Des deux côtés du duel

Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon

« En compétition, c’est horrible. On les pousse à être au top. Après, les juges les départagent. » Les Jeux de Pyeongchang seront pour Marie-France Dubreuil et son conjoint Patrice Lauzon des montagnes russes d’émotions parce qu’ils verront s’affronter leurs protégés canadiens, Tessa Virtue et Scott Moir, et français, Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron. Incursion dans l’univers des entraîneurs des deux meilleurs couples du monde en danse sur glace.

Un texte de Guillaume Boucher

Fin octobre, les Canadiens Tessa Virtue et Scott Moir remportent les Internationaux Patinage Canada avec un pointage final record de 199,86. Début novembre, en Chine, les Français Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron lancent aussi leur saison avec un record de 200,43 points, qu’ils font tomber deux semaines plus tard en France (201,98).

Début décembre, au Japon, les deux couples s’affrontent une première fois en finale du Grand Prix de l’ISU. Le spectacle est de la plus haute qualité. Les Français signent un autre record de 202,16 points, mais leur victoire est courte, d’à peine deux points (Papadakis et Cizeron ont depuis amélioré leur record à 203,16 points aux Championnats d’Europe).

Virtue-Moir et Papadakis-Cizeron se sont relancés toute la saison. Leur prochaine confrontation, à Pyeongchang, sera une autre occasion de repousser les limites de leur sport. L’or olympique ira à ceux qui seront le plus près de la perfection. Ça se jouera sur des détails.

Il y aura quelque chose de cruel à finir deuxième. Patrice Lauzon et Marie-France Dubreuil devront offrir leur épaule à des patineurs déçus. Ils en ont l’habitude, et pas uniquement lorsque ces champions s’affrontent. Avec une quinzaine de couples, séniors et juniors, dans leur écurie, il y a toujours une certitude en compétition pour ces entraîneurs, celle de passer par toute la gamme des émotions.

« Les défaites de mes athlètes me rendent triste, confie Patrice Lauzon. Je veux les réconforter. Celui qui vient de gagner, il est content. Tout va bien. Il n’a pas vraiment besoin de mon attention. Celui qui a eu une contre-performance, qui est démoli ou triste, c’est lui qui a besoin de mon soutien […] Ce qui rend notre travail plus difficile, c’est de passer à travers ces émotions. »

« Je fais de la méditation. Il faut que je m’occupe de moi pour ne pas rester avec des résidus de stress qui ne m’appartiennent pas », ajoute Marie-France Dubreuil.

Les Canadiens Tessa Virtue et Scott Moir (gauche), les Français Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron (centre) et les Américains Maia et Alex Shibutani (droite) à la finale du Grand Prix de l'ISU, le 9 décembre 2017, à Nagoy
Les Canadiens Tessa Virtue et Scott Moir (gauche), les Français Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron (centre) et les Américains Maia et Alex Shibutani (droite) à la finale du Grand Prix de l'ISU, le 9 décembre 2017, à Nagoy
(Photo : Getty Images/Toshifumi Kitamura)

Cette charge émotive est peut-être la seule difficulté à entraîner des athlètes rivaux. Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon ont tout pensé pour que ce ne soit pas un problème à leur centre d’entraînement, l’école de patinage Montréal international, qu’ils ont mise sur pied en 2010 au complexe Gadbois, voisin de l’échangeur Turcot.

Ils s’assurent de partager équitablement leur temps entre leurs patineurs, en leur laissant l’espace dont ils ont besoin pour s’épanouir, encore plus en cette saison olympique. Sur la glace, ils ne pensent qu’au couple devant eux, pas à l’autre qui les attend. Surtout, ils évitent les comparaisons.

On entraîne chacun des couples pour qu’il soit la meilleure version de lui-même. Si Tessa et Scott tentent de faire ce que Gabriella et Guillaume font de mieux, ils n’y arriveront pas. Et vice-versa. Chaque couple a ses forces et doit se concentrer là-dessus […] Chaque couple a le détail de sa feuille de pointage après une compétition. Tu sais très bien ce que tu as à améliorer, ce que tu dois aller chercher. Tu peux pousser plus loin chaque élément du programme. On n’a pas besoin de les comparer.

Patrice Lauzon

Tessa Virtue et Scott Moir
Tessa Virtue et Scott Moir
(Photo : Getty Images/Geoff Robins)

Comparer ces champions est de toute façon un exercice futile, tant leurs éléments forts font contraste. Marie-France Dubreuil utilise une image toute simple : les Canadiens sont « comme le feu et la terre », les Français « comme l’air et l’eau ».

