Courir pour oublier la guerre

Kais Fallouh, réfugié syrien de 17 ans qui s'apprête à courir son premier marathon, à Montréal. Kais Fallouh, réfugié syrien de 17 ans qui s'apprête à courir son premier marathon, à Montréal. Kais Fallouh, réfugié syrien de 17 ans qui s'apprête à courir son premier marathon, à Montréal.
Signature de Kais Fallouh

Il y a tout juste un an et demi, Kais Fallouh et sa famille vivaient dans une Syrie en plein chaos. Après des mois d'entraînement, ce jeune réfugié de 17 ans s'apprête à courir son premier marathon. Histoire d'une résilience exceptionnelle.

Par Kais Fallouh, 17 ans, réfugié syrien établi au Canada

Ce texte a été rédigé avant l'annulation de l'épreuve du 42,2 km du Marathon de Montréal. À la suite de cette décision, Kais Fallouh et ses 22 acolytes du programme « Étudiants dans la course » prendront plutôt le départ du demi-marathon. Il participeront toutefois à la Course MEC du Grand Montréal, un marathon, le dimanche 15 octobre à Chambly.

C’est la nuit. J’ai 13 ans. Nos voisins nous téléphonent en disant : « Préparez un peu de vêtements. C’est possible que nous ayons à partir maintenant. Car ils vont nous attaquer. » Je suis terrifié. Je ne dors pas de la nuit.

C’est mon souvenir le plus effrayant de la Syrie.

Nous avons finalement fui la guerre deux ans plus tard, en plein hiver 2016.

Je vis depuis à Ahuntsic-Cartierville. Et dans quatre jours, je courrai mon premier marathon. Celui de Montréal.

Je voulais une chose : pouvoir dire à mes parents, à mes amis, à mes futurs enfants que j’ai déjà réussi ce que peu de gens ont réussi. Un marathon… à 17 ans.

C’est l’enseignante de ma classe d’accueil à Montréal qui nous a parlé du programme « Étudiants dans la course » l’automne dernier. J’ai embarqué. Je fais partie d’un groupe de jeunes de communautés culturelles différentes. On s’entraîne depuis 11 mois. Nous serons 23 sur le pont Jacques-Cartier à prendre le départ du marathon.

Trois fois la semaine, je retrouve mon groupe et mes mentors, Elisabeth et Louis.

J’en ai fait du chemin depuis nos premières sorties dans le parc Maisonneuve. Plus de 1000 kilomètres à la course. Dire qu’au début, j’en arrachais après 20 minutes. Maintenant, grâce à tout ce que mes mentors m’ont appris et à leurs encouragements, je peux courir pendant trois heures sans difficulté.

Quand je cours, j’oublie tous mes problèmes. J’oublie la guerre, chez moi, en Syrie.

Ça me permet aussi de pratiquer mon français, d’apprendre vos expressions. « C’est chill! », comme vous dites.

Au début, je ne parlais pas beaucoup. Puis peu à peu, mes mentors sont devenus des amis.

Kais Fallouh et ses mentors, Elisabeth Roger et Louis Desrosiers
Kais Fallouh et ses mentors, Elisabeth Roger et Louis Desrosiers
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Elisabeth me parle comme si j’étais son fils. Je peux lui raconter mes problèmes. Elle s’arrange pour me mettre à l’aise, pour que je me sente comme les autres. Quand j’enfile mon chandail rouge, je viens m’amuser, sans être jugé.

Je réalise aussi que courir, ça m’aide à l’école, ça m’aide à apprendre. Depuis septembre, je suis en classe régulière en secondaire IV. Fini, la classe d’accueil.

Quand les gens réalisent que je parle déjà un français convenable, ils sont tous surpris. J’en suis très fier.

Si quelqu’un étudiait l’arabe pendant trois ans, je ne suis même pas certain s’il pourrait prononcer les lettres.

Courir, pour moi, c’est un plaisir. Ça me permet de faire le vide.

Je viens d’un petit village chrétien du sud de la Syrie, Bassir, à cinq kilomètres à peine d’une zone rebelle.

J’entendais les tirs, les explosions, les avions attaquer. Parfois chaque jour. J’en avais pris l’habitude. Mais j’étais quand même pris d’angoisse chaque fois que j’entendais les avions s’approcher.

Un matin, mon père a eu la peur de sa vie. Il roulait en voiture vers le travail, lorsque quelqu’un a tenté de le tuer. Son agresseur avait une arme cachée. Il nous a raconté sa terrible frousse. Par la suite, chaque matin que mon père quittait la maison, je craignais qu’on le tue, qu’il ne revienne plus.

Les nuits étaient parfois stressantes en Syrie. Je n’arrivais pas toujours à dormir. Surtout que nous avons vécu, mes deux jeunes frères, ma mère et moi, sans mon père pendant environ deux ans. Il travaillait comme ingénieur civil la semaine à Damas, à une heure de route de Bassir. Il ne revenait que le week-end.

