Le bicycle m’a ramené à la vie

Giuseppe Marinoni Giuseppe Marinoni Giuseppe Marinoni
Signature de Giuseppe Marinoni

Le 19 août sur la piste de Milton, en Ontario, Giuseppe Marinoni s’est attaqué au record du monde de l’heure chez les 80-84 ans et l’a raté par des poussières. Quelques jours avant, l’ancien champion cycliste a parlé à Radio-Canada Sports de ce projet fou et de sa passion indéfectible du vélo, ou plutôt des « bicycles ».

Un texte de Giuseppe Marinoni, ancien champion cycliste et fondateur de Cycles Marinoni

Recommencer à rouler, ça m’a ramené à la vie. Sinon, je serais déjà mort, j’en suis presque sûr.

Quand j’ai commencé à fabriquer des bicycles il y a 43 ans, je commençais à travailler le matin à 5 h. Je revenais à la maison à 21 h, à 22 h ou à 23 h, quand ce n’était pas à minuit. C’était comme ça tous les jours. Ma femme Simone n’a pas dû trouver ça évident. Elle n’avait pas le choix d’embarquer dans mon aventure. Elle est venue travailler avec moi.

Je travaillais tant qu’il y avait du travail à faire. Si c’était à refaire, je ne sais pas si je ferais la même chose. Je travaillais tellement que je n’ai pas fait de la bicyclette pantoute pendant 12 ou 13 ans. Ça m’a presque rendu malade.

Un jour, je me faisais la barbe et je me suis dit en me regardant dans le miroir : « C’est quoi ce ventre-là? » Je ne l’avais même pas remarqué! Je me suis dit que le lendemain, je recommencerais à pédaler. J'avais 49 ans, je crois. J'avais arrêté à 37.

J’ai souffert pendant un an. J’étais toujours le dernier, alors que quand je courais, j’étais toujours le premier. Les gars m’attendaient tout le temps. Mais maintenant, c’est moi qui les attends.

Je roulais et j’avais de la misère. Ma transpiration était rouge, comme de la rouille. Ç’a duré deux ans. Tous mes chandails et mes camisoles étaient rouges, parce que j’avais trop travaillé. Dans ma shop de bicycles, j’étais toujours dans la poussière. Je n’ai jamais porté de masque. Je peinturais, je soudais, je sablais.

L’autre jour, j’ai fait 135 km à 32 km/h de moyenne à bientôt 80 ans. Il y avait des jeunes et ça roulait vite. En plus, j’avais mal aux genoux, je souffrais l’enfer. Je suis parti en disant qu’on ferait une centaine de kilomètres, pas plus, mais on en a fait beaucoup plus. On se disait : « On passe par là, puis par là. »

Je me suis entraîné pour battre le record de l’heure chez les 80-84 ans, mais je vois bien que ce record n’est pas à ma portée. Je ne vais pas le battre. Je vais plutôt m’attaquer au record canadien. Il n’existe pas encore, c’est moi qui vais l’établir!

En 2012, j’ai battu le record du monde de l’heure chez les 75-79 ans. Je savais en m’entraînant que je le battrais.

Quand je me suis embarqué de nouveau là-dedans, je ne savais pas que le record était si élevé. Un gars, le Français Paul Martinez, a atteint une vitesse incroyable (38,657 km/h) après s’être entraîné un an et demi juste pour ça.

Je suis capable de rouler plus vite qu’il y a cinq ans (35,728 km/h), mais pas assez pour battre le record. Je ne me suis pas assez entraîné. L’autre jour, j’ai fait un test d’une demi-heure à 38,3 km/h, mais je n’aurais pas tenu ça sur une heure. J’ai arrêté et j’étais fatigué après. D’après moi, je peux faire à peu près 37 km/h, peut-être même mieux si je suis dans une journée exceptionnelle.

Dans le monde il y a un gars qui a le record. Je serai le deuxième et ça ne sera pas grave.

Pour battre ce record-là, tu dois te rendre au bout de toi-même, au point où tu n’es plus capable de parler.

Éric, mon entraîneur, m’a fait un programme qui m’a empêché de dormir. Je lui ai dit : « Hey! J’ai presque 80 ans! Tu peux faire faire ça à un jeune, c’est pas grave. Mais avec un vieux, attention! Si je pète au frette là… »

Si je roule à 37,5 km/h, c’est sûr que je vais essayer de battre le record un mois plus tard au Mexique. Je suis assez fou pour ça. Et si je vais au Mexique, je ne le dirai à personne. Sinon, ça va être encore le stress de promettre de faire quelque chose et de ne pas le réussir.

Il y a plein de monde qui va venir me voir à Milton. Tous les billets sont vendus pour un fou qui va rouler tout seul sur la piste. Dans mon village en Italie, la course sera retransmise en direct sur écran géant. L’ancien maire du village, lui, sera présent à Milton.

Si je ne bats pas le record, plein de gens vont dire : « On savait qu’il ne le battrait pas. » Et si je le bats, ils diront que c’était facile.

De toute façon, je n’ai plus rien à prouver sur un vélo. Des défis comme ça, avec la pression qui vient avec, je n’en ferai plus après.

Comme pour mon record en 2012, j’ai choisi de courir avec le vélo en acier que j’ai construit pour Jocelyn Lovell en 1978, avec lequel il a été champion canadien, champion du Commonwealth et vice-champion du monde. Le cadre, dans ces années-là, était le plus aérodynamique sur la planète. Je crois même que si l’on faisait un test, il n’y aurait pas une grosse différence entre les bicycles d’aujourd’hui et celui-là pour l’aérodynamisme. Je n’aurais pas pu faire un meilleur bicycle, même aujourd’hui.

Giuseppe Marinoni avec le vélo qu'il a construit pour Jocelyn Lovell
Giuseppe Marinoni avec le vélo qu'il a construit pour Jocelyn Lovell
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Un vélo en carbone, ça pourrait me permettre d’avoir une meilleure performance, mais je ne peux pas le jurer.

Le poids, c’est important en vélo, mais pour qui? Dans une côte, je suis d’accord, c’est important : on calcule que dans un col de 10 km, 1 kg de plus, c’est une minute de perdue. Mais sur le plat, ça n’a aucune importance.

Je suis convaincu qu'un bicycle en acier, ça rentre mieux dans un virage qu’un bicycle d’aujourd’hui. Avez-vous vu la chute de Richie Porte au Tour de France? C’est à cause de son bicycle, qui était trop rapide. Il est arrivé dans un virage à 80 km/h. Il n’a pas réussi à contrôler son vélo en tentant de couper la route. Avec un bicycle comme dans le temps, ce ne serait peut-être pas arrivé.

La technologie, ça évolue tout le temps. Mais pour quelqu’un qui veut juste faire du bicycle, ça ne sert à rien. Pour quelqu’un qui veut faire le Tour de France ou qui s’entraîne sérieusement, c'est important. Pour quelqu’un qui fait ça pour sa santé, plus le bicycle est pesant, plus c’est difficile, plus il sera en forme.

Quand je regarde un bicycle, je le regarde de loin. Je le regarde comme on regarde une femme, une belle femme. Quand j’en vois de moins beaux, je ne dis rien à la personne qui l’a fait, si elle est là. Des fois, je me dis : « Comment il fonctionne ce bicycle-là, penché de même? » Mais après ça, je vois que le gars a compensé en faisant la fourche moins penchée, par exemple.

Un bicycle, c’est sacré. Si je vois un petit trou ou une petite bosse dessus, je répare ça et je ne le dis pas. Un gars de l’Ontario m’a déjà envoyé un bicycle pour que je le peinture. Ce n’est pas moi qui l’avais fabriqué. Quand j’ai un bicycle, je le cogne toujours doucement par terre et j’écoute le son que ça fait. Ça faisait « pok, pok, pok ». Je me suis dit : « Ça ne se peut pas, il est cassé. » J’ai regardé et il était dessoudé.

Ç’aurait été criminel de le peinturer et le lui redonner. Je ne l’ai même pas appelé. Je l’ai ressoudé, peinturé et je le lui ai renvoyé. Il a encore son bicycle aujourd’hui!

Ici, ils m’appellent mère Teresa quand arrive un bicycle qui a un problème. Si je vois quelque chose de pas correct, je le répare. Je le fais pour l’amour des bicycles, pour le respect de quelqu’un qui m’a envoyé le bicycle et qui a confiance.

Giuseppe Marinoni dans son atelier
Giuseppe Marinoni dans son atelier
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Fabriquer des bicycles, ça m’a sauvé la vie.

Quand je courais, j’étais champion et je gagnais presque toutes les courses, mais ça ne servait à rien. Je n’avais pas assez d’argent pour m’acheter un steak. Alors, je travaillais comme tailleur, comme l’a fait mon père, mais je n’aimais pas ça. Je le faisais parce qu’il fallait bien manger.

À 37-38 ans, j’avais un métier dans lequel j’étais très habile, mais que je n’aimais pas. Je me demandais : « Qu’est-ce que je fais? »

Quand j’ai commencé à fabriquer des bicycles, ma vie a changé. Tout allait bien. J’étais prédestiné à faire ça. Avant, tout ce que je faisais allait mal. La plus grosse chance qu’on peut avoir dans la vie, c’est de trouver quelque chose qu’on aime faire. Ça n’arrive pas à tout le monde.

J’ai appris à faire des bicycles en Italie avec Mario Rossin. J’ai appris de lui, mais je vous le jure, je ne fais rien comme lui. Il me disait : « J’ai ma manière, mais ça ne veut pas dire que c’est la meilleure. Si tu veux faire quelque chose de différent, fais-le. Ce qui compte, c’est le résultat. »

Le gars avait une scie, une table, ses outils. Je me suis dit que ça prenait une machine. J’en ai inventé une. Ma machine, c’est comme un patron. Quand je faisais des habits, j’avais un patron. Même si tu dessines bien, tu ne dessines jamais pareil. T’es mieux d’avoir un patron. Comme ça, tu sais qu’il est parfait.

Combien de jours et de nuits j’ai passés à faire un plan pour fabriquer des bicycles… C’est ce qui arrive quand tu fais une chose à fond. Tu ne penses qu’à ça.

J’étais en Italie comme entraîneur de l’équipe du Québec. Une nuit, je ne dormais pas. J’ai eu un flash sur comment faire mon plan pour fabriquer des bicycles. Il était 3 h du matin. Je suis allé aux toilettes. Il y avait un jeune qui s’y trouvait. J’ai dit – et j’aimerais ça qu’il puisse lui-même vous le raconter : « Hey Gaétan! J’ai pensé à une manière pour fabriquer un bicycle! » Je lui ai expliqué pendant une demi-heure. Il dormait presque. Il est parti ensuite.

Quand je le revois – on pédale ensemble – on fait des jokes avec ça. C’est lui qui a su le premier comment fabriquer un bicycle à ma façon.

Après ça, je ne portais plus à terre. J’ai demandé à mon beau-frère s’il avait un morceau de plywood. Je lui ai expliqué ce que je voulais faire. Il m’a dit : « Es-tu malade? Tu veux souder à côté du plywood? Au bout de cinq minutes, il n’y en aura plus de plywood! Prends ton plywood, dessine ce que tu veux et je te le fais faire en acier. » Il l’a amené dans une shop et l’a fait couper.

Giuseppe Marinoni avec son plan pour fabriquer des vélos
Giuseppe Marinoni avec son plan pour fabriquer des vélos
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

C’est la plaque que j’utilise encore aujourd’hui. Ce plan me donne tous les angles possibles pour un cadre, pour tous les types de bicycles. J’arrive toujours au millimètre près sur toutes les mesures, de la grandeur du cadre à la hauteur de la boîte de pédalier. C’est ma bible. Quand ça ne marche pas là-dessus, c’est qu’il y a un problème.

Les plans d’aujourd’hui permettent d’aller plus vite. Mais mon plan donne des bicycles plus beaux.

Giuseppe Marinoni dans son atelier
Giuseppe Marinoni dans son atelier
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Un plan c’est beau, mais ce n’est pas lui qui fabrique le bicycle. Pour ça, il faut travailler de ses mains. L’habileté manuelle, tu l’as quand tu commences à travailler jeune. Aujourd’hui, les jeunes ne veulent pas apprendre à travailler. On apprend vraiment à travailler quand on a entre 10 et 15 ans. C’est là qu’on apprend le plus même. Je ne sais pas pourquoi, mais on apprend plus dans cette tranche d’âge qu’entre 20 et 25 ans.

À 13 ans, je faisais déjà un pantalon. J’ai appris à coudre à la machine avant d’apprendre à coudre à la main. J’ai toujours été habile de mes mains.

Mon métier de tailleur m’a bien servi dans ma nouvelle vie. Dans le fond, ce n’est pas si différent que de fabriquer des bicycles. C’est du sur mesure et ça fait appel à l’habileté manuelle.

Pour fabriquer un bicycle, ça ne prend quasiment rien. Il suffit de voir une fois. Après, il faut le faire. Aligner un cadre, par exemple, c’est simple. Tu peux faire ça avec un balai. Mais il faut voir d’abord comment faire. Après une fois, j’avais compris.

Quand tu soudes à longueur de journée, pendant huit ou neuf heures, au bout de six mois, t’as appris, t’es devenu bon.

Il faut simplement travailler fort. Quand on est jeune, on pense que c’est facile. Mais il faut que tu sacrifies ta vie. Tu ne peux penser devenir un artisan et penser vivre de ça en fabriquant cinq bicycles par mois.

On me demande souvent combien de temps ça prend pour faire un bicycle. Ça dépend de la personne. Il y en a qui n’apprendront jamais. D’autres comprennent tout de suite. Ça fait 43 ans que j’en fais et j’apprends encore des choses.

Ça m’a pris au moins 10 ans à apprendre à fabriquer des vélos. J’en ai fait des beaux tout de suite, mais ç’a été long. En 1975, on a fait 70 bicycles. L’année d’après, on en a fait peut-être 20 de plus. L’année d’après, encore 20 de plus. On est arrivé comme ça à en faire 2000, avec le même monde à peu près.

Giuseppe Marinoni
Giuseppe Marinoni
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Quand j’ai commencé, on était à l’âge de pierre au Québec. Mon instrument pour aligner les fourches, par exemple, je l’ai patenté, comme plein d’autres affaires dans mon atelier.

On m’a copié, c’est sûr. Il y en a qui venaient ici, ils faisaient semblant d’aider, mais en réalité, ils regardaient ce que je faisais. Certains ne l’admettent pas, mais je sais qu’ils sont venus apprendre ici dans mon atelier. Mais ce n’est pas grave.

Je ne pense pas que je suis capable de traverser une journée sans parler de bicycles.

Je me rappelle quand j’ai commencé à en fabriquer. J’allais en Italie. Tout le monde discutait de n’importe quoi. J’écoutais, j’écoutais et j’écoutais. Deux minutes plus tard, je parlais de bicycles.

Mes chums ne voulaient même plus me parler. Ils me disaient : « Avec toi, ça revient toujours aux bicycles. Oublie donc ça tes c***** de bicycles. On regarde un film, une belle femme ou un match de soccer. »

Mais je ne peux pas m’empêcher de penser aux bicycles. Sans eux, ma vie serait triste. En fabriquer, c’est ma passion. C’est ce qui m’a fait revivre.

Giuseppe Marinoni
Giuseppe Marinoni
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Propos recueillis par Guillaume Boucher

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie