Dans la roue des grandes

Radio-Canada a suivi l’équipe cycliste franco-canadienne SAS-Macogep, de l’obtention de sa licence UCI jusqu’à sa première course.

Un texte de Jacinthe Taillon

Le soleil de mars plombe sur Gandia, une petite commune de 75 000 habitants de la province de Valence en Espagne.

Devant l’hôtel des coureuses, les camions-ateliers des grandes équipes cyclistes féminines européennes sont entassés. Astana, Cervélo, Wiggle, Lares… Vingt-six équipes au total. L’arsenal est impressionnant.

Parmi les grands motorisés équipés à la fine pointe et affichant les couleurs des équipes, un petit véhicule de location gris et anonyme détonne. C’est celui de la nouvelle équipe UCI SAS-Macogep. La seule équipe féminine canadienne détenant une licence de l’Union cycliste internationale (UCI), obtenue au début de l’année 2017.

Après des mois d’organisation et de préparation, la modeste équipe, unique formation de l’Amérique ayant fait le voyage, s’apprête enfin à faire son entrée dans les ligues majeures du cyclisme féminin.

Enfourchant un vélo de route pour la deuxième saison seulement, Frédérique Larose-Gingras est fébrile. Dans quelques heures, l’athlète de 23 ans originaire de Québec prendra part, avec ses coéquipières de SAS, au tout premier Tour de Valence féminin, une course par étapes sanctionnée par l’UCI (classe 2.2).

« J’essayais de le cacher malgré moi, mais lorsque ma mère est allée me porter à l’aéroport pour l’Espagne, j’ai éclaté en sanglots », confie Larose-Gingras en riant.

« C’était stressant de venir ici, c’est sûr », ajoute l’ancienne adepte de vélo de montagne.

Frédérique Larose-Gingras
Frédérique Larose-Gingras

Pour ce premier rendez-vous en tant qu’équipe UCI, les dirigeants de SAS-Macogep ont choisi d’y envoyer 5 coureuses sur les 13 que compte l’équipe. En plus de Larose-Gingras, l’Ontarienne Sarah-Anne Rasmussen, l’Américano-Italienne Irena Ossola ainsi que les Françaises Marjolaine Bazin et Soline Lamboley ont été choisies pour amorcer la saison.

Le mandat est costaud pour ces jeunes femmes qui, pour la plupart, ne s’étaient jamais rencontrées il y a à peine 15 jours.

Selon Bazin, de Saint-Étienne, le fait que l’équipe soit composée de Canadiennes et de Françaises est assez particulier.

« On n’a pu se découvrir qu’une fois ici, lors du stage en Espagne, précise-t-elle. La distance fait qu’on n’a pas pu faire de camp de cohésion avant. Mais la chimie fonctionne très bien, donc c’est un point positif. On a hâte de se découvrir sur le vélo en course. »

Cette première course, c’est le début d’une grande aventure. Mais c’est aussi l’aboutissement d’un long processus.

La nouvelle est arrivée le 7 janvier : l’équipe SAS-Macogep allait avoir sa licence UCI. Une grande nouvelle pour les cyclistes de cette formation et pour son président, Gérard Penarroya, un Français passionné de vélo qui vit au Québec depuis 1973 et qui côtoie le monde du vélo féminin depuis plus de 10 ans.

Cette licence est nécessaire pour ouvrir les portes des grandes courses internationales, celles auxquelles seules les équipes ayant cette distinction peuvent accéder.

« Si on veut développer nos filles, si on veut qu’elles avancent, il faut leur donner accès aux meilleures courses, insiste Gérard Penarroya. Sans licence UCI, c’est presque impossible de le faire. »

Le processus pour obtenir cette précieuse certification est complexe. Il faut d’abord recruter des athlètes ayant accumulé un certain nombre de points de l’UCI. Les plus performantes ont tendance à se joindre à des équipes qui peuvent offrir des salaires, ce qui n’est pas encore le cas chez SAS-Macogep.

Dans le monde du vélo, il faut de l’argent. Beaucoup d’argent.

« Pour la licence féminine, les enregistrements et les assurances, c’est près de 40 000 $ qu’il faut débourser auprès de l’UCI, relate le président de l’équipe. Puis, il y a les voyages, les camps d’entraînement, les salaires et l’équipement. Pour cette année, ça va tourner autour de 200 000 $.

« On est clairement au bas de l’échelle parmi les équipes UCI, poursuit-il. Pour les grosses formations, ça tourne entre 500 000 $ et 2 000 000 $. »

C’est la troisième fois que Gérard Penarroya tente sa chance. En 2011 et en 2013, son équipe avait aussi atteint le niveau UCI. Chaque fois, le projet avait avorté au bout de la première année.

« J’ai beaucoup appris et grandi là-dedans, assure-t-il. Ça me permet d'avoir un entourage beaucoup plus performant, beaucoup plus sérieux aussi. C’est ce qui est important : bien s’entourer pour durer jusqu’en 2020 et placer des filles sur l’équipe olympique, c’est le but. »

Ce coup-ci, Penarroya s’y est pris différemment. Par exemple, l’équipe a été scindée en deux et a pignon sur rue à la fois au Québec et en France. Bien qu’elle soit enregistrée comme une équipe canadienne auprès de l’UCI, elle a deux directeurs sportifs et des athlètes provenant de deux continents, l’Europe et l’Amérique. Cela permet de réduire les frais de déplacement et de partager les nombreuses tâches.

Pour le Tour de Valence, seules trois athlètes du clan nord-américain - Larose-Gingras, Rasmussen et Ossola - sont donc allées rejoindre la partie française de l’équipe pour un court camp d’entraînement à Peniscola, une petite ville espagnole en bordure de la mer Méditerranée, deux semaines avant la course.

Elles ont d’abord fait escale à Paris où elles ont été prises en charge par Jean-Christophe Barbotin, qui assume les rôles de vice-président et de directeur sportif pour le segment européen du calendrier.

« Quand je suis arrivée à Paris, je me suis demandé où était Gérard avant de me rendre compte qu’il ne venait pas, s’exclame Sarah Rasmussen. Je me suis fait dire de monter à bord d’un véhicule avec un homme qui se nomme David [le soigneur de l’équipe, NDLR]. Il nous a fait la bise et nous a donné des chocolatines! Ce fut assez pour me convaincre de le suivre, raconte-t-elle en riant. Nous sommes donc parties pour six heures de voiture en direction de Bordeaux. »

Les trois voyageuses ont été hébergées quelques jours à Sainte-Colombe, au nord de Bordeaux, chez Jean-Christophe Barbotin, dans une grange transformée en coquette maison d’invités. Un choix beaucoup plus économique que l’hôtel.

« Il y avait un vignoble à l’arrière et trois lits, se souvient Rasmussen. C’était vraiment extraordinaire de pouvoir se reposer un peu dans un endroit aussi pittoresque. Puis, la conjointe de Jean-Christophe nous a concocté un excellent repas! »

Gérard Penarroya aurait tout donné pour accompagner son équipe sur les côtes espagnoles.

En vidéo : l'importance de tisser des liens hors compétitions.

« Le budget est serré et je veux que l’argent soit maximisé pour les filles, pour leur permettre de faire le plus de projets possible, explique-t-il. Surtout que j’avais dû me rendre en France deux semaines avant pour livrer les vélos à nos athlètes européennes. Comme je les avais reçus à la dernière minute à Montréal, il fallait faire vite pour les monter à temps pour le camp d’entraînement en Espagne. »

Bref retour en arrière. Début février, des pièces de vélo sont éparpillées un peu partout dans le sous-sol de Gérard Penarroya à Pointe-Claire. Pour des raisons budgétaires, l’endroit a été transformé en atelier temporaire.

C’est dans cette pièce exiguë que se fait le montage des vélos pour les athlètes québécoises de l’équipe avec l’aide d’un mécanicien qui a accepté de faire le travail à un prix d’ami.

C’est ici, à la maison privée du président, que les athlètes canadiennes viennent une à une chercher leur vélo pour cette première saison UCI de l’équipe.

« Voilà ton bébé ma belle! », lance Gérard à Emma Bédard, une ancienne triathlète qui vient de se joindre à l’équipe.

« C’est là-dessus que tu vas rouler! », s’exclame-t-il en lui attribuant son vélo tout neuf.

« Et que c’est beau ça! Ça va aller vite », lance-t-elle, les yeux pétillants.

L’équipe SAS roulera avec des vélos Argon 18 grâce à un accord de commandite. Un partenariat qui plaît bien à Bédard.

« Argon 18, ça représente Montréal, explique-t-elle. C'est conçu à Montréal [fabriqué en Asie, NDLR], ça donne des jobs à des Montréalais, puis c'est le Canada et le Québec. C’est près de mon cœur parce que je trouve que c'est important de rouler sur des vélos d’ici. Et c’est l’fun de savoir qu’on va rouler sur les mêmes vélos qu’Astana! »

Comme l’équipe SAS, Argon 18 est aussi né d’un petit projet, avec des moyens limités, il y a une trentaine d’années. Depuis, l’entreprise a grossi au point de devenir une référence mondiale dans le monde du vélo.

« L’idée de la commandite, c’est vraiment d’apporter du soutien à l’équipe locale, explique Stéphanie Raymond, d’Argon 18. C'est une commandite d'une valeur d'environ 80 000 $ qu'on offre à un tarif avantageux. L’enjeu est souvent financier dans les premières années d’une équipe, donc on veut pouvoir contribuer de notre côté aussi à son succès. On comprend aussi un peu la dynamique de l'équipe, le step qu'ils prennent pour devenir UCI. »

En s’associant à cette entreprise québécoise, Gérard Penarroya espère, lui aussi, gravir les échelons du cyclisme international avec son équipe.

D’ici là, ce sera une course à la fois…

Sur le bitume brûlant des rues de Valence, les mécanos dégoulinants de sueur apportent les derniers ajustements aux bolides des coureuses. Dans quelques heures, les athlètes de SAS prendront part au premier Tour de Valence.

L’écart qui sépare les grandes équipes de SAS se remarque dans des détails.

Pour les formations à gros budget, rien n’est laissé au hasard.

La caravane de l’équipe transporte non seulement les vélos de rechange, mais aussi une laveuse et une sécheuse. Elle est munie d’un auvent, sous lequel les athlètes peuvent s’abriter avant la course. Surtout, les employés de soutien sont beaucoup plus nombreux.

Le mécano de l'équipe SAS-Macogep, Laurent Parvy
Le mécano de l'équipe SAS-Macogep, Laurent Parvy

Du côté de SAS, le petit camion loué pour l’occasion peut à peine contenir les vélos de course, l’eau et les outils. Et c’est le soigneur de l’équipe qui devient l’homme à tout faire, se chargeant d’acheter l’eau, de conduire et de veiller au bon déroulement des opérations.

Ce qui frappe surtout, c’est de voir les athlètes de SAS sur la ligne de départ, la tête haute et nullement intimidées. Ni par la différence de moyens ni par les autres coureuses, qui ont déjà plusieurs courses dans les jambes cette saison.

Marjolaine Bazin (gauche) et Sarah-Anne Rasmussen
Marjolaine Bazin (gauche) et Sarah-Anne Rasmussen

Pendant l’épreuve, coincée dans le deuxième peloton lors de cette deuxième étape de 110 km, la Française Marjolaine Bazin aperçoit sa coéquipière québécoise Frédérique Larose-Gingras. Cette dernière n’a plus d’eau, montre des signes évidents de déshydratation et est au bord de l’effondrement.

Marjo n’a pas hésité. « J’ai eu pitié d’elle, je lui ai tendu mon bidon. Il faisait tellement chaud (34°C)! »

Au terme de la journée, le bilan est honnête.

« On a beaucoup à apprendre, révèle Larose-Gingras, le visage rougi par l’effort. C’est un point positif qu’on peut vraiment bien remarquer aujourd’hui. On a du travail à faire au niveau international! Le peloton en Europe, ce n’est pas la même chose. L’intensité est beaucoup plus élevée, donc il y a place à amélioration pour les prochaines fois. Sinon, bien, on a une belle équipe, lance la Québécoise avec le sourire. C’est sûr qu’il y a toujours du travail à faire si on veut être à un niveau plus élevé, mais ils [Jean-Christophe et Gérard, NDLR] sont là pour nous. »

Cette première course, c’était le début d’une grande aventure...

« En ce moment, raconte Larose-Gingras, c’est peut-être mon rêve d’être dans une équipe UCI comme ça et de faire les grandes courses. Mais c’est sûr que maintenant que j’y suis, je veux plus! »

Depuis ce Tour de Valence en mars, la branche française de SAS-Macogep s’est procuré son propre camion-atelier avec les couleurs de l’équipe. Les filles ont couru dans des courses aussi importantes que Liège-Bastogne-Liège et Gant-Wevelgem.

« On a mangé une claque, mais ce n’est pas grave, affirme Gérard Penarroya. C’est comme ça que les filles vont apprendre et comprendre ce que c’est que de rouler avec les meilleures. C’est comme ça qu’elles vont grandir. »

Photos : Radio-Canada/Éric Santerre