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Meaghan Benfeito effectue un plongeon.

Plonger dans l’avenir - Ma prédiction pour Tokyo

« Une fois à l’eau après mon dernier plongeon, quand je sentirai la bulle qui sortira de mon maillot, je pourrai enfin laisser libre cours à mes émotions. S’il y a une certitude, c’est que je vais pleurer. Des larmes qui viendront témoigner de toutes les émotions que j’aurai vécues en quatre cycles olympiques. »

Signé par Meaghan Benfeito

À défaut d’être à Tokyo, trois athlètes ont accepté de jouer au jeu des prédictions. Le report des Jeux olympiques en 2021 a chamboulé leur vie et leurs plans. Dans cette série de trois textes, Meaghan Benfeito, Laurence Vincent Lapointe et Antoine Valois-Fortier décrivent comment ils imaginent leurs Jeux dans un an. Une lettre à eux-mêmes qui sera revisitée une fois leurs performances terminées.

Meaghan Benfeito est plongeuse.

Mes mains sont jointes, bien solides, et forment un parfait bouclier au-dessus de ma tête afin de minimiser l’impact sur mon crâne et mon cou. Quand je frappe l’eau à 50 km/h, mon corps est bien droit, à la verticale, mes jambes sont complètement collées et mes pieds sont pointés.

Au moment où je disparais sous l’eau, pendant une fraction de seconde, c’est le silence total. Puis, je sens la bulle qui sort de mon maillot… Comme elle, je me sens libre.

Je suis heureuse et fière de moi.

On est le 7 août 2021, à Tokyo. Je viens de faire le tout dernier plongeon olympique de ma vie.

Juste de le dire, j’en ai des frissons.

C’est de cette façon que j’aimerais que ça se termine. Avec le sentiment que j’ai tout donné, sans regret. Avec des performances solides, sans rater de plongeon. Si je j'obtiens le meilleur pointage de ma carrière, je serai entièrement satisfaite, peu importe le résultat. Sauf que… je dois être honnête.

Meaghan Benfeito montre ses trois médailles de bronze olympiques en souriant.

Meaghan Benfeito et ses trois médailles de bronze olympiques

Photo : Jonathan Bordeleau

Quand je me laisse aller à mes rêves les plus fous, je me vois remporter deux médailles d’or. Une en synchro et une en individuel. Je sais que j’en suis capable. Mais ce n’est pas ce qui compte le plus à mes yeux.

Les Jeux de Tokyo seront mes quatrièmes et derniers. J’ai déjà remporté deux médailles de bronze en synchro et une en individuel. Mon palmarès est déjà bien garni et je sens que je n’ai plus rien à prouver. Même si j’aimerais bien avoir une médaille d’une autre couleur!

Ce que je veux plus que tout, ce que je me souhaite, en fait, c’est de profiter pleinement de mes derniers Jeux olympiques. Je veux vivre chaque instant, goûter à chaque émotion. Et surtout, j’espère garder le sourire, peu importe.

À Rio, je ne suis pas allée à la cérémonie d'ouverture parce que je voulais maximiser mon temps de repos en prévision de mes épreuves. Cette fois-ci, même si la performance restera ma priorité, je ne m’empêcherai pas de prendre part aux événements qui entourent les Jeux. Je suis restée quatre ans de plus (avec la COVID-19, ce sera plutôt cinq!) pour ça.

J’ai ce souvenir de Roseline, ma partenaire et complice des trois rendez-vous olympiques précédents, qui termine son dernier plongeon à Rio et qui marche avec le sourire du devoir accompli. Elle donne un gros câlin à Arturo Miranda, notre entraîneur, et elle rayonne.

Cette fois, ce sera mon tour. Ces JO seront pour moi. C’est la promesse que je me fais.

Meaghan Benfeito effectue un plongeon aux Championnats du monde de la FINA à Gwangju, en Corée du Sud, en juillet 2019.

Meaghan Benfeito aux Championnats du monde de la FINA à Gwangju, en Corée du Sud, en juillet 2019

Photo : Associated Press / Lee Jin-man

Avant le report des Olympiques de Tokyo à 2021, mon plan était bien établi. Je ferais mes derniers JO, mais cette compétition ne serait pas ma dernière.

Je ne veux pas que ce soit ça, l’histoire de mes Jeux, que c’est la fin. Je veux décider moi-même quel sera mon chant du cygne. Et je ne suis pas certaine que je veux vivre ça à des JO. Mais l’année supplémentaire pourrait précipiter mon départ. Je ne sais pas si j’aurai envie de poursuivre après les Jeux. Par contre, n’attendez pas une réponse là-dessus avant Tokyo. Je me garde ce privilège d’annoncer ma retraite quand je serai prête.

Je dois éviter de me présenter sur la plateforme avec cette impression que je joue 25 ans de carrière en une seule compétition, en un seul plongeon. Ce serait trop lourd à porter.

Si tout se passe comme prévu, j’aurai deux épreuves réparties en quatre concours. Le 10 m synchronisé, qui se joue en un seul affrontement, et l’épreuve individuelle à la tour, qui comporte des préliminaires, une demi-finale et une finale.

Au moment où l’on se parle, en juillet 2020, ma partenaire Caeli McKay et moi ne sommes toujours pas qualifiées pour l’épreuve synchronisée. Nous avons raté notre première chance d’obtenir notre billet par 0,81 point lors des Championnats du monde en 2019. Des broutilles… Mais il reste que c’est frustrant. Ça ne m’inquiète pas trop cependant, puisque j’ai vécu la même chose en 2016 avec Roseline. Caeli et moi aurons une autre occasion de tenter notre chance à la Coupe du monde de plongeon dans la piscine olympique de Tokyo, cinq mois avant les Jeux.

Meaghan Benfeito effectue un plongeon pendant la finale à la tour de 10 m des Jeux panaméricains de Lima.

Meaghan Benfeito pendant la finale à la tour de 10 m des Jeux panaméricains de Lima, en août 2019

Photo : Getty Images / Jam Media

Pour Caeli, ce sera son baptême du feu olympique. Pour moi, une première expérience sans Roseline. Cette épreuve sera très, très stressante. Un peu comme Roseline, Caeli est une compétitrice qui devient particulièrement nerveuse quand les enjeux sont importants. Heureusement, j’ai de l’expérience et je pourrai l’aider à approcher ses premiers JO avec calme. Même s’il y aura des anneaux olympiques partout, ça reste une compétition comme les autres. Si l'on rit, si l’on a du plaisir, on offrira une bonne performance. Ce n'est pas plus compliqué.

Nos plus grandes rivales viendront de Chine et de Malaisie. Sur papier, notre liste présente un degré de difficulté plus élevé que celle des Chinoises. Tout ce qu’il faudra, ce sera de bien réussir chaque plongeon. J’ai confiance en Caeli. J’ai confiance en nous. Je sais que l’on peut y arriver.

Quand je m’aventure à penser aux résultats à Tokyo, je réalise que ce qui me rendrait la plus fière serait de remporter une médaille avec Caeli en synchro. Le fait de monter sur le podium olympique avec deux partenaires différentes, et de le faire à mes premiers Jeux avec Caeli, ce serait vraiment un beau cadeau.

Évidemment, je ne cracherais pas sur une décoration individuelle! Mais si j’avais à choisir, je prendrais celle en synchro d’abord.

Caeli McKay et Meaghan Benfeito s'enlacent après leur victoire en plongeon synchronisé à la plateforme de 10 m aux Jeux panaméricains de Lima, au Pérou, à l'été 2019.

Caeli McKay et Meaghan Benfeito s'enlacent après leur victoire en plongeon synchronisé à la plateforme de 10 m aux Jeux panaméricains de Lima, au Pérou, à l'été 2019.

Photo : Getty Images / Ezra Shaw

Après les Jeux de Rio, j’ai passé une année entière à me demander ce que je faisais là. À me dire que j’aurais dû arrêter en même temps que Roseline. Il y a encore des jours où être athlète me pèse… Mais j’ai réalisé une chose pendant le confinement : je ne suis pas prête à tirer ma révérence. Arturo Miranda, mon entraîneur, me le répète sans cesse. Je peux encore m’améliorer et il a raison. Je dois aller au bout de ce cycle olympique, pour moi.

Parfois, j’ai peur. J’ai peur que l’an prochain, à pareille date, les JO n’aient pas lieu. Je n’y pense pas souvent, mais je sais que c’est une possibilité. Je n’ai aucun contrôle là-dessus. Mais si le CIO décide d’annuler carrément les Jeux de Tokyo, j’espère qu’il le fera plus tôt que tard. Je ne peux m’imaginer continuer à m’entraîner jusqu’au prochain mois de juin pour, finalement, me faire dire que l’objectif que je vise depuis cinq ans n’existe plus.

Je n’ai pas peur de tourner la page. J’ai même hâte de commencer le prochain chapitre de ma vie. Je sais ce que je veux faire, travailler en éducation de l’enfance.

En attendant, la compétition me manque. Elles seront peu nombreuses dans l’année qui nous mènera à Tokyo en raison de la pandémie. C’est là que mes 18 ans dans l’équipe nationale seront les plus bénéfiques. L’expérience, ça ne s’achète pas, ça se gagne.


Une fois sur la plateforme olympique, mon corps et ma tête sauront exactement ce qu’il faut que je fasse pour bien plonger. Je sais déjà quel sera mon tout dernier plongeon olympique. Le 407C, un 3 et demi retourné en position groupée. Ma bête noire… C’est un peu ironique, mais c’est comme ça.

C’est Arturo qui a décidé, en 2016, que je devais le placer à la fin de ma liste. Comme ça, si la compétition a bien été, l’adrénaline se chargera de me le faire bien exécuter.

Quand je m’élancerai de la plateforme pour la finale individuelle à Tokyo, je ne penserai à rien d’autre que ce que je dois faire pour bien le réussir.

Meaghan Benfeito embrasse son grand-père sur la joue.

Meaghan Benfeito et son grand-père, João Correia

Photo : fournie par Meaghan Benfeito

Puis, une fois à l’eau, quand je sentirai la bulle qui sortira de mon maillot, je pourrai enfin laisser libre cours à mes émotions.

S’il y a une certitude, c’est que je vais pleurer. Des larmes qui viendront témoigner de toutes les émotions que j’aurai vécues en quatre cycles olympiques.

J’aurai une pensée pour ma famille. Mes soeurs et mes parents qui m’ont toujours soutenue. Et, surtout, je prendrai quelques instants pour remercier mes grands-parents, sans qui je n’aurais pu y arriver. C’est avec eux que j’ai grandi. Ce sont eux qui venaient me reconduire à la piscine quand mes parents travaillaient. Trois d’entre eux sont décédés au cours des trois dernières années. J’ai trouvé ça très, très dur. Il me reste un seul grand-père… Il aura 98 ans en 2021. Mon souhait le plus cher est qu’il soit toujours parmi nous quand je rentrerai au Canada afin que je puisse aller lui présenter mes dernières acquisitions olympiques. Mes deux médailles d’or...

Propos recueillis par Jacinthe Taillon

Photo d'entête par EPA/Patrick B. Kraemer