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Félix Auger-Aliassime

Félix Auger-Aliassime et l’esprit de famille

À 6 ans, Félix Auger-Aliassime confiait à son père son rêve : gagner un tournoi du grand chelem. C’est avec ce but en tête que Sam Aliassime a transmis sa philosophie de jeu à son fils. La famille a joué un rôle important dans l’ascension de la jeune vedette québécoise du tennis. Podium vous transporte dans les coulisses de son parcours.

Un texte de Antoine Deshaies, Journaliste sportif

Podium a aussi publié un documentaire sur Félix Auger-Aliassime, intitulé L'ascension, que vous pouvez regarder ici.

Au mois de février, à l’époque où la COVID-19 n’avait pas forcé des pays entiers à l’arrêt, Félix Auger-Aliassime enchaînait les victoires en Europe. Après un début de saison tranquille dans l’hémisphère sud, le Québécois a atteint deux finales de tournois de l'ATP en deux semaines.

Il les a perdues les deux. La première à Rotterdam contre le Français Gaël Monfils, la seconde à Marseille contre le Grec Stefanos Tsitsipas, qui semblait toutefois à court de solutions contre Auger-Aliassime à peine six mois plus tôt.

Après une cinquième défaite de suite contre le Québécois, Tsitsipas, 6e mondial, avait alors déclaré qu’il devait accepter que Félix était meilleur que lui et qu’il n’allait peut-être jamais le battre dans sa carrière. À Marseille, c’est toutefois le Grec qui semblait intouchable.

La défaite a été dure à avaler pour Auger-Aliassime, surtout qu’il tutoyait un premier titre pour la deuxième fois en sept jours seulement. Et en comptant les trois finales perdues en 2019, le Montréalais montre une fiche de 0-5 quand il joue le match ultime d’un tournoi de l’ATP.

Le temps a fait passer la pilule.

Ça m’a travaillé beaucoup sur le moment, j’ai passé une journée complète à Marseille à me demander pourquoi je n’y arrivais pas alors que d’autres joueurs de ma génération y sont parvenus, confiait-il en mars à Indian Wells. Sur le moment, il y a bien sûr une déception normale, nécessaire, mais éphémère. Faut l’accepter aussi et ça fait partie de l’apprentissage. Une fois que j’ai compris ça, c’est une étape de plus dans ma carrière et ça ne me tracasse pas.

Félix et son clan sont patients. Une carrière, ça se bâtit une pierre à la fois. Nul doute qu’il parviendra à remporter des tournois, tôt ou tard. En mars 2019, à Miami, Roger Federer l’avait encensé sans retenue.

J’aime bien son attitude pour quelqu’un qui est jeune comme lui encore, c’est impressionnant, avait dit le Suisse. On l’a vu dans le passé avec un Hewitt ou un Nadal, des joueurs qui sont déjà méga forts mentalement à un jeune âge. On peut le mettre, je pense, dans cette catégorie-là. Je suis toujours content quand il gagne. Je vais le suivre dans les prochaines 15 années c’est sûr.

Félix Auger-Aliassime tient la balle et regarde vers son adversaire entre deux points.

Félix Auger-Aliassime à la Coupe Rogers, à l'été 2019, à Montréal

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

Le long et sinueux parcours de Félix Auger-Aliassime vers un premier titre est d’abord le fruit d’un lointain projet de sa mère, Marie Auger. En 1996, la Québécoise est partie travailler en coopération internationale à Sokodé au Togo.

Ma mère a toujours aimé aider les gens, elle a toujours pensé aux autres avant de penser à elle-même, un peu comme ma soeur, explique le joueur de tennis. Elle est allée aider dans une garderie et une école. Elle voulait vivre autre chose, sortir du Canada et du Québec.

Avec des collègues expatriées, elle a embauché un entraîneur pour faire du sport. Sam Aliassime, le professionnel de tennis de la ville, deviendra ensuite son entraîneur privé, son amoureux et le père de Malika, puis de Félix.

Ils se sont installés dans la région de Montréal en 1999. Félix est né un an plus tard. Durant les premières années, Sam est resté à la maison et Marie travaillait. Le jeune papa commençait toutefois à donner des cours de tennis dans les parcs.

Je donnais des cours à des gens et Félix regardait de la poussette, se rappelle Sam Aliassime. Je crois beaucoup à l’apprentissage par observation parce qu’il a quand même passé beaucoup de temps à regarder papa enseigner le tennis.

