C’est Wayne qui l’avait ajouté.

C’est ce que j’ai fait. Pour elle, pour moi.

La patineuse artistique Joannie Rochette tient le mot que lui avait écrit le psychologue sportif Wayne Halliwell avant les Jeux olympiques de Vancouver.
La patineuse artistique Joannie Rochette tient le mot que lui avait écrit le psychologue sportif Wayne Halliwell avant les Jeux olympiques de Vancouver.
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Parmi les moments qui me reviennent à l’esprit, il y a une conversation téléphonique avec ma grand-mère maternelle.

J’étais dans la chambre avec mon copain de l’époque, Guillaume, qui avait obtenu une permission spéciale pour dormir dans le village jusqu’à mon programme libre. On avait réussi à avoir une chambre individuelle pour ne pas déranger ma cochambreuse Tessa Virtue.

Je me souviens que j’ai appelé ma grand-mère. Je pleurais au téléphone. Elle me disait : « Non, non, tu vas patiner, là! Comment a été ta pratique? Maman, elle aurait aimé ça que tu le fasses! »

Il faut savoir que ma grand-mère est une personne hyper émotive. Elle a pleuré sa vie. Elle venait de perdre sa fille. Mais devant moi, elle voulait être forte.

À un certain moment pendant l’appel, je ne parlais plus parce que je pleurais trop. Ma grand-mère disait : « Es-tu là? Allo? Allo? Es-tu là? » Je répondais en pleurant... « Oui, oui grand-maman, je pleure. »

- Arrête de pleurer qu’elle me disait! Qu’est-ce que c’est que ça, là?

- Mais grand-maman, maman vient de mourir… C’est normal!

Guillaume, qui était juste à côté et qui entendait tout, a alors éclaté de rire.

C’était trop absurde de me faire réprimander parce que je pleurais la mort de ma mère. On a tellement ri. Ça m’a fait du bien de voir sa réaction. C’était vraiment : la vie continue. On a encore le droit de rire.

Il faut vraiment être dans le sport de haut niveau pour comprendre ce que représente une performance olympique. C’est le travail d’une vie. C’est une fois aux quatre ans. À l’âge que j’avais, 24 ans, je savais que je vivais possiblement mes derniers Jeux. Il était inconcevable que je les rate.

Ma grand-mère avait compris ça. Je l’en remercie aujourd’hui.

Je ne garde pratiquement aucun souvenir de la journée de mon programme court. Une chance qu’il y avait des dizaines de caméras, sinon je ne sais pas si je pourrais le raconter tellement c’est vague. Comme si je flottais au-dessus de mon corps.

Chaque fois que je regarde mon programme, j’ai l’étrange impression que ce n’est pas moi. Je me demande comment j’ai fait et je me dis que je n’aimerais pas devoir le refaire!

Par contre, j’en suis fière. J’ai bien patiné ce jour-là. À la fin, quand la musique s’arrête, on voit toute l’émotion qui remonte. Les sanglots et les larmes que je ne peux plus retenir.

Je pleurais ma mère, mais c’était aussi des larmes de soulagement. C’était un beau feeling d’avoir fini. Comme si 1000 livres venaient de tomber de mes épaules.

Je l’avais fait. J’avais patiné.

Joannie Rochette est félicitée par son entraîneuse Manon Perron après son programme court.
Joannie Rochette est félicitée par son entraîneuse Manon Perron après son programme court.
(Photo : Associated Press/Mark Baker)

C’était aussi ma première sortie publique. J’étais vraiment contente d’être au Canada. Quand je sautais sur la glace, peu importe où j’allais en fait, je sentais que j’étais chez moi.

Étrangement, je n’ai pas vraiment entendu la foule. Je m’étais dit qu’elle serait soit hyper silencieuse, par respect, sinon vraiment bruyante et que ça allait venir me chercher. Mais non, finalement, la foule a été normale. Parfaite. Juste assez pour ne pas me déconcentrer.

J’ai revu cette performance en boucle l’année qui a suivi les Jeux en raison des nombreuses conférences que j’ai données. Je ne montrais pas le programme au complet, juste de petits bouts. J’ai dû faire une quarantaine d’apparitions où l'on me demandait de parler de Vancouver et de ma mère.

Ouf!

À un moment donné, j’étais devenue comme une cassette. Je regardais à peine. Je continuais comme un robot.

Je pense que les gens voulaient de l’émotion, voulaient vivre le moment avec moi… Mais je n’aurais pas survécu à raconter mon histoire 40 fois et à revivre ma peine chaque fois.

C’est là que j’ai dit : « OK. Je ne suis plus à l’aise d’en parler. Est-ce que je peux parler d’autre chose que des Jeux olympiques? » Mais les gens, eux, c’est ce qu’ils voulaient entendre.

C’est un peu pour ça que ça ne me fait plus grand-chose de revoir mes performances. Avec le temps, je me suis blindée.

Il y a des gens qui m’ont reproché, après les Jeux, de profiter de mon histoire. On va se dire les vraies choses : bien sûr que j’ai profité de mon histoire!

En tant qu’athlète, toute ta vie, tu essaies d’avoir un moment olympique pour pouvoir en vivre, pour avoir des contrats de spectacles. Dans mon cas, je voulais faire Stars on Ice et les tournées au Japon. Si tu veux faire ça pendant assez longtemps, il te faut une médaille olympique.

C’est sûr que l’histoire de ma mère a pu aider. Mais dans les faits, tu ne perds pas ta mère tous les jours. Dans les spectacles, il y a l’éclairage, l’aspect artistique et le personnage que tu joues. Tu n’es même pas toi-même. Alors, à moyen terme, je ne pense pas que ça ait eu un si gros impact.

Dans l’année qui a suivi, j’ai participé à plusieurs événements médiatiques en raison de la médaille, en raison de l’histoire. Je ne peux pas les dissocier. Je ne peux pas vraiment savoir ce qui m’a apporté quoi. Mais on ne se le cachera pas, en tant qu’athlète olympique, si on peut avoir des retombées, on en veut. Tous les athlètes olympiques vont vous dire la même chose.

Donc oui, j’en ai profité. Et vous savez quoi? C’est mon histoire. On ne peut pas m’enlever ça, et je ne peux pas la changer.

Ma mère disait souvent : « Il arrivera ce qui arrivera. »

Il est arrivé ce qui est arrivé, et c’est comme ça.

La dernière fois que je l’ai vue est très claire dans ma tête. C’était deux semaines avant les Jeux. Elle était venue me voir patiner à l’aréna de Saint-Léonard. J’étais vraiment stressée. Je me souviens que j’avais trouvé qu’elle avait l’air malade. Qu’elle filait moins.

C’était l’hiver, elle avait les yeux un peu vitreux, et oui, peut-être le visage un peu plus gonflé aussi. J’ai pensé qu’elle avait un rhume, sans plus. Elle m’avait conseillé de me calmer, m’avait dit que tout irait bien…

J’ai ressenti un peu de culpabilité de ne pas l’avoir vu venir. Parce que ç’a été complètement inattendu pour mon père et moi. Pour ça, oui, je m’en suis voulu. À ma mère aussi. Un peu.

Évidemment, tu ne peux pas en vouloir à une personne parce qu’elle est morte. Mais parce qu’elle n’a pas pris soin d’elle, oui.

Le cadeau que je lui avais donné à sa fête moins d’un an avant sa mort, en juin, c’était des souliers de course et des vêtements d’entraînement. Je ne pense pas qu’elle les ait portés. Je pense que si j’avais été là pour dire : « Ok, on y va, envoye! », et que je l’aurais prise par le bras… C’est ce qu’il lui aurait fallu.

Après sa mort, j’ai fouillé dans son sac à main. J’ai trouvé un mot sur lequel elle avait écrit tous ses symptômes. Si seulement j’avais su! Ce mot, je le garde avec ma médaille dans sa boîte. C’est sa place, je trouve.

Après le programme court, j’avais fait un pas important vers mon rêve de podium olympique.

Quand le moment du programme libre est arrivé, ça faisait cinq jours que je savais pour ma mère. Même si j’avais bien dormi, sans prendre aucun médicament, et bien mangé aussi, cette performance a été beaucoup plus difficile physiquement. J’ai manqué de jus, simplement.

Quand je me regarde aujourd’hui, je vois tous les petits défauts. Le genou mou dans l’arabesque, les sauts moins puissants et les pirouettes qui me prenaient tellement d’énergie! Il y a eu deux fautes dans des sauts aussi. Mais je me suis battue. Fort et jusqu’au bout. Je pense que la foule m’a portée aussi. Sinon, comment aurais-je pu?

Quand j’ai reçu mon pointage à la fin, il restait encore une compétitrice, l’Américaine Mirai Nagasu. Elle a très, très bien patiné son long. Mais elle a terminé la compétition au 4e rang et c’est moi qui ai remporté le bronze, derrière Kim Yu-na et Mao Asada.

C’est tellement étrange.

Pour le podium on dirait que tout est arrivé tellement vite, je ne sais pas si sur le coup je l’ai vraiment réalisé! Même encore aujourd’hui je ne le réalise pas totalement. Mais c’est sûr que chaque fois que je vois ma médaille, ça me fait un petit velours.

