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Laurence Vincent Lapointe lève un poing en signe de victoire après une course de canoë.

Laurence Vincent Lapointe - Mes Jeux de Tokyo

« Si je fais mon meilleur temps en carrière et que je me classe 2e, je serai contente. Mais si je perds la médaille d’or par ma faute, ce sera plus difficile à accepter. »

Signé par Laurence Vincent-Lapointe

À défaut d’être à Tokyo, trois athlètes ont accepté de jouer au jeu des prédictions. Le report des Jeux olympiques en 2021 a chamboulé leur vie et leurs plans. Dans cette série de trois textes, Meaghan Benfeito, Laurence Vincent Lapointe et Antoine Valois-Fortier décrivent comment ils imaginent leurs Jeux dans un an. Une lettre à eux-mêmes qui sera revisitée une fois leurs performances terminées.

Laurence Vincent Lapointe est canoéiste.

Il y a quelques jours, alors que je terminais une semaine d’entraînement particulièrement difficile mentalement, mon entraîneur m’a proposé une image pour m’aider à me motiver. Celle du petit ange et du petit démon perchés sur chaque épaule.

Mathieu Pelletier m’a dit : Aujourd’hui, arrange-toi simplement pour finir ton entraînement. Va au bout de chaque exercice et donne la victoire au petit ange. L’important est que, à la fin de la journée, il soit plus content que le petit démon.

Ça peut vous sembler étrange, mais je ne vis pas dans un monde de licornes et de princesses. Il y a des moments où je trouve ça dur de me stimuler pour m’entraîner seule. La compétition me manque terriblement. Je pense que mon entraîneur le sait et qu’il cherche des façons de garder ma fibre compétitive active même si, pour ça, il faut que j’imagine une bataille entre deux êtres invisibles.

Ça fait plus d’un an que je n’ai pris part à aucune compétition. Pour une athlète de pointe, un an, c’est énorme. Après avoir été suspendue pour dopage en août 2019, accusations pour lesquelles j’ai été entièrement blanchie en janvier dernier, j’ai été forcée de m’isoler. J’ai raté les Championnats du monde et une saison complète d’entraînement avec mon équipe.

Au moment où j’ai finalement pu renouer avec mes partenaires d’entraînement, la crise de la COVID-19 a éclaté et tous mes plans ont une fois de plus volé en fumée. Tellement que les Jeux olympiques auxquels je devais participer ont été reportés à l’année prochaine.

Si vous m’aviez dit tout ça il y a un an, je ne vous aurais jamais cru. Peut-être même que j’aurais ri.

Alors, quand on me demande de me projeter dans l’avenir et de décrire comment j’imagine mes premiers Jeux olympiques, c’est loin d’être évident.

À la base, je ne suis pas quelqu’un qui fait beaucoup de visualisation et je n’ai aucune idée de ce à quoi ressembleront ces Jeux de Tokyo.

S’ils ont lieu, bien sûr…

Toutefois, je veux bien me prêter au jeu des prédictions. On verra l’été prochain si je suis douée ou non!

Laurence Vincent Lapointe pagaie.

Laurence Vincent Lapointe

Photo : Canoë-Kayak Canada

Dans un an presque jour pour jour, j’ai rendez-vous avec l’histoire. J’aurai une chance de remporter la toute première médaille d’or olympique en canoë féminin. Les femmes auront enfin le droit de se présenter sur la ligne de départ, comme les hommes le font depuis 1936.

Déjà là, ce sera une grande victoire. J’ai attendu tellement longtemps pour obtenir le privilège de prendre part à cet événement mondial que s’il faut que je patiente un autre cycle olympique, je vais le faire! Je le dis en riant, mais disons que ce n’est pas du tout ce que je souhaite.

Si tout se passe bien, en juillet 2021, je serai à Tokyo, en pleine forme, et le public sera présent pour nous encourager puisqu’un vaccin contre la COVID-19 aura été trouvé.

On me pose souvent la question si je suis à l’aise avec la possibilité de Jeux à huis clos. La réponse est oui. Complètement. Même que si l’on enlève les spectateurs, ça peut aider la concentration et nous permettre de rester dans notre bulle.

Par contre, si mes parents ne sont pas admis dans les gradins à cause de la pandémie, je serai triste. Ils méritent d’y être autant que moi.

Avant le départ de chaque course en championnat majeur, j’ai un petit rituel que j’aimerais bien maintenir. Je m’avance tranquillement sur mon canoë vers la position de départ et j’entends une espèce de cri guttural, qui se compare au son d’un vieux klaxon d’auto… Je regarde alors en direction du bruit et je constate que mes parents sont là, sur le bord de l’eau, et que c’est mon père qui vient de crier. Ils me font de grands signes de la main et m’encouragent à avoir une bonne course. C’est toujours rassurant.

Le canoë est un sport particulier, car le sol n’est pas fixe. C’est de l’eau. Ça bouge, il peut y avoir du vent et des vagues. En plus, on est installé dans une posture où il faut constamment se battre pour assurer notre équilibre. Un seul mauvais coup de pagaie nous envoie à la baignade.

La course parfaite n’existe donc pas, selon moi. Mais je sais que pour être entièrement satisfaite de ma performance, je devrai avoir eu une bonne compétition, où j’aurai été solide du début à la fin et que j’aurai terminée en n’ayant aucun regret. Si je fais mon meilleur temps en carrière et que je me classe 2e, je serai contente. Mais si je perds la médaille d’or par ma faute, ce sera plus difficile à accepter.

