Une course chez les prisonniers

« Pour une fois, je suis considéré comme un coureur et non pas comme un détenu. Je suis jugé pour ma performance et non pas pour le pire jour de ma vie. » La course donne aux détenus de l’Oregon State Penitentiary un espace de liberté. Notre journaliste a couru avec eux.

Un documentaire d’Alexandre Pépin, un texte de Cendrix Bouchard

La plupart des coureurs ont ce qu'on appelle une bucket list, une liste de courses auxquelles ils désirent participer avant de mourir. Je n'en ai pas et je n'en ai jamais eu. En général, j'entends parler d'une course par quelqu'un ou en ligne et je décide de m'y inscrire.

Un peu tout m'intéresse : du 5 km sur route à l'ultramarathon en sentier en passant par les courses de nage et, bien entendu, les triathlons, du sprint à l’Ironman. C'est comme ça que je me suis retrouvé sur la ligne de départ de l'Oregon State Penitentiary 10K le 28 avril dernier.

Je n'avais jamais pensé courir contre des détenus dans la cour d'une prison. Mais en lisant un premier article sur le sujet, je me suis tout de suite dit que ce serait intéressant. Plusieurs questions me sont immédiatement venues en tête. Est-ce sécuritaire? Comment m'y prendre pour m'inscrire? Quels détenus se trouvent dans cette prison? Pourquoi y a-t-il une course entre détenus et civils, au juste?

Environ sept fois par année, une vingtaine de civils, qu'on appelle là-bas des « outsiders », sont invités à prendre part à des courses de 5 ou de 10 kilomètres à l'intérieur des murs de l’Oregon State Penitentiary (OSP). Il y a aussi, une fois par année, un demi-marathon.

Les participants sont des détenus. Ils sont en général plus d'une centaine. La course se déroule dans la cour, sur une piste de 400 m allongée à environ 500 m pour l’occasion, en faisant passer les coureurs tout au fond de la cour.

Les coureurs au départ du 5 km. Les participants du 10 km, eux, s'élancent quelques centaines de mètres plus loin.
Les coureurs au départ du 5 km. Les participants du 10 km, eux, s'élancent quelques centaines de mètres plus loin.
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

C'est en apprenant comment ces courses ont débuté dans les années 70 que j'ai décidé d'y participer. Tout a commencé avec Steve Prefontaine, un jeune Américain de l'Oregon, vedette montante de la course avant les Jeux olympiques de Munich, en 1972, où il a terminé 4e au 5000 m.

Si vous courez, il y a de fortes chances que vous ayez un jour entendu parler de lui. Celui qu'on appelait « Pre » demeure une figure mythique de la course à pied plus de 40 ans après sa mort.

Il n'a jamais gagné de médaille olympique, mais au moment de son décès tragique en 1975, il détenait tous les records américains extérieurs sur piste, du 2000 au 10 000 m. Son dernier record n’a été battu qu’en 2012 par Galen Rupp, médaillé d'argent au 10 000 m de Jeux de Londres et de bronze au marathon des Jeux de Rio.

Le 5000 m des Jeux de Munich

Le programme de course de l’Oregon State Penitentiary, l’OSP Running Program, a débuté avec des visites de Steve Prefontaine dans les années 70. Il voulait donner espoir aux détenus et croyait qu'il pouvait les aider à se concentrer sur le sport et les éloigner de la drogue et du crime. Il se rendait régulièrement au centre de détention pour leur donner des conseils et courir avec eux.

Après une longue série de courriels échelonnés sur environ deux mois, j’étais non seulement accepté comme coureur à l’OSP 10K, mais aussi comme journaliste, avec la permission d'être accompagné d’un caméraman. J'ai immédiatement demandé à un ami, collègue de longue date et grand passionné de course, Frédéric Gagnon, d'être de la partie.

J'ai également décidé de convaincre mon ami Benoît Gignac de m'accompagner comme coureur. Ben est la personne avec qui j'ai le couru le plus souvent dans ma vie. Des séances de piste aux entraînements de plusieurs heures en forêt pour l'ultramarathon, aux courses de nuit en sentiers. Bref, si quelqu'un d’autre devait venir avec moi, ça devait être lui.

Ben et moi sommes tous les deux fascinés par Steve Prefontaine. Nous avons décidé d'en profiter pour faire une escapade routière sur les traces de la vie de Pre. La course se déroule à Salem, en Oregon, alors pourquoi ne pas se rendre à Coos Bay, le lieu de naissance de Pre. Nous irions aussi à Eugene courir sur la piste de l’Université de l’Oregon, où il a tant brillé.

Steve Prefontaine (devant) en compétition dans le maillot de l'Université de l'Oregon le 25 juin 1971
Steve Prefontaine (devant) en compétition dans le maillot de l'Université de l'Oregon le 25 juin 1971
(Photo : Getty Images/Tony Duffy)

Il est impossible de parler de Steve Prefontaine sans évoquer ses citations. Voyez-vous, il refusait de courir selon les conventions en demeurant dans le peloton, où on économise beaucoup d'énergie puisqu'on a moins à lutter contre le vent, et en sprintant en fin de la course.

Pour lui, il n'y avait qu'une seule façon de courir : devant tout le monde du début à la fin. Et il ne se faisait pas prier pour en parler. Ses citations sont encore souvent reprises. Comme celles-ci :

- « Quelqu’un peut me battre, mais il devra saigner pour le faire. »

- « Donner moins que le meilleur de soi-même, c’est sacrifier un don. »

- « Le meilleur rythme de course est un rythme suicide. Aujourd’hui semble une bonne journée pour mourir. »

- « Une course est une œuvre d’art qui peut toucher les gens. »

C'est au gré de nos discussions au sujet de Pre, de sa vision de la course et de ses citations que nous avons meublé les huit heures de route entre Vancouver et Coos Bay.

Aussitôt arrivés, nous nous précipitons au musée où l’on retrouve une exposition permanente sur lui. La dame à l'entrée nous regarde d'un sourire amusé et nous demande si nous sommes des admirateurs de Pre. Visiblement, nous ne sommes pas les premiers.

Mettons les choses en perspective. Il s'agit d'une petite ville côtière où vivent 16 000 personnes. L'exposition en question tient en une seule pièce. Un documentaire y joue en boucle sur support VHS (le tout ne fonctionnait pas quand nous avons visité l'endroit). Une vitre recouvre différents objets relatant la courte et intense carrière de Steve Prefontaine : trophées, chaussures, rubans, etc.

Ce qui m'a le plus intéressé, c'est le livre d'or, un gros bouquin dans lequel les visiteurs peuvent écrire ce qui leur passe par la tête. Les quelques minutes passées à l'examiner révèlent des messages écrits dans plusieurs langues, avec des signatures de personnes d'une dizaine de pays. Des gens qui se recueillent, qui parlent de leur passion pour la course, de leur admiration pour l'athlète, l'homme.

Le livre d'or à la mémoire de Steve Prefontaine
Le livre d'or à la mémoire de Steve Prefontaine
(Photo : Radio-Canada/Cendrix Bouchard)

Nous quittons l'endroit pour nous rendre à la compagnie d'assurance locale qui sert aussi de boutique de souvenirs, car un des dirigeants est le directeur général d'un comité voué à la commémoration de Steve Prefontaine. Ai-je mentionné qu’il s’agit d’une petite ville?

On y trouve surtout des affiches et des chandails des anciennes éditions de la classique annuelle Steve Prefontaine, une course de 10 km qui passe devant sa maison d’enfance et qui se termine à l'école secondaire où il a signé ses premiers records. On peut aussi y acheter une plaque avec un ancien bout de la piste de son école secondaire, le tout pour 100 $ US!

Prochain arrêt, Marshfield High School, l'école secondaire qu'a fréquentée Steve Prefontaine. Nous y rencontrons Chad Scriven, qui y enseigne l'histoire et entraîne l'équipe d'athlétisme, en particulier les lanceurs de poids. Il nous parle longuement de l'héritage de Steve Prefontaine. Cette piste est d'ailleurs impressionnante pour une école secondaire. On y lit : « Prefontaine Track » sur les haies.

