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Jean-Luc Brassard tient son fils Grey, qui rit, sous le regard de sa conjointe Shana et de leur fille Ciel.

Jean-Luc Brassard - Lettre à mes deux enfants

« Mettre des enfants au monde m’inquiétait énormément. Les changements climatiques, les politiciens qui ne pensent qu’à la prochaine élection, le système scolaire qui ne valorise que les doués… Est-ce que je voulais vraiment les soumettre à tout ça? »

Signé par Jean-Luc Brassard

L’auteur a été skieur acrobatique spécialiste de l’épreuve des bosses pendant 12 ans, a participé à quatre Jeux olympiques et a notamment remporté la médaille d’or à ceux de Lillehammer.

Son texte s'inscrit dans une série de lettres que des athlètes ou d'ex-athlètes adressent à leurs enfants. Vous pouvez lire celui du patineur de vitesse Charles Hamelin ici, celui de la patineuse artistique Meagan Duhamel ici, celui du skieur Manuel Osborne-Paradis ici et celui de la joueuse de soccer Karina LeBlanc ici.

Ce n’est assurément pas l’un des plus beaux endroits sur terre. Mais dans mon coeur, ce l’est. Mon île. Mais aussi la vôtre, toi mon fils Grey, 3 ans, toi ma fille Ciel, presque 6 mois.

Cette petite île, l’île Dondaine, dans le Saint-Laurent, juste derrière la maison où nous habitons et dans laquelle j’ai grandi moi aussi. Cette île où, aujourd’hui, nous allons marcher en famille pratiquement chaque jour.

Cette famille, ces enfants que j’ai hésité à avoir. J’y reviendrai plus bas.

La vie est drôlement faite parce que, vous savez, cette île a été mon terrain de jeu à moi aussi. C’était le paradis du p'tit gars que j’étais.

Déjà jeune, je connaissais tous les sentiers par coeur. Je prenais des bâtons de popsicle et je les clouais sur les arbres pour les baliser, à l’intention des prochains visiteurs. Je voulais que les gens la découvrent, cette île. Je voulais la partager. Je ne me rendais pas compte qu’en faisant cela, j’aidais aussi des soûlons à venir y faire la fête à 3 h du matin pour repartir en y laissant leurs canettes et leurs bouteilles vides.

Un aperçu du paysage entourant l'île Dondaine

Un aperçu du paysage entourant l'île Dondaine

Photo : fournie par Jean-Luc Brassard

Je passais carrément mes journées sur cette île. Je partais après le déjeuner, avec mon lunch, et je rentrais à la maison juste avant le souper. J’allais explorer, construire des ponts avec des arbres morts, ramasser des roches, fabriquer des barrages.

Des affaires de p'tit gars.

Mes parents, vos grands-parents, me laissaient aller. Ils venaient me voir de temps en temps pour s’assurer que tout était correct. Le soir, ils me demandaient de leur raconter ce que j’avais fait. Puis, je dormais à poings fermés.

Tout au long de ma vie, j’ai été en communion avec cette île.

Adolescent, j’allais m’y entraîner en vue de ma prochaine saison de ski de bosses. Quand l’eau baissait, elle mettait à nu des lits de roches immenses sur lesquelles je courais le plus vite possible. Je devais anticiper celles qui risquaient de me faire glisser, celles qui pourraient se retourner sous mon poids, celles qui allaient me déstabiliser.

Pourtant, elle n’a rien d’extraordinaire, cette petite île. Elle n’abrite pas de pins de 200 ans, elle n’a pas de montagnes de 2000 m. Même qu’elle porte des cicatrices du passé. Elle a été excavée sur près du quart de sa superficie pour offrir du substrat à un grand pont en construction à proximité. La plaie ainsi créée est restée dénudée pendant des décennies et, encore aujourd’hui, des plantes ont par endroits de la difficulté à y pousser.

Sur ce bout de terre qui baigne dans le fleuve, près de Coteau-du-Lac, il n’y a que la beauté simple de la nature. Une fois qu’on a passé le petit pont et qu’on est rendu dessus, on oublie tout ce qu’elle n'a pas et on la trouve parfaite, juste à notre hauteur. Juste là pour nous apaiser, nous calmer. Juste là pour que je te poursuive dans les sentiers et que j’entende ton rire d’enfant, Grey. Juste pour qu’on y marche calmement en famille.

Cette famille que je ne prévoyais jamais avoir dans ma vie.


Jean-Luc Brassard et son fils Grey marchent sur des rochers en bordure de l'eau.

Jean-Luc Brassard et son fils Grey

Photo : fournie par Jean-Luc Brassard

Honnêtement, avoir des enfants n’était pas du tout dans mon plan de vie. D’ailleurs, je vous ai eu sur le tard. J’ai eu 48 ans cet été.

L’une des raisons de mon hésitation, c’est que je ne sais pas ce que moi, ce que nous en tant que société allons laisser à nos enfants.

La meilleure illustration de ça, nous l’avons quand, chaque deux jours, nous remplissons un gros sac de mégots de cigarettes, de bouteilles cassées, de canettes rouillées et de vidanges de toutes sortes pendant notre marche sur l’île. Des cochonneries laissées là par des promeneurs sans scrupules.

Déjà jeune, je voyais bien que des gens détruisaient ce petit milieu naturel. En grandissant, puis en voyageant, j’ai constaté que cette pollution n’était pas qu’à l’échelle de la petite île derrière chez nous, mais à celle de la planète entière.

L’environnement a toujours été un sujet qui m’était cher.

Je sais bien qu’il y a 15 000 ans, il y avait 1 km de glace par-dessus nos têtes partout au Canada et qu'après des millénaires de relative stabilité, la courbe de température, depuis 40 ans, s’est mise à plonger dramatiquement vers un réchauffement pas possible.

Contrairement à l'actuelle pandémie, qui nous a mis des morts sous les yeux, ce réchauffement est plus sournois. Mais en se fiant aux chiffres du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, on sait bien qu’il va bientôt forcer des centaines des millions de personnes à se déplacer pour s’éloigner de ce qui deviendra lentement un désert.

Et là, l’humanité va se retrouver avec un problème majeur. Aucun mur ne réussira à arrêter des gens qui ont besoin de survivre.

Je vois bien, aussi, toute notre réticence, en tant qu’espèce, à modifier nos petites habitudes pour contrer ce réchauffement qui devient de plus en plus inévitable.

Je ne suis pas parfait. Moi aussi, j’ai encore une auto à essence, mais j’essaie de faire ma part. Et comme tout le monde, la tâche me semble parfois impossible.

Toutes ces questions-là me tracassaient quant à l’idée d’avoir un jour des enfants. Tout ça me donnait, et me donne encore, la trouille.

Mais j'ai rencontré votre mère Shana et je suis tombé en amour. Puis, devant son appel à la maternité, j’ai décidé d’aller de l'avant. De plonger les yeux fermés. C’est un peu ça, la force de l’amour : accepter de faire un saut dans le vide sans trop savoir ce qui nous attend.

Puis Grey, le premier, tu es arrivé. Avec les joies et les difficultés qui accompagnent toujours le fait de devenir parent, tu es probablement la plus belle réalisation de ma vie.

Par cette lettre, je voulais que vous sachiez, mes enfants, que j’y croyais, moi, à ces petits changements dans nos habitudes qui pouvaient mener à de plus grands.

Pour vous.


C’est fascinant de voir à quel point l’être humain apprend par mimétisme.

À mon époque, il n’y avait que peu de personnes qui pratiquaient le ski de bosses, alors j’ai appris en regardant des vidéos.

Jean-Luc Brassard et son fils Grey rient ensemble.

Jean-Luc Brassard et son fils Grey

Photo : fournie par Jean-Luc Brassard

Aujourd’hui, je te regarde, mon fils, jouer avec ton petit râteau et ta petite pelle. Normal, j’ai moi- même toujours un râteau ou un pelle à la main quand je suis dans la cour. Tu m’imites. Les enfants sont des éponges.

Cet apprentissage visuel, je me rends compte que c’est celui que j’ai moi-même reçu de mes parents. J’ai toujours eu un grand respect pour la nature, et mes parents ont probablement été relativement à l’avant-garde à ce chapitre. Je me souviens que nous avions une grande bibliothèque garnie de plusieurs livres portant sur l’écologie.

Lors de mes compétitions, peu importe l’endroit dans le monde, le voyage lui-même m’était aussi important que l’épreuve sportive. Il fallait toujours que je fasse le tour du centre de ski, que j’aille voir cette nature, ces grandes montagnes. L’été, quand on s’entraînait sur les glaciers, j’allais faire des promenades pour découvrir autre chose. Ça m’a toujours épanoui. Oui, c’est bien d’aller visiter les grands musées, mais à mes yeux, il n’y a pas meilleur chef-d’oeuvre que cette grande nature, notamment celle que nous avons ici, au Québec, au Canada. Mais cette nature, je la vois tomber, ici comme ailleurs.


Plusieurs choses me désarçonnent : le grand virage politique vers la droite dans lequel nous semblons entraînés, ayant entre autre comme conséquence un clivage d’opinions qui nous scinde et qui semble soudainement rendre les positions de chacun irréconciliables.

Certains politiciens exclus du noyau central de décision font ainsi les frais de leurs pairs privilégiés, de qui l'on se demande si ce n’est pas finalement les firmes de relations publiques qui dictent la marche à suivre.

Il n’y a pas si longtemps, 500 000 Québécois étaient dans la rue pour appuyer la jeune Greta Thunberg que plusieurs s'amusent à dénigrer. Nous sommes 7-8 millions au Québec. Si l'on enlève les plus jeunes qui ne savent pas encore ce qui se passe et les personnes âgées incapables de se déplacer, il me semble que 500 000 personnes, c’est un message clair. Mais ceux qui nous dirigent continuent de faire la sourde oreille.

Jean-Luc Brassard tient sa fille Ciel dans ses bras.

Jean-Luc Brassard et sa fille Ciel

Photo : fournie par Jean-Luc Brassard

Pourtant, depuis le début de la pandémie, on se rend compte plus que jamais que notre aménagement urbain a été conçu pour l’automobile, pas pour le bien-être de l’humain.

Pourquoi les gens aiment-ils autant aller faire du ski dans un petit village européen? Parce qu’ils aiment le type de vie qu’on y mène. On va marcher au village, on prend l’apéro en groupe, on va à l’épicerie à pied. Et comme on peut y aller facilement, on n’a pas besoin de trois congélateurs à la maison. Mais de nos jours, on préfère vivre dans notre maison, faire d’énormes épiceries, remplir nos frigos et vivre chacun pour soi.


Le système scolaire, celui dans lequel vous serez plongés d’ici quelques années à peine, me fait aussi peur.

Dans la vie, tout le monde aime apprendre, moi le premier. Mais alors, comment se fait-il que tout le monde n’aime pas aller à l’école? La manière de faire actuelle n’aurait-elle pas besoin d’un sérieux coup de barre? N’importe quel adulte qui assisterait à cinq conférences par jour, cinq jours par semaine, serait complètement brûlé rendu au vendredi soir. C’est pourtant le régime qu'on impose à nos jeunes.

C’est que, mes enfants, tout ce qu’on valorise en ce monde, ce sont les bonnes notes obtenues dans le système actuel, point. Pourtant, quand la plomberie lâche, on a vraiment besoin d’un plombier, mais ils sont rendus difficiles à trouver, comme les électriciens d’ailleurs. Tellement de métiers dénigrés pourraient être valorisés si l’on acceptait simplement de voir les choses d’une autre manière.

J’avais la chance extraordinaire, avant la pandémie, de visiter plusieurs écoles par semaine pour y prononcer des conférences. J’en ai vu, des écoles délabrées. Une en particulier me vient en tête. Honnêtement, je n’y enverrais même pas mon chien tellement elle est vétuste.

Grey, le fils de Jean-Luc Brassard, joue en bordure d'un cours d'eau.

Grey, le fils de Jean-Luc Brassard

Photo : fournie par Jean-Luc Brassard

Pourtant, elle est ouverte et fréquentée par des élèves malgré la mousse sur les murs et les coulisses d’eau qui leur tombent dessus. Comme société, on accepte ça.

Pour toi, Grey, et pour toi, Ciel, j’espère juste trouver une école menée par une pensée moderne et où contrer l’intimidation est primordial, pour que vous puissiez vivre dans un environnement de plénitude d’apprentissage complet. Et je ne parle pas seulement de la matière brute.

Actuellement, notre société fonctionne d’une manière bien simpliste : on porte seulement attention aux gagnants, à ceux qui excellent, à ceux qui ont 100 %. Les autres, qui sont pourtant tout aussi essentiels au bien-être de la société, on les met de côté.

Et pourtant…

À quelques reprises dans le passé, j’ai participé à l’initiative d’un professeur de Colombie- Britannique, Laurent Brisebois. Ça s’appelait la Grande Traversée. L’idée était simple : prendre des jeunes du secondaire qui n’avaient jamais vraiment pédalé de leur vie et, avec eux, traverser le Canada à vélo.

Sans trop savoir dans quoi je m’embarquais, j’ai accepté de me joindre à eux.

Eh bien! on l’a fait. ILS et ELLES l’ont fait. J’en ai poussé certains pour traverser les Rocheuses. On a traversé les Prairies. Je peux vous dire qu’en Saskatchewan, le silo à grain, tu le vois de loin! On dormait dans des gymnases d’écoles ou sur le plancher des classes. On lavait notre vaisselle, on s’occupait de la mécanique des vélos, puis on pédalait de 100 à 150 kilomètres par jour. Les jeunes embarquaient tellement.

Pourtant, avant ce périple, ces jeunes-là avaient peut-être pédalé 2 km pour aller au dépanneur et revenir chez eux. Ils n’avaient jamais roulé en peloton. Mais on le leur a montré. Et ils l’ont fait. Certains d’entre eux étaient pourtant étirés, maigrichons, intimidés à l’école. Leur transformation, entre ceux qu’ils étaient au départ et ceux qu’ils étaient devenus à l’arrivée, était extraordinaire à voir. Juste d'en parler m’émeut encore.

Ce genre de projet me donne espoir.

J’aimerais que l’on cesse d’accepter que nos jeunes ne soient pas placés dans un environnement favorable à leur développement et à leur épanouissement.

J’aimerais que l’on cesse de n’évaluer qu’un seul aspect de leur personne, d'une seule manière. Qu’on cesse de vouloir les faire entrer dans un seul moule.

J’aimerais que l’on voie en chacun d’eux un citoyen sensible, intelligent, parfaitement capable de contribuer à ce que nous sommes collectivement, à sa façon.

Jean-Luc Brassard, sa conjointe Shana et leurs enfants Grey et Ciel sont assis sur l'herbe et sourient.

Jean-Luc Brassard, sa conjointe Shana et leurs enfants Grey et Ciel

Photo : Emilie Nadeau

Depuis quelques mois en particulier, mon plus gros défi, il est là : essayer de me faire une carapace. Car depuis le début de la pandémie, on se rend compte que les personnes les plus importantes de notre société ne sont pas nécessairement celles qui ont obtenu les meilleurs résultats à l’école. On s'aperçoit aussi que, soudainement, les gens en ont besoin, de cette nature-là que l’on est en train de saccager.

J’aimerais que, comme les Autochtones, les politiciens qui nous dirigent pensent plusieurs générations à l’avance avant de réaliser un projet. Pas seulement à la prochaine élection. J’aimerais que le ministère de l’Environnement travaille main dans la main avec le Conseil du Trésor, simplement parce que nous ne sommes pas une espèce unique sur cette planète et parce que, jusqu’à maintenant, on n’a rien trouvé qui purifiait l’air mieux que les arbres le font, rien qui purifiait l’eau mieux que les marécages le font.

J’aimerais ne plus voir d’agriculteurs cultiver jusqu’aux abords des fossés plutôt que d’y laisser une bande forestière, et qu’il y ait des barrières végétales entre les champs. J’aimerais ne plus voir d’agronomes travailler main dans la main avec les fabricants de pesticides.

J’aimerais ne plus voir de promoteurs immobiliers construire sur des terres meubles remblayées, ne plus les voir construire des maisons dans des secteurs boisés pour, pendant la construction, couper 95 % de ces arbres.

J’aimerais que, comme société, l’on n'accepte plus ça.

On devrait être dans une période où le niveau de connaissance est le plus élevé dans l’histoire humaine. Et pourtant, on agit encore comme des empereurs qui ont la mainmise sur leur royaume. Sachant très bien que tout royaume finit par une révolte épouvantable où tout le monde passe au bûcher.


Pour toutes ces raisons, mettre des enfants au monde m’inquiétait énormément. Est-ce que je voulais vraiment les soumettre à tout ça?

Jean-Luc Brassard, sa conjointe Shana et leur fils Grey sourient à la caméra lors d'une promenade en nature.

Jean-Luc Brassard, sa conjointe Shana et leur fils Grey lors d'une promenade en nature

Photo : fournie par Jean-Luc Brassard

Mais vous êtes arrivés. De petits miracles de la vie qui font que, quand je me promène avec vous et Shana dans notre petite île, quand je vous vois grandir et vous développer, je vous trouve beaux, intelligents.

Quand je te vois, Grey, capoter sur les couleuvres, chercher les grenouilles, attendre patiemment que les têtards apparaissent au printemps, passer 15 minutes accroupi à regarder travailler des fourmis, je suis fasciné de constater à quel point le bonheur est tellement simple, au fond.

Pour moi, vous êtes une source de lumière dans un environnement qui, autrement, pourrait être très sombre si je me contentais de regarder simplement les faits devant lesquels nous nous retrouvons en tant qu’espèce.

Grey, Ciel, vous êtes mon espoir.

Propos recueillis par François Foisy

Photo d'entête par Emilie Nadeau