Lettre à un jeune Bruny, par Bruny Surin

Bruny Surin aux Championnats du monde en salle en 1993 Bruny Surin aux Championnats du monde en salle en 1993 Bruny Surin aux Championnats du monde en salle en 1993
Signature de Bruny Surin

Pour ses 50 ans, Bruny Surin revient sur les moments forts de sa carrière, mais aussi sur ses périodes de doute.

Un texte de Bruny Surin, ex-sprinteur, médaillé d'or olympique et quintuple médaillé aux Championnats du monde

Bruny,

Tu as 20 ans et Carl Lewis vient de te faire un clin d’œil.

Carl… Lewis…

Depuis que tu l’as vu à la télé il y a trois ans lors des Jeux de Los Angeles, son nom est sur tous tes cahiers d’école. Tu te peignes comme lui, tu t’habilles comme lui. Et aujourd’hui, tu as sauté comme lui, à côté de lui, en même temps que lui. Tu as pris ton élan sur la même piste d’appel, tu as atterri dans la même fosse de sable. Tu l’as tellement scruté, regardé, étudié, fixé, qu’il t’a fait un clin d’œil.

Tu as aussi dépassé la planche d’appel trois fois. Tes premiers Championnats du monde viennent de prendre fin sans que tu atteignes la demi-finale. Éliminé sans avoir inscrit un résultat officiel.

Demain dans La Presse, tu vas lire ce que Pierre Foglia a écrit. « Ça fait trois semaines qu’il est ici pour ça, et il n’a pas réussi un seul saut. Comme s’il n’était pas venu. » Surin est un touriste, il ne vaut rien, il nous représente mal, il ne devrait pas être ici.

Il va s’excuser des années plus tard, mais ça va être dur. Tu vas te demander pourquoi il dit ça du petit cul qui veut juste réussir.

As-tu fait de ton mieux? Tu as fait de ton mieux.

Est-ce que c’est un échec? Un échec c’est quoi? C'est que tu n'as pas réussi du tout? Mais tu as réussi quelque chose, quelque part? Qu’est-ce que tu as réussi?

Tu as commencé à sauter il y a trois ans, d’abord le triple saut puis maintenant le saut en longueur. Et te voilà membre de l’équipe nationale canadienne, aux Championnats du monde. Tu n’as simplement pas fait la finale. C’est tout. C’est fini. On passe à autre chose.

La prochaine fois, tu vas faire mieux. Qu’est-ce que tu n’as pas fait comme il faut? Trouve-le, et concentre-toi sur ce qu’il faut faire pour t’améliorer.

Et rappelle-toi que Carl Lewis vient de te faire un clin d’œil.

Alors, pendant que tu célèbres comme tu le fais avec Daniel Saint-Hilaire sur la piste d’échauffement, lui qui t’a achalé tous les ans depuis que tu es en première secondaire pour que tu commences l’athlétisme, je vais te raconter ce que j’ai appris depuis.

Photo d'école de Bruny Surin
Photo d'école de Bruny Surin
(Photo : Courtoisie Bruny Surin)

Je sais que tu te souviens de la première chose que ta mère t’a dite quand tu es arrivé au beau milieu de janvier au Québec avec tes deux sœurs il y a 13 ans. « Ici, vous avez toutes les chances. » Elle n'a pas dit, sauf ça, ça ou ça. Vous avez TOUTES les chances.

Puis, elle a ajouté : « Dans la vie, travaille très dur. La vie c'est comme ça. Ne prends pas de raccourci. Tu triches, tôt ou tard, ça va t'éclater dans la face. »

Je te dis ça parce que dans un an tu vas participer à tes premiers Jeux olympiques et que Carl Lewis va se faire battre par un Canadien au 100 m. Pas toi, pas tout de suite, un autre, Ben Johnson.

Mais sa gloire sera bien éphémère parce que pour gagner il a triché. Et aujourd’hui, il en paie encore la note. Est-ce que ç’a valu la peine? Non. Tu ne prendras jamais cette voie.

Après les Jeux, tu vas toi-même passer du saut au sprint, alors que la poussière n’est pas encore retombée sur l’athlétisme canadien. C’est la bonne décision, mais je t’avertis, tu vas en baver. Personne ne va te faire de cadeau.

En 1989, tu vas partir en Italie pendant six mois avec le peu d’argent que tu as parce que c’est là que sont les meilleures compétitions. Tu veux être le meilleur, il te faudra voir ce qui se passe là. Tout ce que tu vas faire, dans ta petite maison de Sienne, c’est d’aller sur la piste le matin pour t’entraîner, puis retourner à la maison, tout seul, faire ta popote, écouter la télé, lire, seul.