La piste de l'école secondaire Marshfield à Coos Bay
La piste de l'école secondaire Marshfield à Coos Bay
(Photo : Radio-Canada/Cendrix Bouchard)

C'est de cette piste que je prends le départ de ma propre version du Prefontaine Annual 10K. Je me rends directement à la résidence familiale, où je ne m'arrête pas, mais je cours très lentement et observe attentivement l'endroit. Les nouveaux propriétaires ont décidé de la repeindre en brun plutôt qu'en bleu. On peut facilement les comprendre, vu le nombre de curieux.

Après m'être promené un peu en ville et avoir fait le tour du parc municipal Mingus, je prends la route 101 en direction sud. Au bout d'un peu moins de 10 km, je suis au Sunset Memorial Park, le cimetière où Prefontaine a été enterré dans son survêtement olympique. Je suis surpris de trouver si facilement sa pierre tombale. Le fait qu'un arbuste imposant se trouve directement derrière a sans doute aidé.

Ce qui m'a le plus surpris, c'est à quel point Pre semble vieux sur l'image qui est gravée (il n'est mort qu'à 24 ans). En fait, c'est le cas sur un peu tous les monuments à sa mémoire.

De là, nous reprenons la route en direction d’Eugene, où se trouve l'Université de l'Oregon et le Hayward Field, un lieu hautement symbolique lorsqu'on parle de course aux États-Unis.

Premier arrêt : l'endroit où Steve Prefontaine est mort dans un tragique accident de la route le 30 mai 1975. La cause précise de l'accident n'est pas claire. A-t-il perdu le contrôle de son véhicule? Allait-il trop vite? A-t-il tenté d'éviter un véhicule venant en sens inverse? On ne le saura jamais vraiment.

Ce que l'on sait cependant, c'est qu'il avait consommé de l'alcool. Des témoins l'ayant vu quitter une petite fête ce soir-là sont unanimes : il en avait consommé, même si selon certains, il était en état de conduire. Le rapport de police révélera un taux d'alcoolémie supérieur à 0,16, au-delà de la limite de 0,10 permise à l'époque.

La Pre’s Rock
La Pre’s Rock
(Photo : Benoît Gignac)

Ce qu'on appelle aujourd'hui la Pre's Rock se trouve très facilement, grâce entre autres à des panneaux en bordure de route. Cette roche que Steve Prefontaine a percutée au volant de sa décapotable se trouve sur une route sinueuse dans un quartier résidentiel à flanc de montagne à environ deux kilomètres de l'Université de l'Oregon. L'auto a effectué un tonneau. Prefontaine en a été éjecté et s'est retrouvé coincé en dessous.

L’endroit est clairement un lieu de pèlerinage pour les coureurs. Il n'y a personne sauf Benoît et moi ce matin-là. Un résident nous salue durant sa marche matinale et notre présence ne semble en rien le surprendre.

L'inscription originale « PRE 30-05-75 RIP » est toujours bien visible.
L'inscription originale « PRE 30-05-75 RIP » est toujours bien visible.
(Photo : Benoît Gignac)

L'inscription originale « PRE 30-05-75 RIP » est toujours bien visible et on peut y apercevoir des dizaines d'objets laissés là, comme des chaussures et des bas de course, des lettres, des médailles et des dossards.

Nous allons ensuite en ville visiter l’Université de l’Oregon et la fameuse piste du Hayward Field. Une photo géante de Pre se dresse à l'entrée. Dans les estrades, il y a une statue de son entraîneur, Bill Bowerman, qui a aussi été un des cofondateurs de Nike. Steve Prefontaine a d'ailleurs été un des premiers à utiliser les espadrilles de la compagnie en compétition et à en faire la promotion.

