Lettre à Christine Girard, le soir du 12 août 2008

Christine Girard Christine Girard Christine Girard
Signature de Christine Girard

Lauréate à retardement de la médaille d’or des Jeux de Londres, en haltérophilie, chez les 63 kg, l’athlète de Rouyn-Noranda revient sur un moment charnière de sa carrière avec une lettre à elle-même, plus jeune : les Jeux olympiques de Pékin.

Par Christine Girard, double médaillée olympique en haltérophilie

Chère Christine,

Je sais que tu éprouves beaucoup d’émotions en ce moment. Que cette 4e place, à tes premiers Jeux olympiques, à 3 petits kilogrammes du podium, a un goût amer. Tu es remplie de doutes. Mais Christine, sais-tu quoi? D’ici 10 ans, on te rendra ton dû. On te rendra ce que tu mérites et tu deviendras même championne olympique.

Le 31 juillet 2012, aux Jeux olympiques de Londres, une autre occasion de montrer au monde entier l’haltérophile de talent que tu es se présentera. Tu seras préparée à affronter l’adversité et ta persévérance sera récompensée. Tu quitteras la capitale britannique avec une médaille de bronze dans ta valise, une médaille qui se transformera en or le 19 avril 2018.

Oui, tu as bien lu : Christine Girard, l’haltérophile de Rouyn-Noranda, est maintenant médaillée d’or olympique. C’est comme ça, désormais, que l’histoire sera officiellement racontée.

En ce 12 août 2008, tu ne le sais pas encore. Eh non, ce n’est pas parce que demain tu plongeras dans un coma pour ne te réveiller qu’en 2018. Au moment où tu lis ma lettre, tu dois te dire que tu vis dans un cauchemar. Tu le penseras parfois au cours des prochains jours, des prochaines années, mais au fond de toi, tu sauras que tu ne t’enfonceras pas dans l’obscurité bien longtemps. La lumière te rattrapera.

En novembre 2016, le Comité international olympique annoncera qu’il disqualifiait officiellement la Kazakhe Irina Nekrassova. Elle rendra sa médaille d’argent des Jeux de Pékin. Ce qui veut dire que, dans huit ans, la 4e place que tu viens d’obtenir deviendra une médaille de bronze olympique.

Christine Girard aux Jeux olympiques de Pékin
(Photo : Getty Images/Ezra Shaw)

Celles qui finiront devant toi à Londres subiront le même sort les unes après les autres. Puis, le 19 avril 2018, ce sera la consécration. Le CIO confirmera enfin que la médaille d’or te revient.

Le réalises-tu? Non seulement tu es championne olympique, mais tu es double médaillée olympique. À retardement, tu réécris l’histoire. Personne au pays n’a jamais remporté deux médailles à deux Jeux olympiques en haltérophilie.

Plusieurs te demanderont si tu es fâchée contre celles qui t’ont volé ces moments. Non, ce n’est pas de la colère envers elles qui t’habite. Tu as compris que dans ces pays, ces athlètes n’ont aucun choix. C’est contre les valeurs que leurs pays véhiculent que tu en as, et tu réalises la chance que tu as d’être Canadienne.

Être Canadienne, c’est représenter un pays où les dirigeants veulent protéger les athlètes et les encourager à pratiquer un sport pur et propre.

Ici, l’argent investi sert à informer les athlètes des risques du dopage. Au contraire de certains pays, où l’argent sert plutôt à cacher le dopage. Leurs athlètes pensent que ce qu’ils vivent est normal. Il est là, le problème.

Cela ne veut pas dire que ce chemin que tu t’apprêtes à emprunter et qui te conduira jusqu’aux Jeux de Londres se fera dans la ouate. C’est plutôt l’inverse. Tu vivras l’enfer.

Le retour de Pékin sera difficile. Tu te feras dire, dans les rues de ton Rouyn-Noranda natal, que tu étais « presque bonne » aux Jeux olympiques. Pour plusieurs personnes, tu as échoué et tu seras d’accord.

Sur les bancs d’école pour terminer ton baccalauréat en enseignement des mathématiques au secondaire, tu te retrouveras avec une tâche complète en milieu scolaire en plus de tes travaux universitaires et de tes huit entraînements par semaine.

En même temps, ton mari Walter entrera dans la GRC. Il pourra être déployé n’importe où au Canada. Ce sera un stress émotionnel de plus.

Sournoisement, tu fonceras alors tout droit vers un épuisement professionnel. Une longue période où tu ne feras que dormir. Tu t’absenteras des Championnats canadiens, tu remettras tout en question.

Mais n’aie crainte, l’étincelle reviendra lors d’une compétition à Chicago en juin 2009.