Laurence Vincent Lapointe lève le pouce en souriant après une course.

Laurence Vincent Lapointe

Photo : Szeged

Je suis très consciente que, peu importe le résultat, peu importe la course que je ferai, tous les yeux seront tournés vers moi. Tout le monde voudra savoir si Laurence Vincent Lapointe, 13 fois championne du monde, aura réussi à revenir aussi forte qu’elle l’était avant. Avant ma suspension, avant la COVID-19, avant le report des JO...

Il me reste un an pour me préparer. Je devrai être prête physiquement, mais mentalement aussi. Je n’ai pas de repères… Le plus grand événement multisport auquel j’ai participé, ce sont les Jeux panaméricains, et nous ne logions même pas dans le village des athlètes, car notre site de compétition était trop loin. Ce n’est pas facile de m’imaginer l’ampleur des Jeux olympiques.

Je me souviens d’une compétition en Hongrie en 2015. Elle servait de qualification olympique pour les hommes, mais les femmes y concouraient aussi. Quand j’ai glissé jusqu’à la hauteur des gradins, j’ai soudainement heurté un mur de son. Des milliers de spectateurs hurlaient à tue-tête… Je ne m’entendais plus penser. J’imagine que ce sera ainsi aux Jeux olympiques.

Pour une fois, les épreuves de canoë ne seront pas tenues sur un site éloigné, mais bien au coeur de l’action dans un bassin près du centre de Tokyo. Nous logerons dans le même village que les athlètes des autres sports et nous pourrons goûter à toute la frénésie des Jeux. Ce sera plus gros que tout ce que j’ai vu.

Dans son canoë, Laurence Vincent Lapointe pagaie.

Laurence Vincent Lapointe

Photo : ATTILA KISBENEDEK/AFP via Getty Images

Avec mon psychologue, je devrai trouver des stratégies pour faire le vide. Je tenterai de repérer des petits coins tranquilles dans le village pour avoir un peu de calme. Et je devrai apprendre à dire non.

Je sais qu’avec l’histoire de dopage qui me précède, les journalistes voudront me poser 1000 questions. Et elles ne seront pas toutes gentilles, c’est certain. Il faudra donc que je me protège en me tenant parfois loin des microphones et des réseaux sociaux.

Ce n’est pas dans ma nature de refuser quoi que ce soit, mais je suis convaincue que la meilleure façon de répondre sera de gagner mes deux finales. En C-1 d’abord, puis en C-2 quelques jours plus tard. D’ailleurs, il a fallu que je vérifie dans quel ordre se tiendront mes compétitions puisque, pour l’instant, je n’ai aucunement préparé cet aspect. C’est encore loin, mais en même temps, je ne vois pas le temps passer.

Je sais que la COVID-19 crée aussi des inégalités en ce qui a trait à la préparation. Au moment d’écrire ces lignes, ma partenaire Katie Vincent et moi n’avons toujours pas reçu le feu vert de la santé publique pour nous entraîner à bord d’un même bateau. Même si je comprends, c’est un peu frustrant. Les Chinoises s'entraînent déjà à fond, en groupe. D’autres pays d’Europe ont déjà repris la compétition.

Je suis loin de mes rivales depuis longtemps. C’est certain que, parfois, je me demande si je serai toujours dominante dans un an. Disons que ce serait bien d’avoir la chance de me mesurer à elles quelques fois dans des Coupes du monde avant de me rendre à Tokyo. Pour voir où j’en suis.

Pour ce qui est de ma course individuelle, j’admets qu’égoïstement, j’aimerais une victoire franche. Quand je croiserai le fil d’arrivée et que je tournerai la tête à droite et à gauche pour voir les autres bateaux, j’espère savoir tout de suite que j’ai gagné. Je dis égoïstement parce que je suis consciente que, pour mon sport, ce serait mieux d’avoir une course serrée... Mais gagner avec une grande avance me ferait particulièrement plaisir.

Katie Vincent et Laurence Vincent Lapointe sourient.

Katie Vincent (gauche) et Laurence Vincent Lapointe

Photo : Canoë-Kayak Canada

J’imagine assez bien l’immense soulagement que je ressentirai en terminant la portion individuelle de mon parcours. Je ne sais pas exactement ce qui occupera mes pensées, mais je suis certaine que les premières personnes qui me viendront en tête seront mes parents. Je leur dois tellement, et cette médaille sera aussi la leur, en quelque sorte.

En C-2, je souhaite de tout coeur que Katie et moi puissions travailler en équipe et mettre toutes nos difficultés de côté. Quand j’ai été suspendue en 2019, elle a dû me remplacer au pied levé en individuel aux Championnats du monde afin de qualifier le C-1 pour les Jeux de Tokyo. Elle l’a fait avec brio et je lui en suis très reconnaissante.

Ce serait vraiment extraordinaire de clore ce chapitre en partageant la première marche du podium avec elle.


Une fois les Jeux terminés, je me promets une petite gâterie. Je pensais le faire avant de partir, mais les circonstances me poussent à la prudence… À mon retour, je me ferai faire un beau tatouage. Ce sera un phénix, cet oiseau légendaire qui a la capacité de renaître de ses cendres. Il sera soit perché sur les anneaux olympiques, ou il les tiendra dans son bec.

Cette marque indélébile sur ma peau sera un symbole que, comme le phénix, j’aurai su renaître à plusieurs reprises dans ce cycle olympique pas comme les autres.

Propos recueillis par Jacinthe Taillon

Photo d'entête par Bence-Vekassy