Nous avons gagné l’argent, pas perdu l’or

L'équipe allemande de hockey, médaillée d'argent des Jeux olympiques de Pyeongchang L'équipe allemande de hockey, médaillée d'argent des Jeux olympiques de Pyeongchang L'équipe allemande de hockey, médaillée d'argent des Jeux olympiques de Pyeongchang
Signature de Patrick Dallaire

L’équipe allemande de hockey masculin a vécu un véritable conte de fées aux Jeux olympiques de Pyeongchang en remportant la médaille d’argent. Le Canadien Patrick Dallaire, entraîneur des gardiens allemands, était aux premières loges de cet exploit. Il raconte ici ce qu’il a vécu dans le vestiaire et derrière le banc de la Mannschaft.

Par Patrick Dallaire, entraîneur des gardiens de l’équipe allemande de hockey masculin médaillée d’argent à Pyeongchang

Vous avez sûrement vu les images à la télévision, à la fin du match pour la médaille d’or. Après le but du Russe Kirill Kaprizov en prolongation, l’entraîneur allemand Marco Sturm a rassemblé sa troupe au banc. Certains gars, épuisés, pleuraient.

Marco, c’est une excellente personne, un être humain humble, comme la plupart des Allemands. Il trouvait primordial que les joueurs, malgré leurs vives émotions, n’aient aucun regret. Il s’est penché vers eux et leur a dit : « C’est correct. C’est correct. »

Et il avait raison.

Nous n’avions pas perdu l’or. Nous avions gagné l’argent.

Les joueurs allemands se tiennent serrés les uns contre les autres, près de la bande, pour écouter leur entraîneur.
(Photo : Reuters/Kim Kyung Hoon)

C’est pour vivre des moments qui viennent vous chercher directement dans les tripes, comme un match pour la médaille d’or olympique, qu’on travaille dans le sport professionnel. J’ai toujours voulu être entraîneur à ce niveau. Après neuf ans à superviser les gardiens des Mooseheads d’Halifax, j’ai cru que le temps était venu de faire le grand saut.

Pierre Pagé, l’ancien pilote des Nordiques, m’a invité en 2009 à occuper le même poste, mais pour le Red Bull de Salzbourg en Autriche. Ma famille et moi avons accepté sans hésiter. Un de ses adjoints à Québec, Don Jackson, l’a remplacé en 2013. Un an plus tard, Red Bull nous a envoyés, Don et moi, entraîner un autre club de l’entreprise à Munich.

C’est comme ça que j’ai fait connaissance avec le hockey allemand.

À l’été 2016, après notre premier championnat, les dirigeants de l’équipe nationale allemande ont appelé mon club pour demander l’autorisation de me parler. Les séries éliminatoires de notre ligue n’empiètent pas sur les compétitions de la Mannschaft. Je pouvais avoir le beurre et l’argent du beurre.

J’avais toujours voulu aller au Championnat du monde. J’ai dit oui tout de suite au poste d’entraîneur des gardiens et d’analyste vidéo.

J’ai vite rencontré Marco Sturm. Il avait besoin d’un entraîneur qui connaissait bien les gardiens du championnat allemand, et je lui offrais ça. Nous avions déjà une belle relation quand nous sommes partis pour les qualifications olympiques de septembre, à Riga, en Lettonie.

Nous avons gagné notre billet pour Pyeongchang avec une victoire de 3-2 contre les Lettons. Une grande joie mêlée d’un profond soulagement a envahi le groupe. L’Allemagne avait raté le tournoi de hockey à Sotchi en 2014. Avec ses résultats inégaux, c’est une nation encore jeune dans le contexte de notre sport. C’était formidable de retourner aux Jeux.

J’aimerais pouvoir dire que nous avions des attentes bien précises. Pour être bien franc, je n’ai rien entendu à cet égard. Personne n’a dit que nous devions terminer à tel ou tel rang. Le groupe s’est promis de jouer du mieux qu’il le pouvait et de se préparer de la meilleure des façons pour chaque rencontre.

Avec les grandes équipes que nous allions affronter, nous aurions eu tout le loisir de regarder des vidéos et de strictement nous adapter au jeu de l’adversaire. Or, nous avons plutôt décidé de jouer notre match à nous et de voir ce que ça allait donner.

Ça peut paraître contre-intuitif. Nous faisons partie des négligés. Mais notre groupe débordait de confiance.

À notre arrivée à Pyeongchang, nous avons pu profiter de quatre ou cinq jours d’entraînement avant le premier match. Même si je ne suis pas né en Allemagne, j’ai ressenti une grande fierté de représenter le pays aux Jeux olympiques dès mes premières minutes à l’aréna.

