Parfois, j’aimerais encore être gymnaste

Nadia Comaneci aux Jeux olympiques de Montréal en 1976 20 Nadia Comaneci aux Jeux olympiques de Montréal en 1976 Nadia Comaneci aux Jeux olympiques de Montréal en 1976
Signature de Nadia Comaneci

Nadia Comaneci a repoussé les frontières du possible en gymnastique artistique. Quarante-et-un ans après avoir tutoyé la perfection aux Jeux olympiques de 1976, où en est rendu son sport? Comment se compare-t-il à ce qu’elle a connu dans les années 1970? De retour à Montréal pour les Championnats du monde, la légende roumaine partage ses réflexions.

Par Nadia Comaneci, reine des Jeux de Montréal en 1976 et neuf fois médaillée olympique en gymnastique

Je sais que je n’ai plus 14 ans, mais parfois j’aimerais encore être gymnaste.

Pour voir ce que je pourrais faire dans un sport qui a tellement changé avec les années. Pour essayer des choses que je ne pouvais faire à mon époque au sol, à la poutre ou aux barres asymétriques.

L’équipement est bien meilleur maintenant. Par exemple, de nos jours, il y a des ressorts dans le tapis pour les exercices au sol. La table de saut est un appareil plus sécuritaire, les gymnastes peuvent sauter plus haut et tenter des éléments plus compliqués.

La gymnastique que j’ai connue, dans la Roumanie des années 1970, était un mélange de grâce et de puissance. C'est encore le cas aujourd’hui, mais parce que le nouvel équipement a ouvert un monde de nouvelles possibilités, la puissance joue maintenant un plus grand rôle.

Aussi, à mon époque, il y avait des éléments imposés. On devait toutes faire la même chose avant d’entrer dans la partie libre de notre programme. Maintenant, on n’impose plus d’éléments. Les programmes sont libres à 100 %.

Les gymnastes contemporaines ont aussi la liberté de se spécialiser dans des épreuves, de n’en choisir que deux ou trois si elles le veulent. Je n’ai jamais eu cette option. Mais à bien y penser, je ne sais pas si je me serais spécialisée. Je me serais privée de la médaille d’or au concours général individuel à Montréal!

Le système de pointage n’est plus le même non plus. Des notes de 10, comme celles que j’ai obtenues aux Jeux olympiques de Montréal, c’est encore possible d’en recevoir, mais seulement pour l'exécution. S’ajoutent maintenant des points pour le degré de difficulté. Une gymnaste peut, par exemple, obtenir un 9 pour l’exécution et 6,2 points de plus. Ça donne 15,2, ce qui ne veut rien dire pour certaines personnes!

Oui, la gymnastique a beaucoup changé au fil du temps et je crois qu’il y aura toujours de la place pour l’innovation. À court terme, c’est peut-être autour de l’équipement que ça se jouera, pour permettre aux gymnastes de faire des figures encore plus complexes.

Changer le système de pointage est une autre option. Les gymnastes font souvent les mêmes éléments pour obtenir un maximum de points. Il y a peut-être lieu de changer les façons d’aller chercher des points pour voir plus de variété.

On entend souvent dire que ce que j’ai connu comme régime d’entraînement, durant ma jeunesse, était très dur, voire trop exigeant.

Je m’entraînais de cinq à six heures par jour, cinq jours par semaine. C’était suffisant pour moi. Mais avec le recul, je pense que j’aurais pu en faire plus, que j’aurais pu m’entraîner encore plus fort.

Quand je devais faire 10 répétitions à la poutre, j’aurais pu en faire 12. Quand je devais faire 20 push-ups, j’aurais pu en faire 25.

Je suis une personne qui se demande toujours si elle peut en faire plus. Je suis faite comme ça.

Qu’est-ce que les gens entendent quand ils disent que c’était « très difficile »? Est-ce par rapport à toutes ces heures passées au gym? Est-ce qu’on peut dire qu’une chose qu’on aime est difficile? Si tu aimes ce que tu fais, que tu es là volontairement, la décision sur ton niveau d’engagement te revient.

Les gens ont été surpris de me voir, moi, une adolescente de 14 ans, et l'équipe roumaine connaître autant de succès à Montréal. Ils ont découvert qu’on s’entraînait de cinq à six heures par jour, contrairement à deux ou trois heures pour les gymnastes des autres pays.

À l’époque, on disait que notre régime d’entraînement était trop rude. Pourtant, de nos jours, toutes les gymnastes font la même chose.

Dans tous les sports, il faut s’investir pour réussir. J’ai des amis qui jouent au tennis. Ils ne comptent pas les heures qu’ils mettent chaque jour : trois, quatre ou cinq.

Nadia Comaneci à Montréal le 21 juillet 2016 pour le 40e anniversaire des Jeux olympiques de Montréal
Nadia Comaneci à Montréal le 21 juillet 2016 pour le 40e anniversaire des Jeux olympiques de Montréal
(Photo : La Presse canadienne/Paul Chiasson)

Je pense que l’entraînement des gymnastes d’aujourd’hui ressemble à ce que j’ai connu il y a 40 ans, à l’exception qu’il est plus spécialisé.

Évidemment, les entraîneurs ne jouent pas exactement le même rôle. Quand je compétitionnais, mes parents ne pouvaient m’accompagner dans mes déplacements, alors les entraîneurs prenaient un peu leur place.

Les entraîneurs font encore partie de la famille, mais la dynamique est différente aujourd’hui. Les parents font partie de l’environnement et doivent former un « triangle harmonieux » avec la gymnaste et ses entraîneurs.

S’entraîner en gymnastique, ça veut dire repousser ses limites. On entend souvent dire que des entraîneurs poussent leurs athlètes trop loin, mais je ne pense pas qu’on puisse pousser quelqu’un trop loin. C’est la gymnaste qui sait jusqu’où elle peut aller.

J’ai essayé dans ma carrière de faire des choses que les gens ne pensaient pas possibles. J’ai innové, à ma manière.

Le salto que j’ai développé à la barre supérieure des barres asymétriques – connu sous le nom de salto Comaneci – est une figure qui reste très payante dans le système de pointage d’aujourd’hui, en raison de son haut niveau de difficulté.

Je pense avoir montré à une nouvelle génération que, si tu es passionnée, tu peux connaître du succès. Et aussi que tu n’as pas besoin d’être née dans un endroit spécifique dans le monde pour être la meilleure dans ce que tu fais.

Je pense aussi avoir montré que les femmes peuvent faire des choses cool et difficiles.

D'autres l'ont montré après moi aussi. Allez faire un tour aux Championnats du monde à Montréal pour voir.

J'ai par ailleurs l’intention de bien profiter cette semaine de Montréal, un endroit significatif pour moi depuis que je suis toute jeune et auquel je serai toujours connectée. Les Jeux de 1976, c’était il y a 41 ans, mais dans mon cœur, c’est encore tout frais. Je me souviens de tout. Et les souvenirs vont au-delà des médailles.

Nadia Comaneci, 14 ans, sur le podium aux Jeux olympiques de Montréal, en 1976.
Nadia Comaneci, 14 ans, sur le podium aux Jeux olympiques de Montréal, en 1976.
(Photo : Getty Images/AFP)

Propos recueillis par Guillaume Boucher

Photo en couverture : Sports Illustrated/Getty Images/Jerry Cooke