« Tout le monde est captivé par la connexion entre Tessa et Scott. Ils sont super puissants, ils ont un dynamisme, une force d’attaque, analyse Patrice Lauzon. Gabriella et Guillaume ont une qualité de glisse exceptionnelle et une interprétation très forte, très contemporaine, qu’on n’avait jamais vraiment vues dans notre sport. On a l’impression qu’ils flottent sur la glace. »

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron
Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron
(Photo : Getty Images/John MacDougall)

Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon n’ont pas l’impression d’être au cœur d’une rivalité ou de l’alimenter parce que l’environnement qu’ils ont créé pour ces champions et tous leurs autres danseurs dépasse leur propre personne.

Ils ont monté à leur centre une équipe multidisciplinaire, à l’image de celle qui les appuyait à la fin de leur carrière, pendant leur exil de cinq ans à Lyon. Ils sont la courroie entre les athlètes et un groupe de spécialistes – des entraîneurs, des chorégraphes, des préparateurs physiques et mentaux et des nutritionnistes – recrutés pour des besoins précis.

Leur travail sur glace est lui-même très précis, selon leurs forces. Lui travaille surtout la technique, elle la chorégraphie. Et Romain Haguenauer, troisième entraîneur principal de l’école et entraîneur de la première heure de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, s’occupe de la précision des mouvements.

Avec la somme du travail de tous ces collaborateurs, « tout le monde a un look différent, qui est fait sur mesure », estime Marie-France Dubreuil. C’est sans doute la raison pour laquelle ce centre est devenu LA référence mondiale en danse sur glace.

Ce qu’il y a de plus intéressant à l’école de patinage Montréal international, et c’est ce qui fait aussi son succès, c’est l’émulation qu’elle crée entre des adversaires qui vivent en cohabitation. Les meilleurs couples (Virtue-Moir, Papadakis-Cizeron et les Américains Madison Hubbell et Zachary Donohue, d’autres prétendants au podium à Pyeongchang) partagent souvent la même glace en même temps. Ils y gagnent beaucoup, croient leurs entraîneurs.

Il y a toujours une journée par semaine où l'on met nos trois meilleurs duos sur la même glace. Ça stimule un peu plus une compétition. C’est important qu’ils apprennent à gérer les distractions, à être sur la même glace, à avoir les mêmes entraîneurs. On ne peut pas arriver aux Jeux olympiques sans avoir pensé à ça et pratiqué ça. Tout doit être rodé.

Marie-France Dubreuil

« Les journées où ça te tente moins de t’entraîner, quand tu vois tes compétiteurs faire une performance exceptionnelle, ça te motive, ça te donne un coup de pied au cul, ajoute Patrice Lauzon. Ce sont ces journées-là qui sont les plus importantes. »

Tessa Virtue (gauche) et Scott Moir (droite) à l'entraînement avec Patrice Lauzon (centre)
Tessa Virtue (gauche) et Scott Moir (droite) à l'entraînement avec Patrice Lauzon (centre)
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron ont 19 ans quand ils quittent Lyon pour s’installer à Montréal en 2014. Leur exil survient après celui de leur entraîneur Romain Haguenauer, accueilli à bras ouverts par ses amis Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon pour vivre autre chose ailleurs.

L’interprétation, la technique, la chorégraphie : les entraîneurs québécois lancent plusieurs chantiers avec ces jeunes patineurs pleins de promesses, 13es à leurs premiers Championnats du monde en 2014. En quelques mois, ils en font des champions du monde, du jamais vu en danse sur glace.

« Quand ils sont arrivés ici, ils n’avaient rien d’autre à faire que de patiner. Ils n’étaient pas avec leur famille et leurs amis. Ils étaient jeunes et ont bossé vraiment fort, se souvient Marie-France Dubreuil […] Quand tu changes de pays en investissant tout ce que tu as, tu y vas à 100 % parce qu’il faut que ça rapporte. »

Marie-France Dubreuil, Guillaume Cizeron, Gabriella Papadakis et Romain Haguenauer le 31 mars 2016, aux Championnats du monde de Boston
Marie-France Dubreuil, Guillaume Cizeron, Gabriella Papadakis et Romain Haguenauer le 31 mars 2016, aux Championnats du monde de Boston
(Photo : Getty Images/Maddie Meyer)

En route vers ce titre mondial, et un autre en 2016, des liens très forts se tissent entre Gabriella Papadakis, Guillaume Cizeron, Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon.

