Dans la tête d'un botteur

Un botteur effectue un botté de placement Un botteur effectue un botté de placement Un botteur effectue un botté de placement

L’art parfois cruel de botter un ballon ovale entre deux tiges de métal sous le regard de milliers d’amateurs émotifs, pour décider d’une victoire ou d’une défaite.

Un texte de François Foisy

Un dimanche soir tranquille de novembre 2004, dans l’obscurité silencieuse et le froid pénétrant typique de l’automne des Prairies canadiennes, des œufs sont lancés sur une maison d’un quartier paisible de Regina. Puis, un véhicule s’approche et verse un tas de fumier sur la pelouse du devant, avant de prendre la fuite.

Lorsque l’occupante de la maison, ahurie, sort en catastrophe pour constater les dégâts, une autre voiture s’approche. Son conducteur agité menace alors la dame de mettre le feu à la résidence… avec ses occupants à l’intérieur.

Une heure auparavant, à quelque 1700 km de là, à Vancouver, le propriétaire de la maison en question, un certain Paul McCallum, botteur de précision des Roughriders de la Saskatchewan, avait raté une tentative de placement de 18 verges en apparence facile, en prolongation de la finale de l’Ouest de la Ligue canadienne de football. Quelques minutes plus tard, son vis-à-vis des Lions de la Colombie-Britannique, Duncan O’Mahony, au contraire, n’avait pas raté sa chance sur 40 verges. Les Lions accédaient ainsi au match de la Coupe Grey. Les Roughriders, eux, étaient éliminés.

Paul McCallum étendu au sol après sa tentative de placement ratée
Paul McCallum étendu au sol après sa tentative de placement ratée
(Photo : La Presse canadienne/Chuck Stoody)

Frustré, un partisan des Riders a alors décidé de se venger à sa façon en allant « parfumer » le parterre du botteur déchu, dont il avait déniché l’adresse. L’autre énergumène, simplement en menaçant la pauvre épouse du joueur. De toute évidence, malgré les ratés de leur équipe tant à l’attaque qu’en défense, ces deux amateurs établissaient McCallum comme grand responsable de la défaite. Après tout, 18 verges, c’est si court comme botté.

Non, pas facile la vie de botteur au football.

La tâche semble pourtant si simple : une barre horizontale de 5,79 m (18 pi 6 po) située à 3 m (10 pi) du sol et à laquelle sont fixées, à ses deux extrémités, deux tiges verticales. Au bout de chacune d’elles, un bout de tissu orange servant à déterminer la direction et l’intensité du vent. Voilà. C’est tout.

Il suffit maintenant de botter un ballon ovale, immobilisé au sol verticalement par l’index d’un coéquipier, dans l’espace – sans limite de hauteur – déterminé par ces deux tiges métalliques. Vous réussissez, votre équipe a trois points.

Pourtant, la simple idée de devoir réussir cette mission dans un moment crucial, en fin de match, sous le regard attentif de milliers de spectateurs sur le bout de leur siège et parfois après avoir passé de longues minutes sans rien faire sur les lignes de côté, fait toujours frémir d’anxiété des centaines de botteurs à travers l’Amérique. Et même s’ils ont passé des milliers d’heures à s’entraîner pour cette tâche précise, toujours la même, depuis leur tendre enfance, devant des poteaux aux dimensions identiques.

La scène est toujours la même et, souvent, on la sent venir depuis plusieurs minutes. L’équipe perd par trois points ou moins. Il reste peu de temps au cadran. L’unité offensive avance sur le terrain, puis parvient à une distance respectable du poteau des buts adverses.

Il ne reste plus que quelques secondes au match quand l’entraîneur-chef se tourne vers son botteur de précision. Ce dernier, souvent d’apparence moins athlétique que ses coéquipiers, se pointe alors sur le terrain. Tous les regards sont tournés vers lui.

Le sort du match repose sur la puissance et la précision de son pied. Mais encore davantage, sur sa force de caractère.

Pourtant, depuis toujours, la même question est posée avec un demi-sourire moqueur : le botteur est-il vraiment un joueur de football? Celui qui s’entraîne seul dans son coin pendant que ses coéquipiers restent unis en unités offensive ou défensive fait-il vraiment partie de l’équipe?

Savoir botter un ballon, c’est une habileté très pointue, très précise. Vos coéquipiers aiment bien vous agacer tout au long de la semaine à l’entraînement. Mais une fois le jour du match arrivé, croyez-moi, plus personne ne souhaite être le botteur.

Don Sweet, botteur durant 14 saisons dans la LCF

« Même si tu te dis que c’est un botté comme les autres, tu peux avoir les genoux qui shakent, tu figes, en quelque sorte. Après un botté, t'es tellement dans ta bulle, et dérangé en même temps, que tu ne te souviens pratiquement pas du jeu », explique Mathieu Hébert, qui vient tout juste de terminer son passage avec le Vert & Or de l’Université de Sherbrooke.

« J’ai remarqué ça : très souvent, mes bottés eux-mêmes, je ne m’en rappelle pas, affirme aussi Boris Bede, des Alouettes de Montréal. J’embarque sur le terrain, j’approche, je commence à voir les poteaux des buts… Après, c’est comme le subconscient qui embarque, c’est même pas moi.

« Le ballon retombe au sol [après le botté] et c’est comme si je revenais à moi, poursuit-il. Pendant tout ce temps, je m’éteins. Je ne fais que passer à travers la motion que je pratique tous les jours depuis des années. »

« Tu regardes la vidéo du jeu après coup et tu ne te souviens même pas d’avoir été conscient à ce moment précis, mentionne Mathieu Hébert. C’est tellement fort comme dose d'adrénaline qu'on dirait que t'es un peu comme buzzé. C’est difficile à décrire. »

L’histoire du football est remplie de bottés de placement qui ont marqué les esprits.

Celui qu’a raté Scott Norwood sur 47 verges en janvier 1991, qui a privé les Bills de Buffalo d’une conquête du Super Bowl. Celui de 48 verges d’Adam Vinatieri qui, au contraire, a procuré le trophée Vince-Lombardi aux Patriots de la Nouvelle-Angleterre sur le tout dernier jeu du XXXVIe Super Bowl.

Celui sur 43 verges qu’a raté Damon Duval, des Alouettes, au tout dernier jeu de la finale de la Coupe Grey… mais qu’il a pu réessayer - et réussir -, cette fois sur 33 verges, après une pénalité aux Roughriders de la Saskatchewan pour avoir eu trop de joueurs sur le terrain en 2009.

Le botteur de Packers de Green Bay, Mason Crosby, s’apprête à effectuer un botté de placement.
(Photo : Getty Images/Ronald Martinez)

Qu’ils soient d’âge atome ou joueurs professionnels, tous font face aux mêmes poteaux des buts, aux mêmes défis que représentent le vent, la pluie, le froid ou la neige. Tous, à leur échelle, doivent s’exécuter tandis que des joueurs défensifs se ruent sur eux et que des partisans tentent de les déranger à grands cris et à coups de trompettes. Tous ressentent la pression, que ce soit celle de remporter un championnat atome sur un terrain de Laval ou celle de gagner le Super Bowl.

Peu importe l’âge et le nombre d’années d’expérience, rien n’est jamais acquis dans le merveilleux et impitoyable monde des botteurs. Un placement de 18 verges restera toujours tout… sauf automatique. Surtout en toute fin de match.

« Je compare ça à un saut en parachute : c’est un one shot, mais c’est tellement extraordinaire à vivre », explique l’entraîneur des botteurs des Carabins de l’Université de Montréal, Denis Boisclair.

Les gens qui aiment être botteurs adorent le risque, ils ont besoin de cette adrénaline-là pour se sentir vivants. Ça procure un genre de thrill, un grand sentiment d’accomplissement de réussir quelque chose d’un peu dramatique.

Denis Boisclair

« Ça provoque une sorte d’euphorie, poursuit-il. C’est un gros défi, botter un ballon. Alors c’est ça : ce sont des gens qui ont besoin de cette euphorie qui vient avec le fait de réussir une tâche malgré un haut niveau de stress. »

« J’y ai beaucoup réfléchi et je pense que les gars qui jouent à la position de botteur recherchent la perfection, explique Boris Bede. On veut toujours réussir le botté parfait, celui où le ballon va passer au milieu des poteaux. Parfois, même si j’ai réussi un botté, je vais quand même me dire intérieurement que le ballon n’est pas passé exactement au milieu, qu’il avait une tendance d’un côté ou de l’autre.

« On est parfois trop durs envers nous-mêmes, en quête d’une perfection qui est quasiment inatteignable. N’empêche que chaque fois que je saute sur le terrain, c’est cette perfection-là que je recherche. »

Tendez un bras devant vous et n’allongez que l’index et l’auriculaire : voilà la taille de votre cible, grosso modo, à 25 verges du poteau des buts. Ça vous donne une idée du degré de difficulté.

La taille des poteaux des buts au football, à 25 verges de la cible
(Photo : Radio-Canada/François Foisy)

Un exemple plus précis? En septembre dernier, à Philadelphie, le botteur Jake Elliott, une recrue, a réussi un placement de 61 verges pour procurer une victoire de 27-24 aux Eagles au tout dernier jeu de leur match contre les Giants de New York. C’est trois verges de moins que le record de la NFL.

À 61 verges du poteau des buts, la marge de manoeuvre d’Elliott n’était que de 5,8 degrés. Plus précisément : si l’on avait placé une fenêtre de réussite à 5 verges du point de contact, elle aurait eu 18 pouces de largeur. Elliott devait faire passer le ballon dans cet espace imaginaire restreint.

Moins facile tout à coup, hein?

Dans son bouquin Football physics : the science of the game, publié en 2004, le Dr Timothy Gay, professeur de physique à l’Université du Nebraska, a décortiqué le botté de placement dans ses moindres détails.

Et il y en a, des détails, dans ce mouvement qui peut paraître si simple. Entre l’instant où le botteur amorce sa course vers l’avant jusqu’au moment où le ballon passe (ou non) entre les poteaux, plusieurs principes physiques complexes seront en jeu.

Il y a l’énergie cinétique linéaire, qui vient du fait que le botteur court vers le ballon avant de le frapper. Il y a l’énergie cinétique angulaire, qui dépend notamment de la longueur de la jambe du botteur et de la répartition de sa masse. Il y a la pression de l’air, qui permet au ballon de se déplacer plus facilement en altitude, disons à Denver, qu’au niveau de la mer, disons à La Nouvelle-Orléans. Il y a la pression de l’air dans le ballon…

Malgré le fait que la cible soit large de six verges, la marge d’erreur du botteur est souvent plus infime que l’amateur moyen peut le penser. Sur une tentative de placement de 50 verges, par exemple, une simple déviation de 6 mm (un quart de pouce) du pied du botteur avant l’impact ferait dévier le ballon de quatre degré. Une fois rendu à la hauteur du poteau des buts, l’objet ratera alors la cible de trois verges.

Et il y a toute la question de la rotation du ballon pendant son vol. Quand un quart lance le ballon, il exécute une spirale dans le sens de la longueur, ce qui favorise une certaine stabilité.

De son côté, le mieux qu’un botteur de précision peut accomplir est de faire tourner le ballon dans l’autre sens, c’est-à-dire dans le sens des pointes. Cette rotation peut aussi permettre une certaine stabilité, a expliqué William Rae, ingénieur aérospatial à l’Université de New York à Buffalo, au Pittsburgh Post-Gazette.

Cependant, un léger déséquilibre de l’axe de rotation entraînera rapidement le ballon vers une trajectoire courbe sur sa gauche ou sur sa droite. Le fameux crochet qui fait tant blasphémer les golfeurs.

Lors des bottés de précision, le ballon « vole comme une roche », a dit de façon imagée Rae…

Bref, un botté se résume à bien plus que les 8 petits millièmes de secondes durant lesquels le pied du botteur est en contact avec le fameux ballon.

Les poteaux des buts du Lincoln Financial Field de Philadelphie
(Photo : Getty Images/Jeff Zelevansky)

Don Sweet a passé 13 années comme botteur des Alouettes et des Concordes de Montréal dans les années 70 et 80. Après sa retraite, il est devenu enseignant, puis directeur d’école avant de revenir au football comme entraîneur des botteurs.

Il travaille aujourd’hui avec plusieurs professionnels de la LCF ainsi qu’avec des botteurs universitaires. La psyché du botteur, il connaît.

« J’utilise la même analogie depuis des années : botter au football est très similaire à jouer au golf, dit-il. Dans les deux cas, il faut répéter toujours le même mouvement des milliers, des dizaines de milliers de fois. Se concentrer sur la tâche à accomplir en se formant une bulle qui servira à nous isoler des sources extérieures de distraction. L’élan, la force… C’est très technique. Oui, le golf est une excellente comparaison. »

« Il faut une routine, tranche Denis Boisclair, des Carabins. Regardez Rafaël Nadal au tennis : il touche 7-8 fois ses cheveux, puis son épaule, puis son short. Il fait toujours la même chose, chaque fois. Il se soumet à un engrenage de gestes qu’il conclut en faisant son service. Il passe chaque fois à travers la même routine.

« Ça, ça aide à combattre le stress. Ce n’est pas différent pour un botteur. Tu te prépares toujours de la même manière, le ballon arrive, tu le bottes, tu le mets entre les poteaux. Faut que tout ça fasse partie de ta routine. Le résultat, c’est que le ballon passera en plein centre des poteaux. Comme d’habitude. »

Stephen Gostkowski, botteur des Patriots de la Nouvelle-Angleterre, jette un dernier regard vers les poteaux des buts avant de tenter un placement.
Stephen Gostkowski, botteur des Patriots de la Nouvelle-Angleterre, jette un dernier regard vers les poteaux des buts avant de tenter un placement.
(Photo : Getty Images/Maddie Meyer)

Ça, c’est la théorie. Une théorie que Boisclair, comme tout entraîneur de botteurs, tente d’inculquer à ses élèves et de rendre automatique, peu importe la situation qui se présente.

Mais une fois sur le terrain, c’est parfois – souvent, en fait – une autre histoire.

« Il faut que tu sois capable de te préparer mentalement entre le moment où l’entraîneur te fait signe et celui où tu es placé sur le terrain, en position, immobile, et où l’arbitre siffle pour amorcer le jeu, explique Mathieu Hébert. T’as 20, peut-être 30 secondes entre les deux. »

C’est un drôle de feeling, un stress un peu incontrôlable. En fait, ça se contrôle hors du terrain, pas quand tu arrives devant le ballon. Rendu là, il est trop tard. Il faut que tu y aies pensé, que tu t’y sois préparé avant.

Mathieu Hébert

« Par exemple, quand il reste 5 minutes au match, que tu sais que le pointage est serré, que ça risque de se décider sur un botté, continue Hébert. C’est le temps de focaliser, de te dire que tu vas être plongé dans cette situation-là dans quelques minutes. »

C’est ce que les botteurs apprennent à faire de mieux en mieux avec les années.

Le mouvement du botteur des Broncos de Denver en 2008, Matt Prater
(Photo : Getty Images/Doug Pensinger)

« Je fais simplement de la visualisation, je passe à travers mon botté dans ma tête », explique Boris Bede au sujet de ces instants précédant l’appel de l’entraîneur.

« Une fois devant le ballon, il faut rester calme. Se convaincre que ce botté, au fond, est comme n’importe quel autre botté. Identique. C’est le même botté que tu as pratiqué et réussi pendant tout l’entre-saison. C’est le botté que tu as fait en pratique, c’est le botté que tu as réussi des dizaines de fois quand personne ne te regardait. Tous ces bottés sont exactement le même, que ce soit devant 36 000 personnes ou toi seul, que ce soit contre une défense ou contre personne. »

C’est pour cette raison précise que la semaine avant un match important, en éliminatoires par exemple, ne sera aucunement différente d’une semaine normale pour Mathieu Hébert.

« Si je me mets trop de pression pendant la semaine, c’est trop négatif pour moi, dit-il. Je le faisais à mes premières années : je disparaissais de la surface de la Terre pendant toute la saison. Maintenant, au contraire, j’essaie de ne pas trop changer mes habitudes. Je vais quand même sortir, faire un peu de social comme n’importe quel autre gars de mon âge. Une semaine de playoffs, ça se peut que j’aille quand même chez mon ami qui fait une soirée. Je ne boirai évidemment pas, mais je vais juste en profiter pour voir du monde, pour me changer les idées.

« Parce que je sais que si je mets toute mon énergie dans le match de foot qui s’en vient samedi prochain, une fois sur le terrain, avant de tenter un botté, je vais me dire encore plus que je ne peux pas le rater parce que j’ai passé toute la semaine à ne penser qu’à ça. Je vais en amplifier l’importance juste avec mon imagination.

« Ce que je veux, c’est essayer de me convaincre que ce botté est le même que je réussis en pratique, alors pourquoi gonflerais-je son importance? Je veux arriver en forme et préparé mentalement. Je ne veux surtout pas me retrouver devant le ballon à me dire : “Bon, là, je n’ai pas d’excuse, j’ai passé la semaine dans ma chambre à ne penser qu’à ça.” »

Probablement plus qu’à toute autre position, la pensée positive est au coeur de la psychologie du botteur : surtout, ne jamais, jamais songer à la possibilité que le botté rate la cible.

« Ce qu’il faut, c’est éliminer la peur de l’échec, explique Don Sweet. Plusieurs jeunes botteurs vont se présenter sur le terrain en se disant intérieurement : “Oh! Si je le rate, qu’est-ce que mon père va dire? Qu’est-ce que ma mère et ma copine vont penser?” Toutes des pensées négatives. Or, une pensée négative entraîne habituellement un résultat négatif.

« Ce que j’enseigne à mes élèves, au contraire, c’est de se dire que ce botté n’a rien de grandiose ni d’exceptionnel. J’ai probablement réussi 2000, 3000, 4000 bottés à l’entraînement et en matchs, pourquoi celui-ci serait-il différent? »

Boris Bede
Boris Bede
(Photo : Getty Images/Mark Taylor)

Il y a le stress, les intempéries, la préparation mentale, mais il y a aussi, un peu, le jeu des coéquipiers qui peut nuire à un placement sans que l’amateur moyen, assis devant sa télé, le réalise.

Don Sweet le sait trop bien. En 1975, avec moins d’une minute au cadran en finale du match de la Coupe Grey disputé à Calgary, les Alouettes sont profondément dans la zone des Eskimos d’Edmonton, qui mènent 9-8. La victoire semble n’être qu’une formalité.

Mais, ô malheur, le teneur Jimmy Jones jongle avec le ballon que lui a envoyé le spécialiste des longues remises, Wayne Conrad. Résultat : le ballon est couché sur le côté, plutôt que tenu à la verticale, lorsque Sweet le frappe du pied.

Le placement de 18 verges est raté. Les Eskimos gagnent la Coupe.

« Rien n’est jamais acquis, insiste Boris Bede. C’est parfois difficile. Les gens ne le voient pas toujours, mais il y a parfois une mauvaise remise, ou bien le ballon est mal tenu, ou encore n’est pas placé exactement au même endroit où on est habitué de le voir. Ces trucs-là, même minimes, peuvent affecter notre motion à nous, les botteurs.

« Par exemple, si je sais que j’ai besoin de 1,2 seconde pour effectuer complètement mon geste, mais que là, il m’en faut 1,3 ou 1,4… Deux dixièmes, ça ne se voit pas à l’oeil nu, mais peut-être qu’au moment de l’impact avec mon pied, le ballon, au lieu d’être immobilisé, sera encore un peu en mouvement. Ce sont de petits aspects qui rendent ça tough parfois. »

Au fil des ans, Sweet n’a jamais vraiment blâmé Jones. « Pendant 35 ans, tout ce que j’ai dit aux gens, c’est que c’était ma faute, explique-t-il aujourd’hui. À quoi m’aurait servi de blâmer quelqu’un d’autre?

« Vous savez ce que j’ai décidé de faire à la place? Travailler plus fort. Et l’année suivante, en 1976, nous avons établi un record (LCF et NFL) de 21 placements réussis de suite. Dès l’année suivante! Nous avons simplement travaillé plus fort sur chaque petit détail. »

Sweet ne le dira pas, mais vérification faite, c’est avec un autre teneur (Gerry Dattilio) que ce record a été établi…

Don Sweet (11), des Alouettes, effectue un placement lors du match de la Coupe Grey disputé le 25 novembre 1979 au stade olympique de Montréal. Gerry Dattilio (9) est le teneur.
Don Sweet (11), des Alouettes, effectue un placement lors du match de la Coupe Grey disputé le 25 novembre 1979 au stade olympique de Montréal. Gerry Dattilio (9) est le teneur.
(Photo : La Presse canadienne/Ron Poling)

Comment se relève-t-on d’un botté raté? En fait, s’en remet-on jamais complètement?

Quand on demande à Boris Bede de trouver le botté raté qui l’a le plus marqué, la réponse de l’ancien du Rouge et Or de l’Université Laval vient immédiatement, et le regret se lit sur son visage.

« C’était à la Coupe Dunsmore (la finale du Québec) en 2014 contre les Carabins, raconte-t-il. Ils avaient pris les devants par 3 points, on était en prolongation. Je me souviens d’être en position, de regarder une dernière fois le poteau des buts. J’ai vu le ballon partir vers la droite, j’avais même pas espoir qu’il rentre (entre les tiges). Je l’ai su dès que j’ai senti le ballon partir de mon pied. On a perdu le match sur ce jeu-là. Je me rappellerai toujours de voir les gars des Carabins célébrer sur notre terrain. C’était vraiment dur. »

Ce botté marquait aussi la fin de la carrière universitaire de Bede, ce qui rendait la chose encore plus difficile à avaler.

Je l’ai vécu comme un deuil. Ça a duré deux semaines. J’ai vu Montréal gagner la Coupe Vanier.

Boris Bede

« Je m’en souviendrai toujours… Cette hors-saison là, juste avant ma première saison professionnelle avec les Alouettes, chaque fois que je sautais sur le terrain pour m’entraîner, je refaisais ce botté-là. Toujours. Je me plaçais à 48 verges, sur le trait hachuré de gauche, exactement le même endroit que contre les Carabins, et je refaisais le botté. Et je le refaisais, et je le refaisais encore. Pour m’assurer que ça ne se reproduise pas. »

Mathieu Hébert comprend Bede.

« L’idéal, ce serait d’oublier un botté raté, mais tu ne l’oublies pas parce qu’il y a toujours quelqu’un qui va te le rappeler, explique l’ancien du Vert & Or. Ou bien tu vas toi-même y repenser en arrivant sur le même terrain la saison suivante, comme ça m’est déjà arrivé. À mon premier match universitaire, j’ai raté un placement de 42 verges sur le dernier jeu du match contre les Gaiters. J’y ai repensé dès que j’ai mis le pied sur le terrain de l’Université Bishop la saison suivante. Il ne faut vraiment pas grand-chose pour que ça te revienne en tête.

« Je pense que Boris a fait la bonne chose : refaire le botté que tu as raté pour te rappeler que tu es capable de le réussir. Parce qu’on dirait que le cerveau, surtout celui des botteurs, est fait comme ça : il va se souvenir longtemps du négatif. Tu as beau réussir 80 % de tes bottés, les 20 % de souvenirs négatifs vont rester. C’est ce qui est dur à contrer.

« Moi en tout cas, c’est comme ça que j’efface les mauvais souvenirs. Le truc, c’est de t’en débarrasser à la première occasion. Pour te prouver à toi-même que t’es capable de le réussir. Pour éliminer le doute, parce que le doute, c’est le pire ennemi du botteur. »

Demandez à n’importe quel entraîneur s’il est difficile de dénicher un bon botteur de précision, leur réponse sera la même : si vous en trouvez un qui est capable d’avoir du succès sous pression, gardez-le!

« S’il suffisait de prendre un joueur de soccer et de lui faire botter un ballon ovale, on aurait tellement de bons botteurs qu’on ne saurait plus quoi en faire », lance Don Sweet.

D’autant plus que le football n’échappe pas aux critiques souvent dirigées vers les milléniaux dans les autres domaines de la vie.

« Comme enseignant et comme entraîneur, j’adhère à ces observations, affirme-t-il. Je trouve que les jeunes ont de la difficulté à se sentir responsables de leurs gestes, alors ils vont dire à l’entraîneur qu’il leur a mal enseigné. Aussi, ils veulent un succès instantané.

« Par ailleurs, ils ont accès à tellement de sources d’information qu’ils trouvent difficiles de travailler avec un seul entraîneur. Ils vont voir quelque chose sur Internet, sur Facebook… Soudainement, ils se retrouvent avec un paquet d’informations et de techniques contradictoires. C’est un phénomène qui touche le football, mais qui se retrouve aussi en natation, au basketball ou au baseball. Les jeunes deviennent mélangés. »

N’empêche que pour Denis Boisclair, qui tient des camps de botteurs depuis 2006, l’avenir des botteurs québécois est prometteur. « Des jeunes qui recherchent ce genre de sensation sur un terrain de football, j’en vois de plus en plus, dit-il. Si vous regardez ça, il y a 45-50 joueurs dans une équipe de foot. Parmi eux, il n’y en a peut-être qu’un seul qui soit capable de bien faire des placements. Ça devient donc une source de valorisation importante. »

Vous pouvez compter Émile Choquet parmi ces jeunes qui savourent le plaisir d’être botteurs, pour le meilleur et pour le pire. Le joueur de 14 ans vient de passer sa première saison uniquement à la position de botteur, dans les rangs juvéniles avec les Patriotes de l’École secondaire Saint-Stanislas, à Saint-Jérôme, dans les Laurentides.

Il a d’ailleurs vécu ce qu’il qualifie de « pire feeling » cet automne, quand il a raté un placement d’une trentaine de verge en match éliminatoire. « J’ai sauté sur le terrain sans aucun stress, je me sentais dans mon élément, raconte-t-il. Quand je revois mon mouvement sur vidéo, je ne vois aucun problème. Mais le seul feeling que j’ai ressenti immédiatement après avoir botté, c’est d’avoir eu mal au pied. Ça ne m’était jamais arrivé. »

Bien que cette tentative ratée soit survenue au 1er quart, le jeune botteur s’en veut encore puisque les Patriotes se sont finalement inclinés par 3 points, 17-14, une défaite qui les privait d’une participation au Bol d’Or.

Mais quel plaisir y a-t-il donc à se placer ainsi en danger, à risque de se faire blâmer par coéquipiers et amateurs pour une défaite importante?

Le jeune Choquet adore être botteur. Ça s’entend quand il en parle. « Quand tu réussis, c’est la plus belle sensation, mais quand tu rates, c’est la pire, explique-t-il. Tu vis les deux extrêmes. J’adore l’excitation que ça procure. »

« Ce que j’aime, c’est le fait d’être seul, sur ton île, d’être à part, explique Mathieu Hébert. J’ai toujours aimé ça, j’étais gardien au soccer, gardien au deck hockey… J’ai toujours choisi la position où t’es tout seul dans ta bulle et où tu fais tes affaires.

« Et, comment dire… J’aime pas ça, être dans l’ombre, dans le fond. J’aime ça être dans le spotlight. C’est sûr qu’il y a la pression… Je suis un peu un extrême là-dedans. Si je réussis un botté qui fait gagner l’équipe, je vais y penser pendant 3-4 jours, mais quand ce sera l’inverse, je vais m’en vouloir pendant 3-4 jours aussi.

C’est une position un peu bipolaire. Y’a pas beaucoup de zones grises. C’est rare, un match où je me dis : “Ça a juste bien été”. C’est toujours l’un ou l’autre. Si ça a juste “bien été”, dans ma tête, c’est que ça n’a pas bien été…

Mathieu Hébert

Niko DiFonte résume bien pourquoi il aime botter. Des images du spécialiste des Dinos de l’Université de Calgary ont fait le tour du pays, il y a quelques semaines, quand il a réussi un placement victorieux de 59 verges sur le tout dernier jeu du match de la Hardy Cup, un match éliminatoire, contre l’Université de la Colombie-Britannique.

« J’adore l’idée de pouvoir gagner un match pour notre équipe avec un seul botté, explique-t-il. Et pour ça, je suis prêt à vivre avec le poids du risque que je le perde. »

Un arbitre de la NFL signale qu’un placement est réussi.
(Photo : Getty Images/Adam Bettcher)

Source : Football physics, the science of the game, par Timothy Gay, Ph. D, préface par Bill Belichick, Rodale Books, 2004
Photo en couverture : Getty Images/Mark Brown
Traitement de l'image : Radio-Canada