Tu ne te sentiras prête ni physiquement ni mentalement, mais ce tournoi sera primordial dans ta sélection pour les Championnats du monde. Tu commenceras alors le réchauffement sur le pilote automatique.

Quelques secondes avant de monter sur le plateau de compétition, tes mains seront moites, ta respiration sera rapide et ton cœur battra fort. C’est de cette façon que tu réaliseras que tu es en maîtrise, une sensation que tu n’auras pas ressentie depuis longtemps. C’est à ce moment que tu comprendras que tu es née pour la compétition et que tu reprendras le contrôle de ta vie.

La nouvelle finira par tomber. C’est à Richmond, en Colombie-Britannique, que Walter sera envoyé. Impossible de t’imaginer rester derrière. Tu le suivras et vous emménagerez à White Rock, juste à côté.

Le déménagement sera synonyme de retour à la case départ. Ton anglais limité et la concentration de tes efforts sur ta carrière d’athlète t’isoleront du reste du monde, toi qui es habituée à vivre dans le sous-sol de tes parents et qui es très proche de tes trois sœurs.

Les heures d’ouverture du club d’haltérophilie le plus près ne suffiront pas à la poursuite adéquate de ton entraînement. Pour y arriver, avec l’aide de tes parents, tu construiras donc ton gym personnel sous un abri d’auto dans ta cour. Jusqu’aux Jeux olympiques de Londres, près de la moitié de tes entraînements s’y dérouleront, parfois dans le froid et l’humidité.

En janvier 2012, tu écriras le récit de ce que tu planifies pour ta deuxième aventure olympique. Tu y évoqueras avec le plus de détails possible la façon dont tu veux passer cette journée magique.

Les six mois suivants seront les plus heureux de ta carrière d’athlète, jusqu’à une semaine de ton moment.

Malheureusement, les choses ne tourneront pas comme tu l’avais imaginé. Sept jours avant de te présenter sur la plateforme olympique, tu te blesseras à l’épaule droite.

Les plans vont encore changer. Ce que tu prépares, ce que tu visualises et repasses dans ta tête depuis si longtemps ne tiendra plus.

Mais tu te réveilleras ce matin-là sans stress. Comme si tu t’étais déjà réveillée 100 fois pour ce jour J. Tu te sentiras en maîtrise. Tu prendras l’autobus pour te rendre au site de compétition avec les membres de ton équipe et tu leur diras : « Peu importe ce qui arrive, je suis tout simplement contente du chemin que nous avons parcouru. Profitons-en! » La sérénité.

Cette blessure à l’épaule sera peut-être salvatrice, car dans ces conditions, cette médaille tant attendue, ce podium, qui devait racheter 2008, ne sera plus dans les plans. Elle se sera enfuie de ta tête, sans t’en donner le choix.

Malgré tout, tu ne changeras pas ta façon de faire. Concentrée sur les charges et les barres à lever, tu resteras sourde aux performances de tes adversaires.

Tu te souviendras de tous tes essais. Avec l’épaule endolorie, c’est impossible de faire autrement tant le défi était grand.

Christine Girard soulève une barre aux Jeux olympiques de Londres.
(Photo : AFP/Getty Images/Yuri Cortez)

Le premier arraché est toujours le mouvement le plus stressant. Première fois que l’on monte sur la plateforme, que l’on ressent la lourdeur de la barre sur nous, que l’on réagit à l’ambiance créée par les spectateurs. C’est une longue minute, mais si courte à la fois.

Tout ce que tu voudras, c’est contrôler la charge. Le soupir de soulagement que tu pousseras une fois la tâche accomplie. Une erreur technique ne te permettra pas d’aller au bout du deuxième essai. Le troisième sera crève-cœur : tu donneras tout, portant et maintenant la charge au-dessus de ta tête, mais tu sentiras ton épaule t’abandonner. La douleur si déchirante ne te donnera nul autre choix que de laisser tomber la barre.

Tu manqueras cet essai malgré un effort incroyable. Tu aggraveras du même coup ta blessure, et ça augmentera ton niveau d’incertitude. Pourras-tu poursuivre à l’épaulé-jeté?

Le cœur à l’envers, tout ce que tu souhaiteras désormais sera de réussir au moins une charge afin d’avoir un résultat à côté de ton nom et d’ainsi éviter la disqualification.

Assise sur une chaise, les yeux fermés pendant que le physio traitera ton épaule et que ton chum te mettra tes genouillères, tu te répéteras pour te convaincre, comme un mantra : « Ça va aller, ça va aller. »

Christine, ça va aller.

De retour sur la plateforme, tu le réussiras, ce fameux épaulé-jeté. Tu te réessaieras avec succès.