Puis, l’après-midi, tu recommenceras. Encore tout seul.

Les fins de semaine, tu vas prendre ton sac à dos et te présenter aux compétitions. Plusieurs vont te fermer la porte parce que tu ne seras pas assez bon, et les autres athlètes vont rire de toi parce que tu ne réussiras pas à y entrer. Mais tu sais dans quoi tu t’es embarqué et tu ne vas pas lâcher, même si dans ta maison de Sienne tu vas pleurer, souvent, seul.

Mais tu n’es pas parti en Italie en touriste. Tu es parti pour étudier les techniques et les méthodes des meilleurs et apprendre d’eux. Et tu vas devenir l'un d'eux.

Bruny Surin à ses débuts en sprint, à Sienne, en Italie, en 1989.
Bruny Surin à ses débuts en sprint, à Sienne, en Italie, en 1989.
(Photo : Courtoisie Bruny Surin)

Depuis que tu as 17 ans, Daniel te parle de sophrologie, de psychologie, de confiance en soi.

« The Me I see is the Me I'll be. » La personne que tu vois est la personne que tu vas devenir.

Au début tu t’es dit, il est malade lui. Dans les camps d'entraînement, le matin, il ferme la lumière, et dit : « Pense que tu es en train de courir... » C’est un sauté! Mais tu y as adhéré, et je te dis, ça va fonctionner. Même aujourd'hui, en affaires, je le fais encore.

Daniel, ç'a été ton premier « psychologue ». Plus tard, tu vas travailler avec Wayne Halliwell, une sommité en psychologie sportive, et tu vas découvrir plein d’auteurs, comme Anthony Robbins, qui écrivent sur la motivation et sur la confiance en soi. Avec les années, ta connaissance de toi va s’amplifier et s’amplifier.

Tes connaissances sur la course et sur le fonctionnement de ton corps vont suivre la même trajectoire. Cette curiosité ne va jamais te lâcher et va t’amener à t’associer à différents entraîneurs. Bientôt, tu vas rencontrer Franco Barucci, puis Michel Portmann, et des années plus tard, Dan Pfaff.

À ton retour d’Italie en 1989, tu vas surprendre bien des gens en gagnant ton premier titre canadien au 100 m en 10,14 s.

En à peine une année, tu es devenu le troisième sprinteur de l’histoire canadienne. Ta progression ne sera pas toujours aussi rapide, loin de là! Il va falloir travailler, tous les jours, pour retrancher année après année quelques fractions de seconde à tes meilleurs chronos.

Bruny Surin en 1990, un an après ses débuts en sprint.
Bruny Surin en 1990, un an après ses débuts en sprint.
(Photo : Getty Images/Allsport)

Trois ans plus tard, aux Jeux olympiques de Barcelone, tu vas être à 5 centièmes de seconde d’une médaille. Quatrième aux Jeux olympiques!

Puis, l’année suivante, tu vas réaliser le 2e temps de l’histoire au 60 m. En 1993, tu seras même invaincu sur cette distance avant les Championnats du monde intérieur à Toronto.

Pour la première fois de ta carrière, tous les yeux seront rivés sur toi. Toute la pression sera sur toi. Dans l’élite mondiale à ce moment, tous les coureurs auront un titre ou une médaille olympique. C’est ton occasion de montrer que tu peux être le meilleur. Cette fois, c’est l’or ou rien.

Ton plus grand rival cette année-là, le Namibien Frankie Fredericks, va tenter d’utiliser cette pression à son avantage : « Tu es chez toi, dira-t-il. Tu es LE favori. Je n’ai aucune pression. Bruny, je vais te battre chez toi. »

Non. Tu vas le battre chez toi. D’un petit centième à la ligne. Devant tes amis, ta famille, tu vas devenir, oui, champion du monde.

« The Me I see is the Me I'll be. »

C’est un moment magique qui va t’apporter bien de la visibilité sur la scène internationale. Reebok et Nike vont même s’intéresser au petit gars de Cap-Haïtien. Les portes ne se fermeront plus devant toi.

Encore champion du monde! Bruny Surin défend son titre mondial au 60 m à Barcelone en 1995.
Encore champion du monde! Bruny Surin défend son titre mondial au 60 m à Barcelone en 1995.
(Photo : Getty Images/John Gichigi)

Quand tu vas te présenter en 1996 aux Jeux olympiques d’Atlanta, tu seras alors double champion du monde au 60 m en salle et vice-champion du monde au 100 m en extérieur.

Tu seras même descendu pour la première fois sous la barre mythique des 10 secondes au 100 m l’année d’avant… à Montréal en plus!

Logiquement, à Atlanta, tu repartais avec une médaille.

Tu montais sur le podium olympique.

Ta confiance était immense.

Mais Bruny, tu es entré dans une bulle nocive au début de l’été 1996 et elle s’apprête à éclater au pire moment.

Quelque chose cloche, depuis mai, mais tu ne sais pas quoi. Tu n’as pas de blessure, tu es dans la meilleure forme de ta carrière. Mais tu sais qu'il y a quelque chose qui cloche. Un sentiment étrange? Un burn-out? Tu n’as jamais été dépressif, mais est-ce que c’est ça? Tu n’es pas blessé. À l'entraînement, tu fais des temps canon. Mais en même temps, quelque chose ne va pas.

Si quelqu’un avait détecté la zone néfaste dans laquelle tu es entrée, ou avait vu quelque chose dans ton regard, ou ton comportement, peut-être que ça t'aurait réveillé avant. Mais de prime abord, tu n’es pas quelqu'un qui parle beaucoup. Même à ta femme.

Ah, j’ai oublié de te dire! Tu t’es marié à Bianelle. (Félicitations!)

Encore aujourd’hui, tu lui répètes souvent que tu ne sais pas pourquoi elle est encore avec toi tellement qu’avant les compétitions tu pouvais devenir bête... Une bonne semaine avant n’importe quelle compétition. D’un meeting provincial aux Jeux olympiques, tu n’étais pas vivable. Tu as ton objectif à atteindre, mais une semaine avant, c’est : « Achale-moi pas, pose-moi pas de questions. »

Bruny Surin se concentre avant une course.
Bruny Surin se concentre avant une course.
(Photo : Reuters)

Cette fois, ça fait des semaines que tu es dans cette bulle. Et même si vous avez grandi ensemble, même si elle a toujours été là dans les bons et dans les mauvais moments, tu ne lui demandes jamais d’aide. Tu n’as jamais voulu être un fardeau pour elle, même aujourd’hui quand tes affaires (tu es rendu un homme d’affaires, Bruny) connaissent des ratés. Mais même si tu ne veux jamais l’exposer à tes problèmes, tu seras bien content de la retrouver sur le bord de la piste quand tout va s’écrouler.

Atlanta, ça va te rendre plus fort, mais ça va te coûter cher aussi. Aujourd'hui, la récompense, c'est qu'en affaires ou ailleurs dans la vie, tu sais que tu peux traverser n’importe quoi.

Le matin des finales du 100 m, il y a un événement qui se passe, bizarre, un dernier signe que quelque chose ne va pas.

En athlétisme, tous ceux qui ont un potentiel de médailles ont aussi un uniforme du Comité olympique canadien en plus de celui d'Athlétisme Canada. Si tu dois partir pour les demi-finales et la finale et que tu as une chance de médaille, tu pars avec l’uniforme du COC. Au cas où.

Avant chaque compétition, tu prépares toujours avec minutie tes affaires, mais ce matin-là, quand tu vois cet équipement du COC que tu vas porter sur le podium si jamais tu gagnais une médaille, tu le regardes… et tu t’en vas.

Tu ne pars pas avec.

Tu fermes la porte et dis à Michel Portmann : « Let's go, on est prêt. On y va. »

- Bruny, tu es sûr que tu as toutes tes affaires, tu as tes pointes, tu as ceci et cela?

- Ouais, ouais.

Mais Michel retourne faire une dernière vérification. « Ah, tu as oublié ton uniforme. »

« Ouais, peu importe », que tu lui réponds.

Et c'est lui qui l'apporte.

Durant tout le trajet jusqu’au stade olympique d’Atlanta, le sentiment d’étrangeté ne te quitte pas, ni une fois arrivé au stade. Et pas plus une fois arrivé sur la piste pour ta demi-finale, ou dans les blocs de départ, dans le couloir 1. En traversant la ligne d’arrivée, tu ne sais pas plus. Tu regardes le tableau, 5e.

Le cauchemar.

Il fait noir et tu vois des étoiles.

Tu retournes à la piste d'échauffement. Michel est là, Bianelle aussi. Ça pleure. Personne ne comprend ce qui s’est passé.

De la piste d’échauffement, quelques minutes plus tard, tu vas voir Donovan Bailey gagner. Le Canada gagne! 9,84 s! Record du monde!

Mais, tu n’es pas là. Tu es un spectateur.

Vue aérienne de la finale du 100 m d'Atlanta
Vue aérienne de la finale du 100 m d'Atlanta
(Photo : Getty Images/Pascal Rondeau)

Tu étais censé être du scénario, et dans ce scénario, c'était la médaille d'or. Une médaille sûre, mais là tu es en-dehors, spectateur. Tu es un perdant avec l’habit du Canada.

Tout va vite ensuite. Tu prends l’autobus ou la voiture, tu retournes à la maison et tu mets la cassette de la course dans le VHS. Est-ce que c'est biomécanique? Qu'est-ce que tu as fait? Michel, Bianelle et toi regardez encore et encore, mais personne ne comprend. Et puis, tu continues tout seul à regarder la course. Sans exagérer, tu vas la regarder 50 fois.

Puis, à un moment, ça va te frapper. Pow. Dans ta préparation avant les Jeux, à au moins trois reprises en route vers l'entraînement, tu étais dans ta voiture sans aucune flamme, sans aucune passion. On dirait que tu n'aimes pas ça t’entraîner, Bruny.

À trois reprises, tu as fait demi-tour et tu es retourné chez toi.

Ça n’était jamais arrivé avant. Et en creusant ce soir-là, la bulle va révéler ce qu’elle cachait.

Pourquoi est-ce que tu voulais cette médaille-là? Pour tes amis, ta famille, ton pays, tes commanditaires. La pression folle d’une médaille pour tout ce monde-là.

Mais toi là-dedans, tu t’étais complètement effacé.

Pendant des mois, pendant toute ta préparation, tu t’étais isolé. Tu ne voyais pas tes amis. C'était seulement entraînement, massage, famille. Sortir, faire un peu de social, ça n’existait plus.

Solutions :
  • avoir du plaisir;
  • courir pour toi.

La priorité, c'est toi.

Le lendemain, quand tu vas patauger dans la piscine de la maison d’Atlanta en chantonnant Life is good, tes proches ne vont pas comprendre.

« Bruny, ça va? Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on a manqué? Tu viens d'avoir ta pire défaite, et tu t'amuses. Tu nous niaises ou quoi? »

Bruny, il n’est pas sérieux. Tu vas l’entendre souvent celle-là. On dirait que tu ne fais pas ça sérieusement. Tu vas l’entendre des médias, mais des amis aussi.

« Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Que je dise aux gens qu’on va refaire la finale? »

Après une mauvaise compétition, pour eux, il faudrait que tu casses tout. Mais pendant combien de temps? Deux semaines, trois semaines? Combien de temps?

Toi, tu n’es pas comme ça. Dans rien.

Ça fait mal, mais tu sais pourquoi c'est arrivé, et tu sais quoi faire maintenant.

Tu as appris, pourquoi te morfondre? Life is good!

Oh, et dans quatre jours, il y a le relais 4 x 100 m.

La première fois que tu vas voir les gars - Glenroy Gilbert, Robert Esmie et Donovan Bailey - ils vont être mal à l’aise pour toi. Ils ne sauront pas quoi te dire. C’est toi qui vas les encourager parce que si tu veux gagner l’or à ce relais, tu sais que tu ne peux pas arriver à l’entraînement débiné.

« Let’s go guys. Don’t worry. J’ai réglé mes problèmes. Let’s go kick some ...! »

Et puis, la chimie qui existe entre vous doit être parfaite. Vous avez une stratégie risquée pour battre les Américains, qui sont, sur papier, plus vite que vous. Mais il vous faut être extrêmement précis dans le passage du témoin.

Il n’y a aucune marge d’erreur.

Mais vous savez que vous pouvez le faire. Vous l’avez, cette confiance-là. Il n’y a pas de place pour le doute, pour la finale ratée.

Aujourd'hui, quand je regarde la finale du 4 x 100 mètres à Atlanta, j'en ai encore des frissons. Parce que quand je regarde cette course-là, c'est tout le bagage, c'est toute l'histoire, du 100 mètres qui n'a pas marché aux risques que nous avons pris.

Aujourd'hui, quand je regarde la finale du 4 x 100 m des Jeux olympiques d’Atlanta, j'en ai encore des frissons. Parce que quand je regarde cette course-là, c'est tout le bagage, c'est toute l'histoire, du 100 m qui n'a pas marché aux risques que nous avons pris.