« Quand tu veux pousser quelqu’un plus loin que ses limites, tu entres dans des moments assez forts, souligne Patrice Lauzon. Il faut une confiance de part et d’autre pour aller chercher ça. Ça crée des liens assez particuliers. »

« Je me suis découverte en tant que chorégraphe en travaillant avec eux, estime Marie-France Dubreuil […] Je sentais que par moi-même, sans Patrice, j’étais capable de développer leur personnalité, d’aller chercher le truc qui leur manquait pour qu’ils soient les meilleurs au monde. »

De gauche à droite : Patrice Lauzon, Tessa Virtue, Scott Moir et Marie-France Dubreuil le 9 février 2007 aux Championnats des quatre continents, à Colorado Springs
De gauche à droite : Patrice Lauzon, Tessa Virtue, Scott Moir et Marie-France Dubreuil le 9 février 2007 aux Championnats des quatre continents, à Colorado Springs
(Photo : Getty Images/ Matthew Stockman)

Quand Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon disputent leur dernière saison de compétition, en 2006-2007, Tessa Virtue et Scott Moir en sont au début de leur carrière dans le circuit international sénior.

« Une connexion s’est faite tout de suite. Ils voulaient qu’on soit leurs mentors, on voulait être leurs mentors. On a toujours eu cette relation », dit Patrice Lauzon.

La collaboration se poursuit, ponctuellement, pendant une dizaine d’années. Il y a par exemple ce travail chorégraphique sur les numéros Stars on Ice de Tessa Virtue et Scott Moir, à leur passage chez les pros. Et, avant, ce coup de main imprévu aux Jeux olympiques de Sotchi.

« À leurs derniers Jeux, j’y étais comme entraîneur, se souvient Patrice Lauzon. Ça ne se passait pas super bien avec leur entraîneur, je ne sais pas trop pourquoi. Sans m’en rendre compte, je me suis retrouvé à les aider, à les réconforter, à être présent pour eux. »

Quand Tessa Virtue et Scott Moir planifient leur retour à la compétition pour l’automne 2016, dans leur tête, ça ne peut se faire qu’avec leurs mentors québécois, en qui ils ont une confiance aveugle. Ils veulent faire de nouvelles choses et se redécouvrir comme artistes sur glace.

Ce ne sont plus les patineurs pleins d’innocence que Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon ont connu une dizaine d’années plus tôt, avant leurs trois médailles olympiques. Ils sont matures, très organisés, des leaders dans leur sport. Le projet n’est pas le même que pour le couple Papadakis-Cizeron.

Travailler avec eux, c’est perfectionner quelque chose qui est presque parfait et pousser plus loin des trucs qu’ils n’avaient pas encore réussi à faire ou toucher.

Marie-France Dubreuil

Marie-France Dubreuil avec Scott Moir à l'entraînement
Marie-France Dubreuil avec Scott Moir à l'entraînement
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Comme avec Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron, les succès sont instantanés. Les Canadiens sont invaincus en 2016-2017 et couronnent une saison triomphale en ravissant le titre mondial à leurs rivaux français.

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron accueillent avec des sentiments partagés le retour à la compétition de Tessa Virtue et Scott Moir. Et ça n’a rien à voir avec leurs entraîneurs, qu’ils doivent partager avec d’autres champions.

« C’était un mélange de : "cool, on va s’entraîner avec eux" et de "m****, notre titre de champions du monde est à risque" », explique Marie-France Dubreuil.

Le couple français doit se faire à l’idée de compétitionner contre des idoles de jeunesse, avec le stress que ça peut engendrer. Dans cette saison 2016-2017 d’adaptation, il perd ses deux duels contre ses rivaux canadiens, au Trophée NHK et à la finale du Grand Prix de l’ISU, avant de perdre son titre mondial.

« Ils sont allés chercher un coach de vie. Ils se sont fait des forces intérieures qu’ils n’auraient pas eues s’ils n’avaient pas eu à faire face à ça », dit Marie-France Dubreuil.

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron sont maintenant ailleurs dans leur tête. La rivalité ne semble plus aussi prenante. L’amitié qu’ils ont nouée avec Tessa Virtue et Scott Moir, à force de les côtoyer à l’entraînement, y est pour beaucoup.

« Tessa et Guillaume se ressemblent beaucoup. Gabriella et Scott ont des affinités, note Marie-France Dubreuil. Ils se respectent. Quand ils se croisent à la patinoire, ils se font des high 5. »

Tout entraîneur rêve de couples d’exception comme Virtue-Moir ou Papadakis-Cizeron. Marie-France Dubreuil et Patrice Lauzon réalisent la chance qu’ils ont de les héberger tous les deux.

Comme toute la planète patinage, ils ont hâte de les voir se donner en spectacle aux Jeux olympiques. Et le spectacle promet!

Les Jeux olympiques vont se jouer sur un record du monde, c’est assuré. Dans notre sport, il y a une possibilité de note parfaite. Probablement qu’un des deux couples en aura une.

Patrice Lauzon

Marie-France Dubreuil a aussi hâte à la fin des Jeux, pour ses nerfs. « Il reste juste une compétition où ils sont l’un contre l’autre et je suis bien contente! »

Patrice Lauzon et Marie-France Dubreuil
Patrice Lauzon et Marie-France Dubreuil
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie