Plonger sans Roseline

Par Meaghan Benfeito, triple médaillée olympique

C’était au mois de janvier, un mercredi soir. Assise à la table chez nous, je me suis mise à pleurer.

« Mais qu’est-ce qui se passe? », m’a demandé ma mère.

« Je m’ennuie de Ro. »

Ro. Roseline Filion. Ma grande amie. Ma meilleure amie.

Celle que je côtoyais cinq jours par semaine, de 9 à 4, depuis 12 ans. Celle avec qui j’étais synchronisée autant en sautant de la tour de 10 mètres que dans la vie en général, pendant tout ce temps. Celle avec qui j’ai gagné deux médailles de bronze olympiques, en 2012 à Londres puis l’été dernier, à Rio, et trois autres aux Championnats du monde.

Celle qui avait décidé, quelques semaines plus tôt, de prendre sa retraite du plongeon.

« Bon!, a répondu ma mère en me voyant pleurer. Je pensais que t’avais pas de cœur! T’avais pas de réaction! »

C’est vrai, je n’avais jamais pleuré chez moi jusque-là. Quand j’arrivais à la maison, je ne voulais plus rien savoir du plongeon. Je ne voulais pas que mes proches me posent de questions là-dessus, sur le déroulement de mes entraînements ou quoi que ce soit du genre.

Mais à l’entraînement, je pleurais. Pratiquement chaque jour. Beaucoup. Sérieusement, je pense que pendant toute ma carrière, je n’ai jamais autant pleuré qu’entre les mois de novembre et janvier derniers. Je ne comprenais pas pourquoi mes plongeons ne se passaient pas bien.

C’est à ce moment-là, assise à la table devant ma mère, que j’ai compris : c’était juste que je n’acceptais pas que Ro ne soit plus là.

Photo : Radio-Canada/Alain Décarie

On se complétait à merveille, Ro et moi. Chacune apportait quelque chose au duo. Moi, j’étais l’exigeante, la sévère, celle qui nous poussait. Ro, c’était la maman, celle qui rassurait. On voulait toutes les deux battre les Chinoises et être les meilleures, mais chacune à sa façon. Quand je m’impatientais ou que j’étais sévère envers nous-mêmes, elle me recentrait en me disant toujours : « Ben non, Meg, on est bonnes. Ça va être correct. »

Sa retraite était pourtant dans l’air depuis plusieurs mois. Tellement qu’après une pause de quelques semaines à la suite des Jeux de Rio, les entraîneurs m’avaient déjà attribué une nouvelle partenaire : Caeli McKay, 17 ans, de Calgary. De toute façon, on savait que si Ro continuait de plonger, c’était pour une année seulement : pas question pour elle de se lancer dans un autre cycle olympique de quatre ans. Comme il était clair que moi, je continuais jusqu’aux Jeux de Tokyo, autant commencer à travailler tout de suite avec ma nouvelle partenaire.

Et, comme je le craignais, quelques semaines après que j’eus repris l’entraînement, Ro s’est présentée un matin de novembre au bassin du Stade olympique. Elle n’était pas en tenue d’entraînement; elle portait des vêtements civils, de tous les jours. Elle s’est approchée, elle nous a regardés, tout le groupe de plongeurs, et elle s’est mise à pleurer.

C’est là qu’elle a dit : « Ok, je pense que c’est fini pour moi, le plongeon. »

Oui, je m’y attendais. On s’y attendait tous. Mais ce jour-là s’est amorcée une période trouble pour moi. Oui, on pleurait tous lors de cette annonce privée que Ro a faite juste à notre petit groupe. Mais justement, Ro a ensuite attendu deux mois avant d’annoncer officiellement, publiquement, sa retraite.

Les deux mois les plus difficiles de ma carrière.

C’est comme si tout ce temps, même si je me donnais à l’entraînement, une partie de moi se disait toujours : « Tsé, peut-être que Ro va revenir. Elle pourrait… »

Oui, j’ai pensé tout arrêter. J’en ai même parlé à Ro. Je lui disais qu’on pourrait finir toutes les deux en même temps. J’en ai aussi parlé à mon entraîneur Arturo. Je lui ai dit que je ne savais pas pourquoi je continuais.

En fait, je ne me voyais sérieusement pas continuer. Je ne voulais pas me lever le matin. Je ne voulais pas aller à la piscine. Ça ne me tentait pas d’être là.

Ce trop-plein a culminé ce fameux mercredi soir de janvier devant ma mère.

Quelques jours plus tard, Ro annonçait publiquement sa retraite.

Là, c’était officiel. Et une fois que c’est officiel, tu dois dealer avec.

Son annonce n’a pas tout réglé instantanément, mais elle m’a permis d’avancer. Oui, il m’arrive encore de pleurer à l’entraînement, et ce n’est pas parce qu’elle n’est plus là que je vais changer. Je reste très exigeante envers moi-même et je le reste avec Caeli. Je suis faite comme ça.

D’ailleurs, je le lui répète depuis qu’on a commencé à s’entraîner ensemble : ces pleurs et ces frustrations que je ressens à l’entraînement, ce n’est pas contre elle. Vraiment. J’ai commencé à faire du plongeon synchro avec Ro. On a tout appris ensemble, en même temps. Là, c’est moi qui dois aider Caeli à apprendre. C’est un peu difficile. Mais je le précise encore, ce n’est pas elle le problème : c’est moi qui m’attends à ce qu’on soit bonnes dès le départ. C’est difficile pour elle, c’est difficile pour moi.