On a souvent fait la blague que les enfants ont tenu des raquettes pratiquement avant de marcher, ajoute Marie Auger. Mais jouer pour vrai et frapper au-dessus d’un filet, je pense que c’est à 4 ans qu’il a fait ses débuts à Repentigny.

Sam est ensuite devenu directeur d’une académie de tennis à Québec et la famille a déménagé. C’est à ce moment que Félix fera ses premiers vrais progrès.

Rapidement, même si je ne suis pas une experte en tennis, je voyais que c’était très naturel chez lui, dit Marie. Félix était naturel dans tout. Il était bon avec un ballon dans les pieds, il était bon en ski. Mais avec la raquette, c’était assez fascinant.

Félix Auger-Aliassime sert pendant son match contre le Français Ugo Humbert, au troisième tour du tournoi de Wimbledon en 2019.

Félix Auger-Aliassime sert pendant son match contre le Français Ugo Humbert, au troisième tour du tournoi de Wimbledon en 2019.

Photo : Getty Images / Clive Brunskill

Sam Aliassime a été le premier vrai entraîneur de son fils. Il l’a pris sous son aile jusqu’à ce que Félix revienne vivre à Montréal, à l’adolescence, pour s’entraîner au centre national de Tennis Canada.

Aujourd’hui, ça fait 37 ans que je suis dans le tennis. Et nous, en Afrique, on n’est pas très très poussé sur l’enseignement, affirme Sam Aliassime. Souvent, le savoir se transmet au sein même des familles de façon naturelle. Si tu es cuisinier, c’est parce que ton père est cuisinier. Si tu es forgeron, le papa était forgeron. Moi, je jouais au tennis quoi.

Avant même qu’il devienne vice-président au développement de l’élite à Tennis Canada, Louis Borfiga avait déjà remarqué le talent du jeune Félix dès l’âge de 6 ans lors d’un stage au Québec. Quelques années plus tard, une fois en poste à Montréal, Borfiga avait à nouveau été sous le charme du jeune prodige.

Je me souviens très bien d’avoir vu un petit garçon qui frappait déjà de manière très impressionnante, mais on ne pouvait pas dire à ce moment qu’il deviendrait aussi fort, mentionne-t-il. C’est surtout sa façon d’être qui m’avait impressionné. C’était un enfant joyeux, bien élevé et très poli. C’était un enfant attachant.

Un enfant poli, attachant et déjà très sérieux sur le terrain, puisque son père était un entraîneur très rigoureux.

Alexis Galarneau a côtoyé Félix dès l’âge de 7 ou 8 ans. Les deux jeunes joueurs se sont rencontrés en marge des sélections de l’équipe du Québec et sont encore de bons amis. Galarneau n’a jamais oublié la rigueur que Sam Aliassime exigeait de son fils.

Il a été marqué par un épisode lors d’un test Léger-Boucher, un exercice intense de mesure des capacités aérobiques des athlètes.

On devait avoir 11 ans, Félix venait de terminer son test et son père n’était pas content de son effort, se rappelle Galarneau. Il lui en avait fait faire un autre pour lui faire comprendre qu’il pouvait faire mieux. Depuis ce jour, Félix est une bête de forme physique. Je pense vraiment que cet événement a joué un rôle dans son développement.

Alexis Galarneau se souvient aussi que son ami Félix frappait toujours à pleine puissance en tournois au lieu d’attendre l’erreur de l’adversaire. Il s’est souvent demandé pourquoi Félix jouait de cette façon quitte à perdre plus de matchs.

Son père insistait pour qu’il joue comme ça parce qu’il pensait déjà au futur, estime Galarneau. Même s’il était déçu de perdre des matchs qu’il aurait pu gagner en prenant moins de risques, il voyait déjà que ça allait rapporter plus tard.

Sam Aliassime, entraîneur de tennis, lors d'un entraînement de jeunes joueurs à Québec

Sam Aliassime

Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Martin

À 6 ans, Félix avait confié à son père qu’il rêvait de gagner un tournoi du grand chelem. C’est avec ce but en tête que Sam Aliassime a transmis sa philosophie de jeu à son fils.

Si tu veux un jour espérer gagner un grand chelem, il ne faut pas seulement mettre la balle en jeu, dit Sam Aliassime. Les gens disaient souvent que les coups d’attaque de mon fils se retrouvaient souvent dans la toile derrière le terrain. On perdait parfois, mais ce n’était pas grave. Je demandais à Félix s’il avait aimé son match et il me disait qu’il était content quand il avait attaqué. Ce n’était pas grave s’il avait manqué, on répétait.