Avec une dernière tentative en banque, tu retourneras voir les membres de ton équipe et tu remarqueras leur changement d’attitude. Tu devineras que c’est parce que tu es dans la course pour une médaille.

Comme ce que tu viens tout juste de vivre à Pékin, tu réaliseras qu’un troisième épaulé-jeté réussi pourrait, contre toute attente, te donner accès au podium.

Accroupie, sur la pointe des pieds, tu travailleras fort pour épauler et tu y parviendras, mais jamais tu ne termineras le jeté.

Tu croiras que tout est terminé. Tu enverras des baisers à tes parents debout parmi les spectateurs, en ayant l’impression que tu as encore échoué.

Christine Girard cache son visage avec ses mains après avoir tenté en vain de soulever la barre.
(Photo : The Associated Press/Ng Han Guan)

Six ans plus tard, c’est encore avec émotion et en retenant mes sanglots que je te partage cela. Car en quittant la plateforme, tu verras Walter, ton mari et entraîneur, te montrer trois doigts.

Tu ne le croiras pas. Tu demanderas à ton autre entraîneur, Guy Marineau, si c’est bien vrai. Il éclatera de rire. C’est comme ça que tu comprendras, et tu te jetteras dans ses bras en répétant sans cesse : « On a réussi! On a réussi! »

Tu le diras maintes fois pour t’aider à le réaliser. Tes pensées iront à toutes les personnes qui pourront s’attribuer un morceau de cette médaille, à commencer par ton conjoint, tes parents, tes proches et les cinq entraîneurs qui t’auront accompagnée dans ce cycle olympique pour permettre à ce moment d’exister.

Londres. L’hymne national aurait dû y résonner pour toi. Tes parents, parmi les spectateurs, auraient aussi mérité mieux. Tous les Canadiens auraient dû avoir droit à un moment plus gros. Pour la durée de ces Jeux olympiques, en 2012, l’équipe canadienne n’a célébré qu’une seule médaille d’or, tandis qu’elle aurait dû en recevoir une deuxième. La tienne.

Aujourd’hui, ce n’est pas cette médaille de bronze transformée en or qui est le plus difficile à accepter. C’est plutôt cette médaille de bronze de 2008 que tu viens de te faire voler. Cette médaille aurait changé tes quatre prochaines années de façon incroyable.

Cette médaille de bronze aurait été la première médaille canadienne des Jeux de Pékin. Cela prendra quelques jours avant que le pays ne savoure sa première médaille à ces Jeux.

Celle que tu n’as pas reçue encore aujourd’hui aurait pu t’ouvrir tellement de portes, tant pour toi et la suite de ta carrière, que pour ton sport.

Tu aurais peut-être eu des commanditaires et, qui sait, pu te retrouver dans une publicité de boîte de céréales! Tu n’aurais sans doute pas eu besoin de t’entraîner sous un abri d’auto.

Malheureusement, on ne peut changer le cours des choses, mais je veux tout de même te dire que ce tu vis aujourd’hui n’est pas un échec, mais bien une victoire.

Christine Girard (droite) sur le podium olympique de Londres en compagnie de la médaillée d'or du moment, la Kazakh Maiya Maneza, et de la médaillée d'argent (gauche), la Russe Svetlana Tsarukaeva
(Photo : Getty Images/Rob Carr)

En ce 19 avril 2018, tu es officiellement championne olympique. Tu ne sais pas comment tu as envie de célébrer ce moment. Dix ans plus tard, tu ne sens plus que tu es cette Christine Girard, haltérophile, championne olympique. Mais au fond de toi, tu sais qu’elle n’est pas loin. Tu sais que tu es cette Christine Girard, de l’Abitibi, qui a marqué l’histoire de son pays. Et tu le seras toujours.

Chère Christine, je sais que cette 4e place, à tes premiers Jeux olympiques, à 3 petits kilogrammes du podium, a toujours ce léger goût amer. Je sais que les prochaines semaines, les prochains mois seront durs à traverser. Mais promets-moi de te faire et de me faire confiance. Donne-toi droit à l’erreur. Tu es beaucoup plus solide que tu le penses. Surtout, sache que tu l’as faite, ta job. Tu as accompli et accompliras quelque chose de plus grand que toi-même.

Et dans 10 ans, ce sera ton petit garçon de 3 ans et demi qui fera des arrachés dans un vrai gym derrière la maison. Pas sous un abri d’auto, et sans qu’on le lui demande. Juste pour le plaisir. Surtout, sans vraiment se douter que sa maman est double médaillée olympique. Et ça vaudra n’importe lequel de ces morceaux de métal.

Propos recueillis par Sportcom - Émilie Bouchard Labonté
Photo en couverture : Getty Images/Paul Gilham