Photo : Radio-Canada/Alain Décarie

Il a fallu que je le lui explique. Parce qu’au début, dans sa tête, Caeli remplaçait Ro. J’ai dû mettre ça au clair avec elle : Caeli ne remplace pas Ro. Ro n’est plus là, c’est tout. Quand elle a compris ça, elle a relaxé. Elle a beau avoir 17 ans, elle est forte. Ils l’ont envoyée de Calgary, où elle était la plongeuse la plus expérimentée, jusqu’ici à Montréal, où elle se retrouve au milieu de plein d’athlètes olympiques. Déjà, pendant quelques semaines l’an passé, elle a demeuré chez moi, alors on a commencé à forger une amitié. On s’entend vraiment bien.

Pendant 12 ans, c’était Ro et moi. C’était une chose. Là, c’est Caeli et moi. Au fil du temps, on va créer nos habitudes, notre façon d’aborder les compés, faire nos affaires à notre manière. On ne peut pas comparer les deux. Et c’est correct comme ça.

Pendant les 12 dernières années, c’était toujours la même chose : Ro, Jennifer Abel et moi. On était inséparables. Elles sont les deux personnes qui me connaissent le mieux, qui comprennent vraiment comment je me sens. Au moins, il me reste Jen.

Évidemment, je n’oublierai jamais ces années passées avec Ro. Et la fin de ce duo-là est, je pense, plus difficile encore que la fin d’un couple. Oui, c’est quelque chose de vivre avec quelqu’un. Mais vivre trois Jeux olympiques avec ta meilleure amie… T’as déjà un rêve, mais là, tu le vis trois fois avec la même personne. Ce n’est pas tout le monde qui vit ça, et ce n’est pas facile à laisser aller, ce n’est pas facile de laisser partir la personne avec qui tu t’es entraînée la majeure partie de ta vie.

Photo : Getty Images/Adam Pretty

Début mars, j’ai fait mes premières compétitions avec Caeli, mon premier voyage sans Ro. Quand on est arrivées en Allemagne, plein de choses nous rappelaient Ro, à Jen et à moi. On lui textait beaucoup, on l’a FaceTimée. Elle aussi trouvait ça difficile, mais on s’est dit que les années qu’on avait passées ensemble, on n’allait jamais les oublier.

Pendant la première semaine en Allemagne, j’ai pleuré et j’ai texté à Ro après mes pratiques. J’avais besoin de lui parler, de lui dire que les choses n’allaient pas bien, de savoir ce qu’elle en pensait. Qu’elle me dise : « Meg, ça va bien aller, ça va être correct. »

Ça me rassure parce que ça, je l’ai eu pendant 12 ans. J’ai toujours eu cette personne-là qui me disait que ça allait être correct.

J’ai juste besoin qu’elle me dise ça : que je vais être correcte.

Le matin de nos épreuves, on déjeunait toujours ensemble, on écoutait de la musique ensemble. Pendant notre pratique avant l’épreuve, souvent, on niaisait, on riait, on essayait de ne pas penser à la compé. C’est un peu différent avec Caeli. Les souvenirs de mes années avec Ro restent, mais j’essaie de bâtir quelque chose de nouveau, de différent, avec elle.

Photo : Radio-Canada/Alain Décarie

À la piscine, là-bas, tout le monde me demandait comment ça se passait pour moi sans Roseline. Je ne savais pas quoi répondre. Pendant les trois semaines en Europe et en Asie, les autres plongeurs et plongeuses se sont informés de ça. Ro était aimée de tout le monde. Je me souviens surtout de l’Anglaise Tonia Couch, qui m’a dit : « On n’a plus notre Roseline! » C’est difficile de recevoir ça quand ta nouvelle partenaire est à côté de toi. Mais je pense, au fond, que ça a fait passer la chose plus facilement pour moi. De savoir que tout le monde s’ennuyait d’elle, ça m’a fait réaliser que je n’étais pas la seule.

Et après tout, elle est encore là, Ro. C’est sûr qu’on ne se voit pas aussi souvent. Je m’entraîne, elle travaille. Malgré que nos vies aient changé, je sais que je peux l’appeler tout de suite et lui dire Ro, on s’en va au Carrefour Laval, veux-tu venir? Et elle va dire oui. Je sais que si je lui texte, elle va me répondre tout de suite. Que si j’ai besoin qu’elle vienne me chercher quelque part, elle va être là pour moi.

Photo : Radio-Canada/Alain Décarie

Finalement, les résultats que Caeli et moi avons obtenus lors de ces trois premières compétitions ont été meilleurs que ce à quoi je m’attendais. Nos pointages étaient bons. Au fond, ce dont j’avais besoin, c’était de recommencer à compétitionner. C’est là que j’ai réalisé une chose : que ce soit après 12 ans avec Ro ou 5 mois avec Caeli, je suis capable de faire du synchro avec n’importe qui.

Sur la plateforme, si Roseline ou moi n’allions pas bien, rien que d’être là l’une avec l’autre, ça nous aidait. Pas besoin de se regarder ou de dire quoi que ce soit. Sa présence m’aidait. Juste de savoir qu’elle était là. C’est juste ça qui me manque. La présence de Ro. Mais Caeli fait bien ça.

Ça va aller, Ro. Je vais être correcte.

Photo : Radio-Canada/Alain Décarie
Propos recueillis par François Foisy