À mon retour à la maison, j’ai regardé la compétition de quelques filles. Plusieurs personnes, surtout des partisans américains, m’ont dit : « Mirai (Nagasu) aurait dû gagner la médaille et pas toi. »

J’ai voulu en avoir le coeur net.

J’ai regardé, j’ai analysé et j’en suis venue à la conclusion que ce qui a fait la différence, c’est le programme court. C’est là que j’ai creusé mon avance.

Mirai a terminé 6e du programme court, 5e du programme libre et 4e au total. J’ai pris le 3e rang partout.

Je garde donc ma médaille en sachant que je la méritais. C’était important pour moi de me faire ma propre opinion.

Maman aurait été tellement fière de moi. Quand j’ai commencé à patiner à l’âge de 2 ans, c’est elle qui m’amenait à l’aréna. Plus tard, elle venait me chercher à l’école, je mettais mes patins dans l’auto pour ne pas arriver en retard, et elle me prenait sur son dos jusqu’à l’intérieur.

Au début, elle ne connaissait rien au patin. Mais elle est presque devenue une experte. On va se le dire, elle était un peu intense. Même Manon me le disait. Je dis ça avec le sourire, car Manon et elle étaient de grandes amies. Elles s’aimaient et se respectaient beaucoup.

J’ai gardé une vidéo de sa dernière visite à l’aréna. Ma mère filmait mes triples lutz et je l’entends dire, en arrière-plan : « Ouais! C’est ça! » Elle a toutes sortes de réactions.

Quand je suis retournée à l’aréna plus tard, il m’arrivait de la voir encore assise sur le deuxième banc de la deuxième rangée. Elle était tout le temps là.

Une fois la médaille remportée, la fin des Jeux a été un peu difficile. On m’a offert de porter le drapeau de l’équipe canadienne. Certains me conseillaient de refuser pour éviter d’être surexposée. C’est vrai que déjà, je recevais des messages de gens qui étaient écoeurés de me voir et de m’entendre. Ce n’était pas la majorité, mais ça m’a quand même marquée.

« Tu devrais être à la maison en train de pleurer ta mère, pas dans une cérémonie de clôture à porter un drapeau. » Voilà ce que ça disait en gros.

C’était déchirant parce que pour moi, les Jeux olympiques, ce n’est pas seulement ma petite performance à moi. J’ai fait la cérémonie d’ouverture, je voulais faire la cérémonie de clôture.

Je ne savais pas si je devais refuser ou accepter de porter le drapeau. Je ne voulais surtout pas que les gens pensent que je n’étais pas fière de mon pays. Alors, j’ai dit oui. Ça m’a permis de vivre un moment pleinement heureux. Un moment pour partager ma joie avec tous les autres athlètes.

Quand je suis rentrée à Montréal, c’était la tempête. Une véritable tornade médiatique.

Le plus dur au retour a été de voir les médias présents aux funérailles. Ils ont été respectueux, c’est sûr, mais pour les membres de ma famille, pour ceux qui ne sont pas habitués à toute cette attention, comme mes grands-parents et mon père, j’aurais préféré vivre ça à l’abri des caméras. Au moins, dans l’église, nous avons eu notre moment à nous.

Il m’a fallu deux ou trois bonnes années pour m’en remettre. Du jour au lendemain, j’ai perdu mon admiratrice numéro un, ma confidente, ma coach de vie, ma gérante et, surtout, ma maman. On formait vraiment une belle équipe.

Les gens disent souvent que le temps arrange les choses. C’est vrai d’un côté, mais quand je me mets à y repenser, ou quand je vois des photos, des vidéos et surtout quand j’entends sa voix, je constate que la douleur est toujours là. Elle ne partira jamais.

Dernièrement, j’ai eu la remise du sarrau à l’université (j’étudie maintenant la médecine à McGill) et ça faisait drôle qu’elle ne soit pas là. Elle m’a toujours encouragée à avoir un plan B, à me concentrer sur mes études afin de garder toutes mes options ouvertes plus tard. C’était de judicieux conseils. C’est dans ces moments-là qu’elle me manque le plus.

J’ai gardé l’un de ses derniers messages vocaux qu’elle m’avait laissés à Vancouver. Il ne dit pas grand-chose… « Salut, j’essayais de t’appeler, j’espère que tu vas bien, je t’aime fort, bonne nuit. Bonne chance. »

Des fois, il apparaît dans ma liste de lecture. Ça me fait du bien.

Je ne crois pas à la vie après la mort. Mais je pense que les personnes vivent dans les souvenirs qu’on garde d’eux. Quand je pense à ma mère et que je pleure un peu des fois, j’ai l’impression que c’est bon parce que ça la garde un peu en vie…

Joannie Rochette
(Photo : Luc Robitaille for Heart & Stroke)

Propos recueillis par Jacinthe Taillon

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie