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Paige Alms surfe sur une vague à Hawaï.

Paige Alms - À la recherche de la prochaine vague géante

« Pour vivre notre passion, on se met dans des situations dangereuses. Vagues immenses signifient aussi dangers immenses. »

Signé par Paige Alms

Rédigé d’après les propos de Paige Alms, surfeuse canadienne tentant de se qualifier pour les Jeux olympiques de Tokyo, deux fois championne du monde de vagues géantes

L’océan est puissant et imprévisible.

En tant que surfeurs, on est souvent projetés sous l’eau violemment. Et ce n’est pas toujours facile de ressortir la tête pour prendre une inspiration.

Ne pas être capable de respirer, c’est un sentiment complètement paniquant. Même si ton corps a assez d’air pour survivre plusieurs secondes sous l’eau, ton cerveau ne le sait pas.  

Pour vivre notre passion, on se met dans des situations dangereuses. Vagues immenses signifient aussi dangers immenses. 

Parfois, ça peut être vraiment apeurant, surtout quand on connaît les conséquences possibles si les choses tournent mal : lourdes chutes, fractures, dislocations, commotions cérébrales. Certains y ont même laissé leur vie. 

Il faut faire confiance à la capacité de notre corps à réagir à ce qui arrive. C’est pour ça que l’on s’entraîne. On ne peut pas se permettre de douter parce que c’est quand le doute survient que ça devient le plus dangereux. 

C’est sûr que c’est effrayant. Il faut que ce le soit.

Une vague casse au large de Nazaré, au Portugal, en février 2020.

Une vague au large de Nazaré, au Portugal

Photo : Getty Images / Laurent Masurel/WSL

Je suis assise sur ma planche, au milieu de l’océan.

Soudainement, je l'aperçois au loin. La vague que j’attendais. Une vague de 12 mètres (50 pieds).

Je ne pourrais me sentir plus vivante qu’à ce moment précis, celui où je m’apprête à descendre dans la vague. Je sens la cire sous mes pieds (celle qu’on met pour nous empêcher de glisser sur la planche), le sel dans mes cheveux, le soleil sur ma peau. Je me sens soulevée par la puissance de l’océan. 

Surfer des vagues géantes — ce qui est devenu ma spécialité — c’est un peu comme s’élancer dans une montagne en mouvement. 

Oui, ça fait peur. Oui, c’est dangereux. Mais ça me procure le plus beau sentiment du monde. Et, au-delà de tout, c’est la seule chose qui me permet de vivre pleinement le moment présent.

Le reste du temps, ça tourne à plus de 100 milles à l’heure dans ma tête. Tout se bouscule. Mais je ne peux pas penser à ce que je vais manger pour souper quand j’affronte une vague de 15 mètres de hauteur. 

Parfois, je vois la vague arriver et je suis en pleine confiance. C’était celle que j’attendais. Mais d’autres fois, elle arrive et je ne pourrais être moins certaine de ce qui va se passer. 

C’est imprévisible et c’est un sentiment différent chaque fois. Jamais je ne vais revivre la même vague parce c’est impossible. Aucune vague n’est pareille à une autre. C’est pour cette raison que j’adore ça.

Je me déplace dans l’océan en faisant confiance seulement à mes connaissances et à mon corps. Tout est une question de sensations. Ce sont les émotions qui dirigent, pas la tête. 

L’énergie qui m'envahit quand je surfe une vague, peu importe sa taille ou son intensité, est magique. Je souhaite à tout le monde de vivre ça au moins une fois dans sa vie.

Paige Alms surfe sur une énorme vague pendant que deux secouristes la regardent, sur leurs motomarines.

Paige Alms à l'oeuvre au Peahi Challenge, à Hawaï, en 2017

Photo : Getty Images / BRIAN BIELMANN/AFP

La vie de surfeuse professionnelle est un monde à part. C’est très imprévisible, mais en même temps, c’est une vie de liberté. On vit au gré des vagues, au sens propre et comme au figuré. 

On ne peut pas savoir tellement à l’avance quand elles seront au rendez-vous. Il faut consulter les prévisions sur des sites Internet spécialisés ou encore à la radio. Il faut être prêt à tout moment parce que, lorsque les vagues sont au rendez-vous, il faut y aller, et maintenant.  