Je n’étais plus Canadien, mais Allemand. J’étais loin de me douter que ce sentiment allait s’exacerber quelques jours plus tard…

Nous étions fiers et pleins d’espoir, mais un peu effarouchés en même temps. C’est normal. La frénésie s’installe avant la compétition, et nous allions affronter des puissances. Mais quand ç’a commencé, nous sommes revenus les pieds sur terre assez vite.

Nous avons perdu notre premier match 5-2 contre les Finlandais, même si les deux équipes ont eu à peu près autant d’occasions de marquer. Puis, nous avons subi un deuxième revers, 1-0 contre les Suédois, mais nous avons touché cinq fois le poteau!

Le Finlandais Joonas Kemppainen déjoue le gardien allemand Danny aus den Birken.
Le Finlandais Joonas Kemppainen déjoue le gardien allemand Danny aus den Birken.
(Photo : AFP/Getty Images/Frank Franklin II)

Loin d’être abattus, nous nous sommes dit de continuer comme ça, que ça allait débloquer. Mais le troisième match contre la Norvège n’allait pas être facile, et c’était tout de même un peu frustrant de ne rien retirer de ces deux premières rencontres.

Tout au long du tournoi, deux Sud-Coréens nous ont accompagnés partout. Ça entretient peut-être les clichés, mais nos hôtes s’appelaient Kim et Kim. Ils avaient 26 ans, et c’était deux bons diables avec le cœur gros comme l’aréna.

Avant chacune de nos rencontres, dans le vestiaire, un joueur ou un entraîneur nommait les six partants avec un enthousiasme débordant pour motiver les troupes et détendre l’atmosphère.

Deux personnes différentes s’étaient acquittées de cette tâche avant nos deux défaites. Avant le troisième match, Marco a pris la parole.

« Ok, on donne ça à Kim et Kim aujourd’hui. »

Un des deux Kim parlait anglais. L’autre, pas du tout. Le premier Kim s’est chargé d’annoncer les six partants en anglais. Son homonyme « traduisait » en coréen.

La mise en scène a calmé tous nos joueurs. La prononciation de nos noms occidentaux en coréen, que ce soit le mien ou le vôtre, a un petit quelque chose de particulier. Les gars ont ri. Ça leur a plu.

Kim et Kim, les deux bénévoles d'origine sud-coréenne qui ont accompagné l'équipe allemande de hockey masculin tout au long des Jeux olympiques de Pyeongchang
Kim et Kim, les deux bénévoles d'origine sud-coréenne qui ont accompagné l'équipe allemande de hockey masculin tout au long des Jeux olympiques de Pyeongchang
(Photo : Getty Images/Bruce Bennett)

Nous avons battu la Norvège 2-1 en tirs de barrage à notre dernier match du tour préliminaire.

Kim et Kim sont devenus nos porte-bonheur. En théorie, ils étaient obligés de mettre l’uniforme officiel des bénévoles à Pyeongchang, mais l’équipe allemande a donné à chacun un survêtement de la Mannschaft. Ils étaient fiers de le porter, et ils se sont fait taper sur les doigts un matin parce qu’ils se sont présentés à l’aréna en noir, rouge et jaune.

Nos dirigeants se sont interposés. Kim et Kim faisaient maintenant partie de l’équipe.

La Suisse nous attendait au début du tour éliminatoire. Deux semaines auparavant, nous les avions battus 2-1 en prolongation, dans un match préparatoire, près de Zurich. Nous savions que nous pouvions les vaincre, d’autant plus qu’ils font partie de nos adversaires préférés.

J’ai travaillé en Autriche et en Allemagne. Je connais la rivalité entre les deux pays. Mais l’Allemagne et la Suisse, j’ai trouvé ça plus fort encore. Nous devions gagner, et la rivalité nous a donné un petit surplus d’énergie.

Entre la troisième période et la prolongation, nous n’avions pas besoin que quelqu’un se lève dans le vestiaire pour motiver le groupe. Nous comptions tout de même sur des leaders remarquables comme Christian Ehrhoff, qui a joué 13 saisons en Amérique du Nord.

Marco Sturm a pu trouver les bons mots au bon moment. Pas de grandes envolées, seulement des petits points techniques qui nous ont aidés à gagner des matchs. Marco a été un des rares capitaines adjoints européens à son époque dans le circuit Bettman. C’est un superbe meneur d’hommes.

L’histoire s’est répétée. Nous avons battu les Suisses 2-1. Yannic Seidenberg, un autre de nos vétérans, a tranché. Nous avions rendez-vous, encore, avec les Suédois.

Les joueurs étaient fébriles de retrouver la Suède. Pendant que d’autres équipes rentraient à la maison, nous avions l’occasion de passer au tour suivant, encore. Les Allemands restaient debout. Nous nous croyions presque indestructibles.

Sur la patinoire, nous avons vite oublié les cinq poteaux des préliminaires. À un peu plus de 10 minutes de la fin de la rencontre, nous menions 3-1. L’Allemagne se rapprochait d’une médaille.

Mais les Suédois ont inscrit deux buts en deux minutes. Personne n’était content. Nous devions quand même retrouver notre élan. Nous avons demandé aux joueurs de se concentrer à gagner leur prochaine présence sur la glace, tout simplement. L’important, c’était de nous investir pleinement dans chaque moment.

À notre retour au vestiaire après avoir marqué le filet vainqueur, c’était l’euphorie. Il y avait des accolades, des chansons. Les représentants de l’organisation allemande sont descendus voir les joueurs pour leur dire combien ils étaient fiers d’eux.

Nous savions toutefois que nous n’avions encore rien accompli. Nos athlètes maîtrisaient pleinement leurs émotions. Le Canada s’en venait.

Quand un entraîneur affronte son ancienne équipe pour la première fois, il peut sentir que ses joueurs veulent gagner le match pour lui. Moi, je n’ai pas senti ça. Je n’en avais pas besoin.

Les gars ont fait fi de mes origines. J’étais un des leurs. Je n’étais plus Canadien, mais Allemand.

De toute façon, puisque je m’occupe des gardiens et de la vidéo, mon rôle est un peu effacé. Je n’ai pas à prendre la parole devant les joueurs. Je n’ai pas à m’afficher.

Les autres entraîneurs m’ont taquiné, c’est vrai. Mais je leur ai vite fait comprendre que ça me faisait plaisir d’aider mon équipe à battre le Canada. C’était mon travail.

C’est l’Allemagne qui m’a fait de l’œil. C’est l’Allemagne qui m’a engagé. C’est l’Allemagne qui m’a donné la possibilité d’aller aux Jeux olympiques. Rendu là, je ne devais pas grand-chose au Canada. Je devais tout à l’Allemagne.

Comment décrire ce qui s’est passé au cours des deux premières périodes? Nous menions 4-1 quand nous sommes rentrés au vestiaire. Encore une fois, je dois rendre hommage à mon équipe : ils vivaient un peu d’excitation, mais c’était une fébrilité saine. Il restait 20 minutes, et ils savaient ce qu’ils avaient à faire. Il fallait oublier le pointage.

Nous étions convaincus qu’ils allaient démarrer le troisième vingt en lion, et la suite nous a donné raison. Le Canada a marqué un but, puis un autre.

À 4-3, j’ai senti tout le caractère allemand, cette rigueur, cette humilité, ce courage devant l’adversité. Ce qui s’est passé sur la patinoire et sur notre banc, ce jour-là, était immense. Nous devions résister.

Les trois dernières minutes ont semblé durer trois heures. Les Canadiens ont joué à peu près deux de ces minutes avec un attaquant en plus. Ils ont travaillé avec acharnement dans notre zone, et nous avons commis une poignée de dégagements refusés qui nous ont forcés à affronter des mises au jeu risquées.

Du reste, nous avons admirablement bien géré cette fin de match. Nous avons ensuite célébré comme si nous avions gagné la Coupe Stanley. L’Allemagne venait de se garantir une médaille... enfin.

Les joueurs de l'équipe allemande se sautent dans les bras après avoir vaincu le Canada.
Les joueurs de l'équipe allemande se sautent dans les bras après avoir vaincu le Canada.
(Photo : Reuters/David W. Cerny)

Depuis le début du tournoi, on nous parlait de 1976. À Innsbruck, les Allemands (de l’Ouest, à l’époque) avaient remporté le bronze sur la patinoire autrichienne, 44 ans après leur seule autre médaille olympique en hockey : le bronze à Lake Placid.

Notre équipe de 2018 allait améliorer ce résultat historique. Et nous avons battu le Canada pour en arriver là. Les émotions étaient à leur comble, dans le vestiaire comme en dehors.

À la télé, nos deux commentateurs allemands ont pleuré en ondes. Ils nous remerciaient de leur faire vivre tout ça. C’était immense.

Ma femme m’a envoyé un message texte le lendemain matin pour me parler de la couverture médiatique de notre exploit. On pouvait compter sur les doigts d’une seule main les présences précédentes de la sélection de hockey allemande à la une des journaux. Cette fois-ci, elles étaient à nous, pas à la chancelière Merkel ou à l’équipe nationale de soccer.