Je devais ainsi m’occuper de mes deux frères après l’école, leur faire à manger, les aider à faire leurs devoirs, en plus de faire les miens. Car ma mère, qui était éducatrice physique, devait travailler.

Chez nous en Syrie, le pain est un aliment incontournable. On en mange à chaque repas. Parfois, je devais rester debout jusqu’à minuit pour aller en acheter. Car il arrivait en retard au magasin.

Tout ça était devenu très lourd à porter sur mes épaules de jeune garçon de 13 ans.

Je vous écris tout ça les yeux dans l’eau. Les souvenirs sont douloureux.

Je me rappelle aussi des nuits du 12 et du 13 février 2016. Je n’ai tout simplement pas dormi. Cette fois, j’étais trop excité. Je quittais la Syrie pour une nouvelle vie... au Canada.

C’est ma tante qui nous accueillait chez elle.

Je voyais mon père qui était déchiré de quitter ses frères et soeurs encore là-bas, de quitter son village auquel il était attaché.

Moi, je me disais : « Si je reste en Syrie, ma vie ne rimera à rien. Je devrai faire mon service militaire à 18 ans. Nous passerons encore des journées complètes sans électricité. Et nous manquerons parfois d’eau. Tout coûtera encore de plus en plus cher. Ce n’est pas une vie, ça. »

J’avais très hâte de venir ici. Nous sommes arrivés à Montréal un dimanche vers 1 h du matin, il faisait très froid, -40 degrés.

Quand ma tante a fermé les lumières chez elle, moi, je ne voulais pas dormir. Je suis allé au salon, je me suis assis. Je voulais juste voir le soleil se lever et voir la neige.

Kais Fallouh
Kais Fallouh
(Photo : Radio-Canada/Alain Décarie)

Je ne sais pas si je pourrai bien dormir non plus samedi, la veille du marathon. Mais je sais une chose : je suis prêt.

Je n’ai pas raté un seul entraînement en 11 mois. Mes mentors prennent soin de me rappeler que je suis le seul étudiant depuis le début du programme, il y a huit ans, à n’avoir rien manqué. Ça fera 170 entraînements au total.

Elisabeth et Louis m’ont toujours accompagné. C’est simple pour moi : quelqu’un qui a une famille, mais qui laisse tout pour venir m’encourager et courir avec moi, pendant l’hiver en plus, je ne peux pas le laisser tomber. C’est ça l’idée.

Vous savez qui m’inspire? Le Canadien Terry Fox. Et vous savez où je l’ai découvert? Lors d’un cours d’anglais en Syrie. J’aime son histoire. Il a franchi plus de 5000 kilomètres sur une jambe. C’est beaucoup d’efforts. Et c’est ça qui m’allume : le dépassement.

Je n’ai pas encore accompli quelque chose de très important dans ma vie. Mais mon mentor Louis a dit que j’étais une source d’inspiration pour lui, une leçon de vie. Parce que, malgré l’adversité, j’ai pris ma vie en main, je m’adapte à la culture d’ici. Et que je trouve le moyen de m’accomplir.

Quand j’ai entendu ça, je me suis mis à pleurer.

Au début, je me disais que c’était impossible de courir 42 kilomètres. C’était trop.

Avec ce programme, je me suis rendu compte que je suis très discipliné. Quand je fais quelque chose, j’aime le faire au complet. J’aime tout savoir au sujet de la course : ce que je dois manger, ce que je dois faire pendant et après mes entraînements.

Je ne dois pas être le seul car depuis le début de ce programme, tous les étudiants qui se sont présentés à la ligne de départ du marathon l’ont terminé.

Aujourd’hui, je veux absolument compléter ce marathon. Pour ma famille.

Pour l’instant, nous vivons de l’aide sociale. Mon père ne peut pas travailler. Il étudie le français. Ma mère apprend l’anglais. Peut-être qu’elle pourra travailler un jour.

Ce que j’apprécie le plus ici, c’est votre respect. Un grand respect. Quand je parle français, vous ne riez pas, même si je me trompe souvent. Vous me respectez lorsque je vais quelque part pour aider mes parents et que je traduis pour eux. Vous m’aidez, vous parlez plus lentement.

Oui, je veux le compléter, ce marathon. En combien de temps? Ça m’importe peu. Ce qui compte, c’est de le courir avec mon groupe.

Le programme « Étudiants dans la course » s’assure toujours que les mentors soient assez forts pour accompagner le jeune tout au long du marathon. Sauf que Louis m’a dit que je cours maintenant plus vite que lui. Je pourrais franchir les 42 kilomètres en 4 h 30, c’est-à-dire 15 minutes devant lui. Mais pas question de le laisser tomber. Je vais rester avec lui. Il m’a tout appris.

Je me suis lancé le défi de terminer le marathon parce que je veux vous montrer à vous les Canadiens, les Québécois, aux gens autour de moi, que même si j’ai vécu la guerre, je peux surmonter tout ça. Je peux continuer ma vie. Ma nouvelle vie ici au Québec.

C’est chill, non?

Propos recueillis par Diane Sauvé

Photo en couverture : Radio-Canada/Alain Décarie