Son père a fait un excellent travail et lui a vraiment transmis des bonnes valeurs, confie Louis Borfiga. Il lui a inculqué dès le départ des valeurs à la fois humaines et sportives. Ce qui fait qu’il a des bonnes bases, c’est surtout grâce à ses parents.

La rigueur de Sam Aliassime ne se limitait pas au tennis. Le paternel était même exigeant pour les tâches ménagères à la maison.

De mes yeux d’enfants, bien sûr que je trouvais mon père sévère et la discipline était très importante à ses yeux, dit Félix Auger-Aliassime. Mon père était sans concession. Aujourd’hui, je comprends pourquoi il accordait autant d’importance aux règles et à la discipline. C’était pour me préparer à ma vie d’aujourd’hui.

Il y a des fois où je trouvais que Sam poussait, mais j’ai compris plus tard que c’était nécessaire, concède Marie Auger. Ça ne fonctionne pas avec tous les enfants, mais Félix répondait bien à ça parce qu’autant que Sam était exigeant, autant il redevenait un papa à l’extérieur des terrains de tennis. Il y avait cet équilibre-là. À la maison, ils n’avaient pas le droit de parler de leur tennis.

Marie Auger, qui enseigne aujourd’hui en techniques de l’éducation à l’enfance au cégep, s’est aussi assurée d’amener un équilibre dans la vie de ses enfants. Elle les emmenait partout, dans les musées, en camping ou encore en ski de fond. Ses deux enfants ont aussi appris le piano.

Selon elle, Félix a hérité de son aisance en communication, de son côté artistique et de sa curiosité intellectuelle, tandis qu’il doit surtout son énergie, son côté entrepreneur et fonceur à son père.

Quand il était petit, je l’ai prévenu qu’une carrière, c’était un marathon avec son lot d’épreuves, explique le paternel. Si un jour Félix n’acceptait plus de travailler dur, je trouverais ça difficile. J’aime dire que je suis le garant de la continuité de son projet. Je suis le guide qui l’avertit s’il sort de piste.

Ma famille a toujours insisté sur des valeurs comme l’humilité, le respect des autres et la discipline, ajoute Auger-Aliassime. Je pense que pour arriver au niveau où je suis rendu, la motivation doit être intrinsèque. Si le travail n’est pas devenu naturel pour toi, c’est impossible de réussir.

Félix Auger-Aliassime effectue un service pendant la finale du tournoi junior des Internationaux de France à l'été 2016, contre le Français Geoffrey Blancaneaux.

Félix Auger-Aliassime pendant la finale du tournoi junior des Internationaux de France à l'été 2016, contre le Français Geoffrey Blancaneaux.

Photo : afp via getty images / MIGUEL MEDINA

Dès l’âge de 8 ou 9 ans, Félix Auger-Aliassime quittait souvent Québec seul en avion vers Toronto pour participer à des camps de quelques jours organisés par Tennis Canada. Déjà, le jeune prodige impressionnait par sa précocité.

Il montait dans l’avion avec son gros sac avec confiance et on savait qu’il n’était pas le genre d’enfant à oublier la moitié de ses affaires à l’hôtel, se rappelle Marie Auger. Aujourd’hui, personne ne peut toucher à son sac, c’est sacré. Il est encore très ordonné, son studio à Monaco est toujours bien rangé.

À 14 ans, il a déménagé à Montréal pour s’entraîner à temps plein au centre national de Tennis Canada. Il a alors été pris en charge par André Labelle et Guillaume Marx. Ce dernier est d’ailleurs encore aujourd’hui son entraîneur avec Frédéric Fontang.

Les parents de Félix ont dû le convaincre que de partir à Montréal était la décision qui s’imposait pour la suite de sa carrière. Lui préférait encore s’entraîner avec Sam à Québec.

Je croyais beaucoup au centre national et je sentais que j’atteignais la limite de mes compétences rendu à son niveau, analyse Sam Aliassime. Quand on est un enseignant au primaire, enseigner au secondaire ou à l’université peut poser problème. Je ne pouvais pas être égoïste. Les entraîneurs au centre, c’est leur métier de travailler avec l’élite et je devais donner cette chance à Félix. Par contre, sa mère, sa soeur et moi, on fait toujours partie de l’équipe. Un proverbe africain dit que si tu veux une longue corde, tu dois ajouter des bouts à la corde que tu possèdes déjà. On applique le concept à l’équipe.

Aujourd’hui, Félix ne se verrait pas être entraîné par son père, comme certains de ses rivaux.

Mon père a les connaissances pour emmener un joueur jusqu’au centre national. Mais à l’époque où il m’entraînait, il n’avait pas les outils pour m’emmener jusqu’où je suis aujourd’hui. Guillaume Marx et Frédéric Fontang travaillent dans la continuité de ce que mon père m’a montré. Il poursuit son rôle important dans la formation des jeunes avec son académie.

Pour faciliter sa transition, la mère de Félix est aussi déménagée à Montréal. Pour s’assurer que Félix grandisse dans un milieu de vie stimulant, la maison familiale est même devenue une maison d’accueil pour les jeunes joueurs des autres provinces qui venaient s’entraîner à Montréal.

L’été, la maison avait des airs d’auberge espagnole en accueillant des jeunes du Nicaragua, du Costa Rica et de l’Australie. La famille était très ouverte sur le monde.

Au centre, Félix impressionnait avec son jeu, sa personnalité et sa maturité.

Félix a compris dès son jeune âge l’importance de bien s’entraîner physiquement, explique son préparateur physique Nicolas Perrotte. Quand on faisait des camps en forêt en hiver, il se démarquait déjà par son leadership. Si on faisait une course d’orientation, c’est lui qui prenait la carte pour diriger le groupe et ne se contentait pas de suivre. C’est un trait de caractère important.

À 14 ans, le Québécois a obtenu ses premiers points au classement de l’ATP et est devenu, du même coup, le premier joueur né dans les années 2000 à être classé mondialement. Les succès s’accumulaient.

Il a remporté les Internationaux des États-Unis juniors en double avec Denis Shapovalov en 2015. Moins d’un an plus tard, il a été finaliste en simple à Roland-Garros, puis a gagné les Internationaux des États-Unis.

J’avoue que tout ça m’a un peu donné le vertige parce que ça allait vite, trop vite, dit Marie Auger. Mais en même temps, c’était sa vitesse à lui. C’est lui qui dictait le rythme, c’est lui la locomotive en avant. On a la manie de nos jours de vouloir que les enfants fassent tout précocement, qu’ils apprennent plein de langues ou qu’ils soient des prodiges au piano, mais peut-on laisser les enfants grandir à leur rythme? Oui, Félix va vite, mais c’est son rythme à lui. Je lui dis toujours qu’il n’y a pas d’urgence à ce qu’il gagne son premier titre.

Marie Auger, comme Sam Aliassime, est convaincue que l’ascension de la montagne est tout aussi importante que ce qu’on y voit au sommet.

Félix Auger-Aliassime et Denis Shapovalov se serrent la main au Masters sur terre battue de Madrid, en 2019.

Félix Auger-Aliassime (droite) après sa victoire contre Denis Shapovalov au Masters sur terre battue de Madrid, en 2019

Photo : Getty Images / Julian Finney

La famille a toujours été au coeur du projet de carrière de Félix Auger-Aliassime. Même s’ils ont leur propre vie à mener de front, les parents et la soeur de Félix se relaient plusieurs semaines par année sur la route avec lui.

En 2019, Malika Auger-Aliassime a passé une dizaine de semaines sur la route avec son petit frère. Elle l’a aussi visité à Monaco durant l’entre-saison et l’a accompagné en Australie au début de 2020.

Ma grande soeur, c’est une personne à qui je peux me confier dans une relation profonde, explique Félix Auger-Aliassime. Depuis mon adolescence, j’ai passé tellement de temps sur la route que c’est agréable et positif de l’avoir à mes côtés en tournoi. Ça fait plaisir.

Plus jeune, Félix remettait parfois en question les consignes de son père lors des entraînements. Sam Aliassime se souvient en particulier d’un exercice de déplacements que fiston avait refusé de faire. Environ un mois plus tard, lors d’un stage à Montréal, un entraîneur lui avait fait faire le même exercice et Auger-Aliassime l’avait fait sans broncher, en regardant son père, sourire en coin.

Quand Félix avait 6 ou 7 ans, c’est drôle, mais comme tous les enfants, il me défiait, dit Sam Aliassime. Aujourd’hui, il fait la même chose avec ses entraîneurs, ce qu’il n’osait pas faire avant. Il le fait parce qu’il considère son équipe comme une famille.

Auger-Aliassime n’a jamais eu peur de s’affirmer. Sa mère le taquinait souvent quand il était jeune en lui disant que s’il n’avait pas été joueur de tennis, il aurait fait un bon avocat.

Félix a un côté très entêté et il aime avoir raison, affirme Marie Auger. Il aime argumenter. Je lui faisais remarquer récemment qu’il était un excellent orateur, mais qu’il devait améliorer son écoute. Sur le coup, il va vouloir avoir raison. Mais avec du recul, il va admettre qu’il peut avoir poussé fort et qu’il comprend ce qu’on voulait lui dire.

Félix Auger-Aliassime sert contre l'Australien James Duckworth en janvier 2020, à Adélaïde.

Félix Auger-Aliassime sert contre l'Australien James Duckworth en janvier 2020, à Adélaïde

Photo : Getty Images / Paul Kane

Même si les parents sont séparés depuis quelques années, le clan Auger-Aliassime continue de tenir des conseils de famille pour discuter des grandes décisions qui les concernent.

On a élevé nos enfants en disant que la famille serait toujours là, donc le clan est tissé serré, mentionne Marie Auger. Aujourd’hui, on élargit la dimension de la famille à son équipe. Et quand tu considères les membres de ton équipe comme ta famille, tu n’as pas envie de les changer chaque année quand quelque chose fonctionne plus ou moins bien. Comme dans une famille, on s’assoit, on parle, on ajuste et on continue.

Bernard Duchesneau fait aussi, en quelque sorte, partie de la famille. C’est lui qui trie les demandes qui proviennent aujourd’hui des plus grands médias du monde entier. Cet avocat fiscaliste est aussi celui qui négocie les contrats de commandites pour Félix.

Ce qui est bien, c’est que tout le monde dans mon équipe est à son poste et fait bien son travail, dit Auger-Aliassime. Mon agent organise bien mes rendez-vous, gère les demandes médias et me guide pour les questions d’argent. Ça me permet de me concentrer uniquement sur le processus pour devenir le meilleur joueur de tennis possible. On a un plan, et ça me permet d’éviter les distractions et de ne pas me lancer dans les folies.

Sam Aliassime ne cache pas qu’il trouve parfois que les médias en beurrent épais au sujet de Félix. La multiplication des entrevues et la célébrité, selon lui, peuvent déconcentrer un jeune athlète et ajouter une pression inutile.

Il a toujours insisté pour que son fils confirme son potentiel avant de devenir célèbre. Les parents, eux-mêmes, accordent très peu d’entrevues.

Son père avait conscience que Félix devait d’abord être un joueur de tennis solide avant d’en faire une pseudo star, explique Louis Borfiga. Il a mis les priorités aux bonnes places. Félix est naturellement devenu célèbre parce qu’il joue très bien au tennis. Son père lui a toujours dit qu’il devait toujours prouver sa valeur et qu’ensuite, il serait plus facile d’accès.

Déjà, Sam Aliassime s’est senti un peu étouffé lors de la première présence de son fils à la Coupe Rogers de Montréal l’été dernier. Tout le Québec sportif n’en avait que pour Félix.

À 18 ans, il était sur la couverture du programme souvenir du jour du mardi. La séance d’après-midi, au cours de laquelle il a joué son premier match en simple, était tenue à guichets fermés, une première si tôt dans la semaine dans l’histoire du tournoi.

Pour une rare fois, il aurait aimé être ailleurs que dans les gradins pour voir son fils jouer.

Félix pourrait jouer la Coupe Rogers une quinzaine de fois et je sentais que pour les gens, c’était le dernier match à vie de Félix ou un truc qui n’arrive une fois, comme un baptême, confie le paternel. Même s’il perdait au premier tour, on s’en fout. Il va peut-être finir par le gagner deux ou trois fois, ce tournoi. C’est bon pour Félix, mais aussi pour les autres jeunes joueurs. Laissez-les faire leur chemin, ils ont du temps devant eux. Une carrière, c’est un apprentissage.

Félix Auger-Aliassime manifeste sa joie en criant et en serrant le poing lors de son match contre l'Allemand Jan-Lennard Struff, en février 2020 à Rotterdam.

Félix Auger-Aliassime lors de son match contre l'Allemand Jan-Lennard Struff, en février 2020 à Rotterdam

Photo : Getty Images / Dean Mouhtaropoulos

Sur le terrain, Félix Auger-Aliassime est seul, comme un boxeur, avec le filet et son talent comme seules protections contre les coups et les assauts de ses adversaires. Si la saison est étrangement vide, la vie normale sur le circuit de l’ATP est ponctuée de combats incessants, semaine après semaine.

Physiquement et psychologiquement, une saison de tennis devient souvent une guerre d’usure.

Sur le court, tu es vraiment livré à toi-même, tu ne peux pas aller chercher des solutions ailleurs et, surtout, tu ne peux pas te cacher, explique le Québécois. À chaque match, tu viens et tu te bats avec ce que tu as ce jour-là. C’est impossible d’éviter le combat et, souvent, tu dois aussi te battre contre tes doutes et tes démons intérieurs.

Félix, c’est une bonne pierre, il a tout ce qu’il faut pour devenir un grand joueur, analyse Frédéric Fontang, l’un de ses deux entraîneurs. Il est talentueux. Mais son vrai talent, il est dans l’acceptation et le travail de tous les jours. Il doit être capable de fournir l’effort au quotidien, dans le plaisir. Il a la chance de pouvoir faire ce métier dans d’aussi bonnes conditions.

S’il n’a jamais pensé abandonner le tennis, Félix Auger-Aliassime a eu ses moments de doute. Il a eu des épisodes de rage, de découragement et de pleurs quand il jouait moins bien ou quand il était blessé. Quand tout a l’air facile sur le terrain, c’est souvent parce que le travail en amont a été difficile.

Et dans les faits, Félix est fort probablement son plus grand critique.

De temps en temps, il est un peu trop perfectionniste et ça peut le desservir, croit Louis Borfiga. Je dirais qu’il a parfois du mal à être satisfait de son jeu et il se met donc de la pression à des moments où il ne devrait pas s’en mettre. Il est très méticuleux et ça peut lui jouer des tours quand il focalise sur un détail qui ne mérite pas autant d’attention.

C’est à la fois une qualité et un défaut, ajoute son préparateur physique Nicolas Perrotte. Je pense que l’important pour les membres de son équipe, c’est de valoriser ses progrès et de se concentrer sur les bonnes choses. Il est très résilient. Quand il est bien fort physiquement, ça lui permet d’aller loin dans l’effort et de rebondir plus efficacement en cas de défaites.

D’ici cinq ans, Félix aimerait avoir garni son palmarès de quelques victoires en tournois Masters 1000 et majeurs. À plus long terme, même s’il n’a que 20 ans, il a déjà plusieurs projets en tête qui lui permettraient de rayonner au-delà des terrains de tennis.

J’ai souvent expliqué à Félix qu’il avait une vie à mener aussi en parallèle du tennis, dit Sam Aliassime. La carrière d’un joueur est relativement courte. Mais après, la vie est longue. Il faut y penser en jouant, comme ça, la carrière ne se termine pas, elle évolue.

En collaboration avec la BNP Paribas, il a déjà lancé un programme caritatif avec l’organisation Care qui vient en aide aux jeunes du Togo en facilitant l’accès à l’école ou au sport. Un premier pas philanthropique, planifié en famille, qui devrait mener la pépite du tennis québécois vers un engagement encore plus important.

Quand je suis allé rencontrer ma grand-mère au Togo en 2013, ça m’a ouvert les yeux sur la pauvreté du pays de mon père, explique Auger-Aliassime. Ça m’a surtout ouvert les yeux sur l’obligation de redonner à ces gens qui sont dans le besoin. J’ai hâte d’aller voir les progrès réalisés grâce au programme.

Tôt ou tard, Félix Auger-Aliassime aura sa propre fondation et peut-être même sa propre académie de tennis. Déjà, il collabore avec celle de son père à Québec. Sa mère espère que sa notoriété planétaire, qui grandira sans doute au fil des victoires, lui permettra d’accomplir de grandes choses.

Je crois beaucoup à la suite parce que je pense que Félix a le potentiel pour devenir un ambassadeur important pour toute une prochaine génération. Je souhaite qu’il contribue, par l’exemple, à donner envie à d’autres joueurs de tennis de suivre ses traces en travaillant. Il peut être une belle voix pour plusieurs causes, dont l’éducation et le sport.

L’éducation et le sport, les deux domaines d’activités professionnelles des parents de Félix.

Une énième preuve que la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre, même sur les terrains de tennis.

Photo d'entête par Adam Pretty/Getty Images

Félix Auger-Aliassime félicite son coéquipier Denis Shapovalov après que ce dernier eut remporté son match de Coupe Davis contre le Russe Karen Khachanov, à Madrid en novembre 2019.

Félix Auger-Aliassime félicite son coéquipier Denis Shapovalov après que ce dernier eut remporté son match de Coupe Davis contre le Russe Karen Khachanov, à Madrid en novembre 2019.

Photo : Getty Images / Alex Pantling