Arrive la finale contre les athlètes olympiques de Russie. Les favoris contre l’équipe cendrillon.

À ce stade-ci de la compétition, nous avions gagné le cœur de la planète hockey. Avec toute la controverse qui entourait la délégation des AOR (athlètes olympiques de Russie), j’avoue que j’avais l’impression que le monde entier, sauf les Russes, voulait nous voir remporter l’or. L’énergie autour de ce match était extraordinaire.

Nous nous sentions comme dans Rocky IV, lorsque le personnage de Sylvester Stallone s’en va boxer contre Ivan Drago en URSS. Le DJ a même commencé la période d’échauffement avec la pièce qui joue dans une des dernières scènes avant le combat, quand Rocky s’entraîne dans l’hiver russe.

Bien honnêtement, je crois que nous avions un peu peur avant le match. Nous affrontions une machine.

Dans le film, après le deuxième engagement, l’entraîneur de Rocky lui rappelle que Drago, « ce n’est pas une machine, c’est un mec! » Pour nous aussi, c’est après le deuxième acte que tout a basculé.

Les AOR se sont donné une avance de 2-1 avec six minutes à jouer. Ça ne nous a pris que 10 secondes pour créer l’égalité. Puis, avec trois minutes à faire, nous avons marqué le troisième but.

Ma fille est née en 2000. C’est la plus grande émotion que j’ai vécue dans ma vie. Ce moment-ci vient tout juste après. C’est pour ça que je me lève le matin, loin du Québec, loin de mes parents, de mes amis.

Encore une fois, nous sommes revenus à nos principes, même si la tentation de simplement tuer le temps est forte. Nous devions aborder le reste du match présence par présence et continuer de jouer notre jeu. Nous devions écouler les dernières secondes, oui, mais en attaquant comme nous l’avions fait durant les 57 minutes précédentes. Laisser les AOR prendre notre filet d’assaut, avec les munitions qu’ils ont, c’était la pire chose à faire.

Il restait deux minutes à peine quand un AOR a écopé d’une punition. Nos partisans scandaient « Deutschland! », et les leurs semblaient dépités.

Les AOR ont retiré leur gardien pour se retrouver à cinq contre cinq. Résultat : un but.

Ce n’était rien de nouveau. Nous avions dû surmonter des obstacles tout le tournoi. Prolongation, tirs de barrage, alouette. Rien n’avait été facile.

Marco a parlé de discipline et de concentration avant la période supplémentaire. Un but très laid pouvait mettre fin à la rencontre. Les consignes étaient simples : envoyer des rondelles au filet, continuer d’attaquer. Nous n’allions pas y arriver en mode défense.

Il m’a fallu huit jours avant d’être capable de regarder ce qui a suivi.

Les Allemands Marcel Goc, Patrick Reimer, Bjorn Krupp, Felix Schutz, Marcel Noebels et Yasin Ehliz réagissent à la défaite de leur équipe en finale.
Les Allemands Marcel Goc, Patrick Reimer, Bjorn Krupp, Felix Schutz, Marcel Noebels et Yasin Ehliz réagissent à la défaite de leur équipe en finale.
(Photo : Reuters/Grigory Dukor)

Avec le recul, je peux dire que nous avons tout donné. Que nous pouvons être fiers de ce que nous avons accompli.

Nous étions à 50 secondes de gagner l’or. Mais dans cette médaille d’argent, il y a des sacrifices, du travail, de la sueur, de la souffrance, des joies. C’est riche.

À notre retour à l’aéroport de Francfort avec le reste de la délégation allemande, une foule gigantesque nous a reçus. C’était fou. Nous pouvons sentir toute la fierté du peuple depuis cette journée-là.

Encore cet après-midi, je suis allé promener mon chien au parc, et un monsieur que je connais à peine m’a abordé. Il m’a dit qu’il ne regardait jamais le hockey avant, mais qu’aujourd’hui, il nous considère comme des héros.

De Francfort, neuf d’entre nous avons ensuite pris un autre avion vers Munich pour retrouver notre club. Notre vol était en retard. Nos partisans nous ont attendus jusqu’à 23 h.

Ils nous ont accueillis comme si nous avions gagné un championnat.

Eux non plus n’avaient pas l’impression d’avoir perdu l’or.

Patrick Dallaire tient sa médaille d'argent dans sa main.
(Photo : Courtoisie Patrick Dallaire)

Propos recueillis par Olivier Tremblay
Photo en couverture : Getty Images/Bruce Bennett