La piste du mythique Hayward Field
La piste du mythique Hayward Field
(Photo : Benoît Gignac)

Dernier arrêt incontournable à Eugene : la « Pre's trail », à l'Alton Baker Park. On y trouve environ six kilomètres de sentiers longeant un cours d'eau et recouverts de copeaux de bois. Steve Prefontaine avait eu l'idée de convertir ce sentier, un de ses lieux d'entraînement préférés, après avoir vu des pistes semblables en Scandinavie. Il a été inauguré en sa mémoire quelques mois après sa mort.

Je pense avoir écrit mentalement une bonne partie de ce texte pendant l'heure qu'a duré ma course sur ce sentier, sous une forte pluie. J’ai pensé à Pre, au fait qu'il devait se sentir invincible à 24 ans et à la futilité de la vie.

Je pense aussi à ce que tout le monde me raconte en parlant de lui : sa détermination, sa rage de vaincre et son regard perçant. Ça me rappelle beaucoup de choses qu'on peut lire et entendre au sujet de Maurice Richard. Il semble y avoir plusieurs ressemblances entre les deux sportifs. Beaucoup de gens s'identifient à eux même longtemps après leurs exploits.

Cendrix Bouchard nous fait découvrir la Pre’s trail.

Très tôt le vendredi 28 avril, le jour de la course, on se rend à Salem, à deux heures au nord d’Eugene. On est un peu craintifs et nerveux. C'est quand même dans une prison à sécurité maximale. Une fois sur place, on entre, puis on est fouillés comme à l'aéroport, sans plus. Il n’y a pas de fouille manuelle, ce qui me surprend un peu.

On nous demande de passer le bras dans le petit trou d'une porte. On ne voit pas vraiment de l'autre côté. Une dame nous marque la main avec une de ces étampes visibles seulement à l'aide d'une lumière spéciale. La porte s'ouvre en glissant lentement. On est à l'intérieur. Nous sommes entourés de détenus.

On ne sait pas quels crimes ils ont commis, mais il faut que ce soit assez grave pour se retrouver dans cette prison à sécurité maximale. L'Oregon State Penitentiary a aussi une aile de la mort, où se trouvent plus d’une trentaine d’hommes.

Notre visite se limite aux aires communes et à une grande pièce où se trouvent les détenus qui participent aux différents programmes de l'institution.

Le plus populaire est l’OSP Running Program, le programme de course du pénitencier. Trois cents détenus au maximum peuvent s’y inscrire. Ils doivent avoir une conduite exemplaire depuis au moins six mois et peuvent en être expulsés à la moindre incartade. La liste d'attente contient parfois des dizaines de noms et on doit en général attendre des mois pour en faire partie.

Avant la course et l'arrivée de la douzaine de civils, les « outsiders » qui prendront part à la compétition ce jour-là, nous avons la possibilité de réaliser des entrevues de quelques minutes avec des détenus.

Nous y rencontrons Eric, un homme de plus de 60 ans qui travaille dans la fabrique de meubles et s'entraîne à la course aussi souvent qu'il le peut. Il retrouvera sa liberté dans un peu plus de deux ans et veut participer à une course avec son fils qui s'entraîne lui aussi pour ça.

Michael Eric Nitschke (à droite), détenu à l'Oregon State Penitentiary
Michael Eric Nitschke (à droite), détenu à l'Oregon State Penitentiary
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

Il me confie qu'il a très hâte de s'acheter de vraies espadrilles de course. Les détenus ne peuvent pas choisir les chaussures qu'ils veulent. Ils ont le choix entre deux modèles de base: des Nike blancs ou noirs. Des chaussures de sport oui, mais pas des espadrilles conçues pour la course à pied.

Il me parle d'ailleurs longtemps de mes souliers qui sont rouge vif et jaune fluorescent. Il me demande si toutes les chaussures sont aussi colorées. Je lui réponds qu'elles le sont presque toutes en fait.

Il m'explique aussi que ces courses contre des civils sont très importantes pour les détenus.

« Pour une fois, je suis considéré comme un coureur et non pas comme un détenu. Je suis jugé pour ma performance et non pas pour le pire jour de ma vie », dit-il.