Si tu avais gagné une médaille d'or plus tôt au 100 m individuel, ça t’aurait rapporté plus d'argent au bout du compte. Mais perdre t’a rendu plus fort. N’est-ce pas mieux?

À partir de là, chaque fois que tu seras dans ce même genre de bulle, de zone, tu vas le détecter parce que tu te connais mieux.

Aujourd'hui, je ne peux passer plus d'une dizaine de jours ou deux semaines sans m'asseoir et prendre le temps de me demander : « Où est-ce que je suis aujourd'hui? Est-ce qu'il y a quelque chose que je manque? Est-ce je suis heureux? Mon entraînement? Mon entreprise? Ma famille? »

Je le fais tout le temps, tout le temps.

« Surin, let’s go. Finals! »

On est à la sélection olympique canadienne des Jeux de Sydney, en août 2000.

« Finals! »

Bruny Surin se fait masser lors des championnats canadiens de 2000 à Victoria, en Colombie-Britannique.
Bruny Surin se fait masser lors des championnats canadiens de 2000 à Victoria, en Colombie-Britannique.
(Photo : La Presse canadienne/Chuck Stoody)

Toute la compétition est en retard et tu as un petit malaise, une tension derrière un genou, dans la cuisse. Le chiro a à peine commencé à te masser qu’on t’appelle.

« Finals! »

Les estrades sont bondées. Le pays attend de vous voir, toi et Donovan, en finale. Toute la publicité a été faite autour de ça. Si tu ne cours pas, tu vas aller aux Jeux quand même, mais les médias vont te massacrer. Les sprinteurs sont des prima donna, qu’ils vont encore écrire.

« La foule est venue pour ça, Bruny. Par respect pour eux… »

« Ouais, ouais, c’est bon, c’est bon. J’y vais! »

Le départ est donné. Mais à 80 mètres, c'est comme si tu prenais une aiguille et que tu te la rentrais, bang, juste à l’endroit où la cuisse devient la fesse. Tu gagnes la course.

En franchissant la ligne, tu te dis : « Un peu de glace, et ça va être beau. »

Mais quand tu vas dire à ton entraîneur Dan Pfaff qu’à 80 mètres, c’était comme une aiguille qu’on, bang, te rentrait dans la cuisse, sa face va tomber.

Trois heures plus tard, quand ton corps va s’être refroidi, ta jambe va être comme de la roche.

Nous sommes un mois avant les Jeux.

Physio, résonance magnétique, on ne trouve rien.

« Vous ne trouvez rien, mais j'ai mal! »

Toronto, d'autres spécialistes. Résonance magnétique.

« Essaie de courir! »

Impossible. Bloqué à 50 % de ta puissance.

« Ça doit être dans ta tête. »

Pas cette fois. Ta tête est bien. Tu as mal.

Tu vas quand même aux Jeux de Sydney. Là-bas, sans exagérer, c’est de 4 à 5 heures de traitements chaque jour. Tu es encore vice-champion du monde. Logiquement, encore une fois, c’était une médaille. C'est fou, c'est un cauchemar. Un autre.

Première course des qualifications du 100 m. À chaque foulée, l'aiguille. Tac, tac, tac.

Le temps est médiocre : 10,41 s. Même que CBC annonce : « Bruny Surin est éliminé. »

Au repêchage, tu seras le dernier qualifié. Sur 40 coureurs. Le podium est loin.

À l'hôpital du village olympique, le diagnostic tombe enfin : déchirure du ligament sacro-tubéreux (ça relie le sacrum à l'ischion).

De l'hôpital, tu retournes directement sur la piste avec ton équipe. Ghislaine Robert, ta docteure, t’annonce qu’il ne peut rien y arriver de dramatique. Ce sont tes derniers Jeux.

« Ce que je peux te faire, c’est te geler localement, avec de la Marcaline, et on verra. »

« Tu es sûr que je ne peux pas éclater ma jambe? »

« Non, fais-moi confiance », dit-elle.

Après l'injection, tu ne sens plus rien. Tu fais les quarts de finale : 8e temps.

Le lendemain, on refait le processus avant la demi-finale, mais la douleur ne s’en va pas. Deuxième injection. Toujours pas. Troisième injection. Il y a tellement de liquide dans ton corps que tu vas dégueuler, mais la douleur ne part pas.

À vos marques. Douleur.

Prêt. Douleur.

Partez.

Au lieu de courir, tu marches dans ton corridor en ligne droite. Tu aurais pu te coucher dans le gazon, mais les prochaines 50,94 secondes vont se passer dans ta tête.

Pendant le 100 m le plus lent de ta carrière, tu vas décanter immédiatement sur la piste.

« J’ai fait tout ce que je pouvais faire. Quatre-cinq heures de traitements par jour, puis les injections. Ma femme est là. Mes enfants sont à Montréal, en santé, j'ai une belle famille. Life is good. »

Bruny Surin relâche son effort au début de sa demi-finale du 100 m des Jeux de Sydney.
Bruny Surin relâche son effort au début de sa demi-finale du 100 m des Jeux de Sydney.
(Photo : La Presse canadienne/Ryan Remiorz)

Quand tu vas aller voir les journalistes, ça va être comme dans la piscine d’Atlanta.

« Bruny, il n'est pas sérieux. »

Ils voulaient que tu casses tout, pour faire de la bonne télé.

J’ai gardé le meilleur pour la fin.

L’année d’avant, en 1999 à Séville, aux Championnats du monde, tu vas réaliser la meilleure course de ta vie à 32 ans. Après les Jeux d’Atlanta, tu avais pris la décision de partir au Texas t’entraîner avec Dan Pfaff, comme Donovan Bailey, pour comprendre comment il pouvait courir aussi vite.

À votre première rencontre, Dan avait été direct.

« Tu cours mal Bruny. »

Et c’est avec lui que tu vas véritablement apprendre à sprinter, de façon biomécanique, au-delà des 60 mètres après lesquels tu ralentissais toujours un peu.

Bruny Surin et son ancien entraîneur Dan Pfaff
Bruny Surin et son ancien entraîneur Dan Pfaff
(Photo : Courtoisie Bruny Surin)

À Séville, ce sera une course presque parfaite à deux enjambées près. Dan est catégorique : sans ces deux infimes imprécisions, ça aurait été un record du monde. Tu vas, un jour, être capable de voir ces détails.

Pour la deuxième fois, tu seras 2e au 100 m des Championnats du monde, mais tu seras presque 2 dixièmes plus rapide que 4 ans auparavant. Je sais que pour certains, 2e, c’est perdre, mais pas pour toi.

En croisant le fil, tu seras même plus heureux que le champion Maurice Greene. Ce sera le party sur la piste, avec ton équipe, avec les journalistes, avec tout le monde. Life is good. Tu viendras de faire le meilleur temps de ta carrière.

Puis, dans la salle d’attente pour faire le test antidopage, quand le nuage sur lequel tu seras s’estompera un peu, la signification de ton chrono, encore aujourd’hui le record canadien (que tu partages avec Donovan), va t’apparaître.

9,84 s. Bruny Surin est devancé à la ligne par Maurice Greene lors des Championnats du monde de Séville, en 1999, mais égale le record canadien.
9,84 s. Bruny Surin est devancé à la ligne par Maurice Greene lors des Championnats du monde de Séville, en 1999, mais égale le record canadien.
(Photo : Reuters)

- « J’ai fait 9,84 », diras-tu à Bianelle.

- Ça fait déjà deux heures Bruny…

- J’ai fait 9,84!

Les frissons. Le soir à Séville, à 21 h, il fait encore 32 degrés, et même avec deux t-shirts, tu trembleras de froid. Fort. En anglais, ils disent : « Your body shuts down. » Ton corps se sera relâché d’un coup. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais tu trembleras de partout toute la soirée, jusqu’au lendemain.

Tu viendras de réaliser.

Aujourd’hui, dans les livres des records, ton nom arrive avant celui de Carl Lewis et son 9,86.

Quand tu avais dit, à 17 ans, à Daniel Saint-Hilaire que tu voulais être aux Jeux olympiques et faire comme Carl Lewis, et que tout le monde riait de toi, il t’avait dit : « Imagine que tu es capable. Conditionne ton cerveau. »

« The Me I see is the Me I'll be. »

La personne que tu vois est la personne que tu vas devenir.

Carl Lewis, Frankie Fredericks et Bruny Surin à Lille en 1993
Carl Lewis, Frankie Fredericks et Bruny Surin à Lille en 1993
(Photo : Getty Images/Gray Mortimore/Allsport)

Propos recueillis par Olivier Paradis-Lemieux

Photo en couverture : Getty Images/Tony Duffy/Allsport