Je suis née à Victoria, en Colombie-Britannique, mais j’habite Hawaï depuis plus de 20 ans. J’ai une petite maison sur l’île de Maui. Ici, le surf est vraiment au coeur de la vie des gens. 

Le matin, à la radio, il n’y a pas que les prévisions météo. Les animateurs font toujours un rapport des conditions de surf. 

L’hiver est la saison que je préfère. C’est le moment où nous avons les meilleures conditions. C’est à ce moment que l’océan se déchaîne pour nous offrir des montagnes mouvantes. 

J’habite à quelques minutes seulement de l’un des meilleurs endroits de surf du monde, un coin d’océan qu’on appelle Jaws et qui porte bien son nom. De novembre à mars, les vagues y sont monstrueuses. Elles peuvent facilement atteindre les 20 m et arriver à une vitesse de 50 km/h.

Il faut vraiment être préparé pour s’y aventurer. 

En été, je suis davantage sur la route. En 2019, j’ai d’ailleurs enchaîné une séquence de six mois durant lesquels je me suis promenée aux États-Unis pour des événements promotionnels, aux îles Fidji, au Mexique, au Canada et au Japon. 

Eh oui, au Canada et au Japon, parce que j’essaie de me qualifier pour les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai déjà 32 ans. J’avais arrêté la compétition depuis un moment, mais j’aimerais y représenter le Canada et assister à l’entrée de notre sport à ce grand rendez-vous international.

Étendue sur sa planche de surf, Paige Alms sourit.

Paige Alms après sa troisième conquête à vie du championnat de grosse vagues Jaws, à Hawaï, en décembre 2019

Photo : Getty Images / Cait Miers/WSL

Ma spécialité, ce sont les grosses vagues. Par là, je veux dire des vagues de 7 à 20 m. J’ai été initiée à ça à l’âge de 15 ans et j’ai tout de suite eu la piqûre. Je me souviens que je voyais les garçons de mon âge commencer à courir les grosses vagues et j’ai voulu les suivre. Je me suis dit que s’ils pouvaient le faire, je le pouvais aussi. 

À 18 ans, j’étais fin prête à m’élancer à Jaws et ça a complètement changé ma vie. Je suis devenue une chasseuse de grosses vagues. J’ai commencé à rechercher cette intensité, cette adrénaline, partout. 

Il y a aussi toute l’ambiance qui entoure le milieu du surf de grosses vagues. On regarde les prévisions tous les jours et, à un moment, ça y est. Une tempête est prévue, les vagues sont là. 

Ah oui, parce que nous les surfeurs, on ne réagit pas comme tout le monde à l’arrivée d’une tempête. Pour nous, si un ouragan ou un phénomène météo s'approche, ça veut dire que les vagues seront au rendez-vous. 

Quand on voit sur le radar que ce sera une journée avec de belles vagues, la fébrilité est palpable. Tout le monde est prêt. 

Le surf, c’est aussi un moyen de créer de belles amitiés. C’est génial de tous se retrouver au bord de l’eau à analyser les vagues, à mettre de la cire sur notre planche et à se préparer à y aller. 

Puis, chacun assis sur sa planche, au large, on attend les plus belles vagues pour s’élancer. Et même si je n’ai pas la meilleure vague de la journée, c’est magique parce que je peux partager les émotions vécues par mes amis. 

Je sais que ça peut paraître bizarre, mais c’est presque plus satisfaisant de regarder quelqu’un attraper la vague de sa vie que de la surfer soi-même. C’est aussi ça qui est spécial avec le surf : tout ce qu’on peut partager avec les gens qui nous entourent.

Paige Alms paraît suspendue dans les airs, attachée à sa planche, en pleine chute.

Paige Alms chute pendant le Jaws Challenge à Hawaï, en 2018.

Photo : Getty Images / Richard Hallman/World Surf League

Il y a quelques années, j’ai vécu la pire épreuve de ma vie.

Je surfais à Maverick, au Mexique. Ce jour-là, les vagues étaient monstrueuses. Je tournais pour remonter dans une superbe vague quand quelque chose s’est produit et j’ai chuté. Ce n’était pas beau.

J’ai senti tout de suite que quelque chose n’allait pas avec mon épaule, mais je ne pensais qu’à sortir la tête de l’eau pour respirer.

C’est quand j’ai pris une inspiration que j’ai su que ce n’était pas une petite blessure. 

Quelqu'un est venu à ma rescousse en motomarine, m'a agrippée et m'a assise à l'arrière, puis a enveloppé et stabilisé mon bras avec un chandail. C’était tellement douloureux. Je n’avais jamais ressenti une douleur aussi horrible. J’avais peur.

En rentrant à la maison, j'ai passé des radiographies : mon épaule était fracturée en plus d’être disloquée. 

Six mois hors de l’eau. L’horreur. 

Le processus de réadaptation a été pénible. Une épaule, c’est long à guérir et je crois que ça ne retrouve jamais sa pleine capacité. Encore aujourd’hui, je ressens des douleurs quand je place mon bras dans certaines positions.

Cet accident a changé ma vie à jamais, et pas seulement à cause des douleurs qui me hantent. Le moment où je suis tombée, le sentiment de peur que ça m’a procuré, je ne l’oublierai jamais. Il est toujours là, dans un petit coin de ma tête. 

J’ai mis beaucoup de temps à retrouver ma confiance quand j’ai eu le feu vert des médecins pour retourner à l’eau. Maintenant, je sais à quel point mon sport peut faire mal. 

C’est impossible de ne pas se blesser quand tu es un surfeur, spécialement quand tu te spécialises dans les grosses vagues. Tu mets ton corps dans des situations où les chocs sont violents. 

Oui, c’est juste de l’eau, mais à une certaine vitesse, l’océan frappe comme une tonne de briques. 

On dirait cependant que tu ne le réalises pas tant que tu n’as pas eu une blessure grave. Là, tu ne fais pas qu’en être conscient, tu le ressens.


J’ai maintenant la chance d’avoir la vie de mes rêves. Je vis de ma passion, mais ce n’est pas arrivé comme ça. J’ai dû bûcher pour me rendre où je suis. 

Quand j’étais plus jeune, je n’arrivais pas à obtenir des commanditaires. Le surf est un milieu où les hommes ont toujours été avantagés et c’était pire quand j’ai commencé. 

Paige Alms rit.

Paige Alms pendant les World Surfing Games en 2018, au Japon

Photo : Getty Images / Matt Roberts

J’ai donc travaillé dans des magasins de réparations de planches, j’ai fait de la peinture, des travaux manuels, j’ai travaillé comme serveuse. Les petits boulots, je les ai tous faits. Tant que ça me permettait de continuer à surfer...

Ç’a été un défi énorme de convaincre une compagnie de croire en moi, mais j’y suis finalement arrivée. 

J’ai toujours cru en mes rêves et le travail a payé. C’est le message que je transmets aux jeunes quand on m’invite à donner une conférence dans une école. Je veux que les élèves se permettent de rêver. 

Sky is the limit!

Je crois que ce sera plus facile à l’avenir pour les petites filles qui souhaitent devenir surfeuses. Nous avons été plusieurs ambassadrices pour le sport, nous nous sommes démenées. Et j’espère que notre lutte continuera de permettre aux filles de croire en elles.


Oui, l’océan est imprévisible, dangereux. Mais aussi puissant qu’il soit, il est pour moi synonyme de paix. 

Le surf, c’est ma vie. Et j’espère que ça le restera pour toujours. Je veux continuer de repousser les limites et vivre le moment présent. 

Malgré les risques, l’inconnu, le souvenir de la douleur, malgré même la peur parfois devant l’immensité d’une vague, je veux sentir la cire sous mes pieds le plus longtemps possible. Parce que pour moi, c’est ça la vie.

Paige Alms se tient en équilibre sur sa planche sur une énorme vague.

Paige Alms surfe sur une vague de Peahi, à Hawaï

Photo : Getty Images / Keoki Saguibo/WSL

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête par Kelly Cestari/World Surf League via Getty Images