Nous discutons ensuite avec Les, qui est très nerveux, car il s'occupe de l'organisation de la course ce jour-là.

Lesley Closlner (à gauche), coordonnateur de la course du 28 avril. Il considère que la course lui a sauvé la vie.
Lesley Closlner (à gauche), coordonnateur de la course du 28 avril. Il considère que la course lui a sauvé la vie.
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

Quand je lui demande où il aimerait courir un jour, il me répond qu'il passera le reste de ses jours en prison, mais que s’il a gain de cause en appel un jour, il aimerait courir à Portland.

Notre dernière entrevue se déroule dans la cour de la prison. Doug est président du comité sportif et encourage les détenus à garder une bonne conduite. Il insiste pour nous aider à transporter notre équipement, mais je lui explique que nous sommes habitués et qu'il doit avoir des choses plus importantes à faire avant le début de la course, dans quelques minutes.

À un certain moment, il m'offre à nouveau de m'aider en me regardant droit dans les yeux et en me disant : « Tu sais, je suis digne de confiance. » C'est peut-être le moment qui m'a le plus ému durant toute ma visite. Ces quelques mots m'ont fait prendre conscience d'une réalité de la vie de ces détenus que je n'aurais pas pu imaginer : l'absence de confiance qu'ont certaines personnes envers eux.

George Douglas Sanders (à gauche) est le président de l'OSP Athletic Club.
George Douglas Sanders (à gauche) est le président de l'OSP Athletic Club.
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

Je lui explique que je n'aurais jamais cru qu'il interpréterait mon refus de cette façon et que je voulais simplement éviter de l'embêter avec notre matériel. Il sourit et comprend que je dis la vérité en lui remettant notre éclairage.

Les « outsiders », des hommes et des femmes, arrivent à ce moment. Certains en sont à leur troisième participation. Ils me disent tous se sentir privilégiés de pouvoir participer à ces événements, et que c'est pour aider un peu les détenus dans leur réhabilitation qu'ils le font.

Il n'y a pas de frais d'inscription pour ces courses, mais les dons sont acceptés. Ce sont ces dons qui permettent au programme d'opérer.

Nous avons choisi de faire une petite campagne de financement au sein de notre entourage. Benoît et moi et avons amassé 500 $, qui malheureusement ont fondu avec le taux de change. Au bout du compte, notre chèque de 370 $ US leur a quand même fait très plaisir. Ils ont été nombreux à nous remercier.

Au moment où nous terminons une entrevue, l'annonceur nous informe que la course va débuter dans une minute. Le temps de sprinter vers la ligne de départ et de dire bonjour aux autres coureurs. Il ne reste que 10 secondes.

Les « outsiders » sont faciles à identifier. Nous portons tous un chandail orange, histoire de permettre aux gardes dans les tours de surveillance et sur le terrain de nous différencier des détenus qui, eux, portent du bleu foncé.

- Bonjour les gars, nous lance un détenu. Êtes-vous rapides?

- En fait, on ne sait pas trop, Benoît est un peu blessé et moi, je n'ai pas fait de courtes distances depuis des mois. On devrait faire sous les 40 minutes!

- OK. Dans ce cas-là, vous devriez courir avec Jeff. Il n'a jamais perdu une course, répond-il.

- Bonjour Jeff!

Il sourit et nous dit allo. Jeff doit mesurer 1,93 m (6 pi 4 po). Il est très costaud.

La course est lancée. Jeff part devant tout le monde avec Ben et moi derrière. Il conservera son avance pendant quelques tours pour finalement terminer deuxième une minute derrière Ben et une minute devant moi.

Jeffrey Jeremy Jacobs (à gauche) et Benoît Gignac (en orange, à droite)
Jeffrey Jeremy Jacobs (à gauche) et Benoît Gignac (en orange, à droite)
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

Durant toute la course, j'encourage les détenus que je croise. Certains ont beaucoup de difficulté, d'autres non. Ils sont plus d'une centaine. La grande majorité participe au 5 km, une dizaine de tours de piste donc. Quand j'encourage Eric que nous avons interviewé un peu plus tôt, il est très heureux. Son visage s'illumine d'un sourire et il me retourne la pareille.

Je me demande d'ailleurs ce qu’on ressent lorsqu'on court toujours sur la même piste, en regardant le même mur. Je me dis que ce n'est pas pire que de nager dans une piscine et de regarder une ligne noire, mais je réalise rapidement que c'est différent lorsqu'on n'a pas le choix.

À moins d'un kilomètre de la fin, je me surprends à remarquer un terrain de golf miniature dans un des coins de la cour. J'étais certainement trop occupé à observer les autres participants pour m'en rendre compte. Pour dire la vérité, j'étais aussi très occupé à tenter de rattraper Jeff. Au fait, comment se sent-il d'avoir perdu pour la première fois?

Jeffrey Jeremy Jacobs (à gauche) espère prendre part au marathon de Portland en octobre.
Jeffrey Jeremy Jacobs (à gauche) espère prendre part au marathon de Portland en octobre.
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

Il est tout sourire et, comme les autres détenus, il nous dit qu'il est essentiel que les « outsiders » donnent leur 100 %. Si vous vous traînez les pieds, on s'en rend compte et l’on vous le fait savoir, nous répète-t-il. On peut très facilement comprendre à quel point la compétition est importante pour eux.

Jeff ne s'en fait pas, il est heureux d'avoir terminé deuxième. Il devait retrouver sa liberté en juillet. Il s'entraîne présentement pour courir un marathon et a très hâte.

Une fois la course terminée, certains détenus prennent des photos avec nous, surtout avec le gagnant. « Je vais la mettre dans ma cellule », lance un détenu en nous remerciant.

Benoît Gignac (en orange, à gauche), Les (en bleu) et Cendrix Bouchard (en orange, à droite)
Benoît Gignac (en orange, à gauche), Les (en bleu) et Cendrix Bouchard (en orange, à droite)
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

En quelques minutes, tout est rangé : le système de son, les points de ravitaillement et tout. Tout le monde se dit au revoir. Les détenus prennent le chemin des cellules et nous, de la sortie.

En sortant de la prison, pendant que notre caméraman prend des plans extérieurs du bâtiment, je réfléchis à ce que je viens de vivre. Tout me semble un peu surréel. Une chose me vient en tête. Quand tu demandes à ton ami : « Viens-tu courir avec moi en prison? », et qu'il te dit oui, tu sais que tu as un vrai ami. Merci Ben!

Les participants aux courses de 5 et de 10 km du 28 avril 2017 à l'Oregon State Penitentiary. Les « outsiders » sont en orange.
Les participants aux courses de 5 et de 10 km du 28 avril 2017 à l'Oregon State Penitentiary. Les « outsiders » sont en orange.
(Photo : Courtoisie Oregon State Penitentiary)

Notre voyage se termine avec la rencontre de Kelley Slayton, en banlieue de Portland.

Kelly a purgé une peine de 14 ans dans cette prison. Il est maintenant conseiller et travaille avec d’anciens détenus. Il a participé au marathon de New York, qu'il a couru en 2 h 50 min, et même à celui de Boston.

Kelley Slayton, ancien détenu à l'OSP
Kelley Slayton, ancien détenu à l'OSP
(Photo : Benoît Gignac)

Après avoir retrouvé sa liberté, Kelley retournait fréquemment courir à l'Oregon State Penitentiary en tant qu’« outsider ». La direction ne lui permet plus de le faire, car certaines règles ont changé. Ça le laisse amer. Lorsqu'il nous en parle, il est au bord des larmes.

J'aimais beaucoup y aller. C'est important, car ça montre aux gars en dedans que tout est possible.

- Kelley Slayton

En prison, certains prennent de la drogue, d'autres découvrent Dieu. Kelley, lui, a découvert la course.

Photo en couverture : Courtoisie Oregon State Penitentiary