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Tony Sharpe et Andre De Grasse

Tony Sharpe - Comment j'ai découvert Andre De Grasse

« Je me souviendrai toujours de ce jeune garçon de 15 ans, étrangement positionné sur les blocs de départ, qui s’apprêtait à courir sans aucune technique les 100 m en 10,9 secondes et, quelques années plus tard, à devenir l’une des vedettes mondiales de l’athlétisme. »

Signé par Tony Sharpe

L'auteur a participé aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984, et est le fondateur de The Speed Academy.

« Quoi? 10,9 secondes. Et sans même utiliser les blocs de départ! »

Ce jour-là, je devais me rendre à l’Université York pour voir un jeune athlète de mon équipe, Joshua Cunningham, qui courrait le 400 m. J’étais en avance, alors je me suis assis dans les gradins pour regarder les finales du 100 m.

Les catégories ont défilé, jusqu’à ce que les élèves de la catégorie senior s’avancent sur la piste. Je savais qui allait gagner. C’était le même jeune qui gagnait toutes les fois. J’avais aussi une bonne idée des trois premiers, mais quelque chose d'inattendu s’est produit ce jour-là.

Un jeune homme s’est installé sur la ligne de départ. Il n’avait pas les pieds sur les blocs, et il était positionné de façon étrange, le corps de côté. Certainement un débutant.

Il a terminé 2e avec un chrono de 10,9 s. Pour un athlète de l’école secondaire, courir sous les 11 secondes, c’est vraiment très bien.

« Comment se fait-il que je n’aie jamais entendu parler de ce jeune homme? »

J’ai traversé la piste pour demander qui il était. Ses collègues de classe le connaissaient.

- Ah oui, lui. Il se fait appeler Tip, c’est un joueur de basketball.

Je l’ai félicité et je lui ai remis ma carte.

« Tu es rapide, mais je vois que tu n’as pas d’entraîneur. Je t’offre de l’aide pour atteindre les championnats régionaux. Juste en utilisant les blocs de départ, ton 10,9 s va facilement devenir un 10,5. »

C’est ainsi que j’ai découvert Andre De Grasse.

Tony Sharpe a découvert Andre De Grasse lors d'une compétition à son école secondaire.

Tony Sharpe a découvert Andre De Grasse lors d'une compétition à son école secondaire.

Photo : Photo fournie par Tony Sharpe

Le lendemain, j’assistais aux finales du 200 m quand mon téléphone a sonné. C’était Beverley, sa mère.

J’ai été le premier surpris. Il l’a fait, il a vraiment donné la carte à sa mère. À son âge, si ça m’était arrivé, j’aurais probablement perdu la carte.

Le samedi suivant, elle se présentait à l’entraînement avec son fils.

On pratiquait justement les départs sur les blocs. Deux, trois indications et c'était au point. Andre a compris tout de suite.

Deux semaines plus tard avaient lieu les championnats régionaux, tout un événement. Les quatre meilleurs de chaque course se qualifiaient pour les provinciaux. Mes jeunes s’entraînaient toute l’année pour ce court moment.

Et devinez qui s’est qualifié? Eh oui, Andre. Il a fini 3e du 100 m et il a gagné sa place pour les championnats de l’Ontario.

C’était l’objectif de la saison pour la majorité de mes petits gars. Lui, il court depuis un peu moins de trois semaines et il y arrive en un claquement de doigts.

C’est là que j’ai commencé à le réaliser : ce gars-là n’est pas normal.

Une semaine plus tard, il s’est rendu aux provinciaux et il a pris la 5e place.


Vous avez peut-être déjà vu mon nom quelque part : Tony Sharpe.

J’ai représenté le Canada aux Jeux olympiques de 1984, à Los Angeles. J’étais dans l’équipe qui a remporté le bronze au 4 x 100 m. J’étais aussi sur la ligne de départ de la prestigieuse finale du 100 m.

Je suis le fondateur de The Speed Academy, une académie d’athlétisme née en 2006. Notre objectif : développer des jeunes d’âge scolaire grâce à l’athlétisme et leur permettre d’avoir un brillant avenir.

De l’athlétisme, j’en ai vu. Des sprinteurs, j’en ai affronté. Mais je peux vous dire qu’Andre De Grasse, c’est vraiment un phénomène. Et je pense qu’il peut nous offrir encore plus que ce qu’on a vu jusqu’à maintenant.

Tony Sharpe a fondé The Speed Academy, à Pickering, en Ontario.

Tony Sharpe a fondé The Speed Academy, à Pickering, en Ontario.

Photo : Photo fournie par Tony Sharpe

Après sa 5e place aux championnats provinciaux, je savais que nous avions une pépite entre les mains. Il fallait lui permettre de développer son plein potentiel.

J’ai pris le téléphone et j’ai appelé le directeur d’une compétition sur invitation à Toronto. Il y avait un 100 m pour les jeunes de l’âge d’Andre au programme. Il a fallu que je me montre convaincant, mais j’ai réussi à lui obtenir un couloir.

C'était loin d'être optimal. Il était dans le couloir 8, donc vraiment décalé vers l’extérieur. Nous y sommes allés quand même. À la surprise de tous, il a gagné. Il a battu tous les gars qui l’avaient dépassé aux championnats provinciaux trois semaines auparavant. Mais qui était ce petit Andre De Grasse?

Un extraterrestre? Après la course, je suis allé le voir. Pas mal, Andre. Tu crois que tu peux le refaire?

Ça l’a fait sourire.

C’était si facile pour lui.


Cet été-là, Andre a vaincu tout le monde encore et encore.

Je n’en croyais pas mes yeux. Je devais faire quelque chose. J’avais un petit gars qui finissait le secondaire et qui avait des temps incroyables. Il fallait qu’il obtienne une bourse d’études quelque part.

« OK Andre, tu cours vraiment vite, mais comment ça va à l’école? As-tu déjà pensé à faire des études postsecondaires? Qu’est-ce que tu aimerais étudier? »

Comme plusieurs jeunes de son âge, Andre n’avait pas vraiment de plan. Il n’avait pas les cours nécessaires pour accéder directement à l’université, mais il pouvait passer par un collège américain pour ensuite atteindre la NCAA.

J’ai fait aller mon téléphone et, une semaine plus tard, Andre partait pour Coffeeville, au Kansas, à 2000 km de son Ontario natal. Honnêtement, je ne savais même pas exactement où c'était sur la carte, mais je savais que l’école avait un bon programme.

Beverley ne me connaissait que depuis quelques mois, mais elle a été exceptionnelle. Elle a décidé de me faire confiance pour l’avenir de son fils. L’important, pour elle, c’était qu’il continue ses études, et il avait là une occasion plus qu’inespérée à peine quelques mois auparavant.

Dès sa première année à Coffeeville, il s’est démarqué. Je me souviens que rapidement après son arrivée, il m’a appelé pour me dire qu’il avait couru 9,9 s.

C’est rapide, c’est fou. Cette année-là, il a battu le record canadien des moins de 20 ans au 100 m.

Sa deuxième année, on n’en parle même pas. C’est là que les universités ont commencé à appeler pour l’avoir en NCAA. Des appels, on en a eu.

Sa mère et moi avons rencontré les entraîneurs, analysé les programmes. Andre est finalement allé étudier à Los Angeles.

Ensuite, il y a eu les Jeux panaméricains, puis les Jeux olympiques. Andre est devenu une vedette de son sport, mais il a quand même honoré sa promesse de finir ses études en sociologie.

Pour moi, c’était presque aussi émouvant de le voir obtenir son diplôme que de gagner une médaille aux Jeux olympiques. La réalité, c’est que l'athlétisme ne dure pas toujours et que c’est important d’avoir des études.

Andre De Grasse a marqué l'histoire aux Jeux olympiques de Rio grâce à ses trois médailles dans les épreuves de sprint.

Andre De Grasse a marqué l'histoire aux Jeux olympiques de Rio grâce à ses trois médailles dans les épreuves de sprint.

Photo : Getty Images / Paul Gilham

Quand je l’ai connu, Andre était comme plusieurs jeunes hommes : il voulait expérimenter et faire des bêtises. Il ne faisait pas toujours les bons choix et n’avait pas toujours les meilleures fréquentations. Mais on voyait que c’était une bonne personne au fond de lui. Il avait les bonnes valeurs et il était respectueux.

Ces jeunes qui ont un bon fond, c’est facile de les ramener du bon côté. Ils ont de bonnes valeurs, alors ils reviennent rapidement à la raison.

Oui, Andre se tenait avec des personnes qui avaient une mauvaise influence sur lui, mais il savait où se trouvait la limite. Et il ne l’a jamais traversée, cette limite.

J’ai travaillé avec des jeunes qui n’ont pas eu cette chance. Ils n’ont pas eu de parents derrière eux, et je n’ai pas réussi à les ramener.

Parfois, j’essaie pendant plusieurs années de les aider, mais il y en a certains avec qui je n’y arrive pas. C’est décourageant parce que, parfois, tu dois jeter l'éponge. Je déteste les perdre, mais il y en a que je n’ai pas réussi à ramener sur la bonne voie.

J’espère qu’un jour, ils vont trouver qui ils sont.

Tony Sharpe aux Jeux olympiques de Los Angeles

Tony Sharpe aux Jeux olympiques de Los Angeles

Photo : Photo fournie par Tony Sharpe

Des erreurs, on en a tous fait dans nos vies. Dans certains cas, des plus graves que d’autres.

Ceux qui connaissent mon histoire vous diront probablement que je suis le pire entraîneur possible pour les jeunes.

Sur papier, c’est vrai. Mais en réalité, mes erreurs du passé, aussi graves qu’elles soient, me permettent d’être l’entraîneur que je suis aujourd’hui. Je prends tous mes échecs et je les renverse pour éviter à tout prix que mes jeunes les commettent eux aussi.

Je vous explique… Ben Johnson, ça vous dit quelque chose? C’est le sprinteur qui a remporté la médaille d’or à Séoul, mais qui l’a perdue 48 heures plus tard après avoir échoué à un test antidopage. Une commission d’enquête s’en est suivie et j’ai été appelé à y témoigner. Je faisais partie de son groupe d’entraînement.

À la barre, j’ai avoué avoir pris des stéroïdes.

Ça a été un moment très sombre de ma vie. J’ai eu l’impression de décevoir tout le monde. Ma famille, mon entourage.

Comment est-ce arrivé?

J’étais très jeune à l’époque et j’étais engagé dans ce groupe d’entraînement qui pensait que le dopage était le seul chemin vers le sommet. C’était très présent à cette époque-là. On nous présentait ça comme si c’était normal, pas comme si c’était mal.

À 15 ans, quand tu te retrouves dans un environnement où prendre des stéroïdes est la norme, tu ne sens pas que tu triches. Tu as l’impression que tout le monde le fait pour en tirer avantage, donc, que c’est LA chose à faire.

À l’époque, j’ai fait ce que je pensais qu’il fallait faire. C’était, certes, la pire chose à faire, mais je me suis laissé emporter par le groupe.

J’étais vulnérable, influençable. Ma mère était monoparentale et elle ne connaissait rien au sport, à l’athlétisme, aux suppléments. Elle croyait que ce groupe était bon pour moi, alors elle a laissé les entraîneurs être complètement responsables de moi.

Ç’a été un moment horrible de ma vie et je le regrette énormément. Je regrette d’avoir tenu pour acquis, à l’époque, que tous ceux qui étaient bons prenaient quelque chose. On nous enseignait : si tu veux faire la finale, tu dois prendre quelque chose, sinon tu vas être dans les gradins à la regarder.

Quand j’ai réalisé que ce n’était pas la norme, j’ai eu envie de m’excuser à tous les athlètes qui sont demeurés propres dans ce chaos.

J’ai éprouvé tellement de regrets, mais j’ai finalement réussi à retourner la situation et à l’utiliser positivement au lieu de continuer à remuer tous les dommages causés à ma carrière et à ma vie hors de la piste.

Ç’a été difficile, mais maintenant, je dors bien la nuit. J’ai bonne conscience.

Je suis donc encore mieux placé pour éduquer les jeunes sur l’impact de mauvais choix comme celui d’utiliser des substances interdites. Je peux les remuer en connaissance de cause, utiliser mon histoire personnelle et reconnaître les signes pour m’assurer que ça n'arrive à aucun des jeunes qui sont sous ma supervision, jamais.

J’ai mal choisi les personnes qui m’ont encadré en tant qu’athlète. C'est pourquoi, quand mes protégés quittent le club pour atteindre de nouveaux sommets, je m’assure personnellement qu'ils ne tombent pas dans ces pièges.

The Speed Academy est une académie d'athlétisme qui aide les jeunes de Pickering, en Ontario, à développer leur plein potentiel.

The Speed Academy est une académie d'athlétisme qui aide les jeunes de Pickering, en Ontario, à développer leur plein potentiel.

Photo : Photo fournie par Tony Sharpe

Faire courir les jeunes rapidement, c’est le plus facile. Le vrai travail pour moi, c’est de les aider à tout mettre en oeuvre pour réaliser leurs rêves, sur la piste et dans le reste de leur vie.

Ce que je veux leur enseigner, c’est de se permettre de rêver. Certains de mes jeunes ne viennent pas nécessairement de milieux faciles, mais je veux qu’ils aient toutes les chances de réussir.

C’est génial l’athlétisme, mais ça demeure un sport amateur et les Andre De Grasse ne courent pas les rues.

Il n’y a qu’une poignée d’athlètes qui gagnent beaucoup d’argent sur la piste. Mais si le fait de courir vite peut leur permettre d’intégrer les grandes écoles et d’avoir des bourses d’études, c’est le plus beau cadeau du monde.

S'ils finissent par devenir des De Grasse et avoir des commanditaires, c’est un boni. Au départ, Andre a misé sur l’école.

Nous voulons être certains que les jeunes aient un avenir après l’athlétisme. Et pour que les jeunes soient intéressés par l’école, il faut leur montrer que c’est important.

Parfois, ça m’enrage de voir que les parents sont sur le bord de la piste à chronométrer leur enfant, mais qu'ils ne sont pas aux réunions de parents pour s’assurer qu’il reçoit une bonne éducation.


Le développement des jeunes de Pickering, en Ontario, Andre l'a vraiment à coeur. Même s’il n’habite plus ici, on se parle souvent, il demande des nouvelles.

Il a mis sur pied l'Andre De Grasse Family Foundation. Une partie des fonds qui y sont amassés servent à aider nos jeunes, et ça donne de vraiment bons résultats.

Notre objectif est de reproduire le modèle qui a mené Andre jusqu'où il est aujourd'hui et de le transmettre à d'autres. Sa mère Beverley s'implique aussi.

Il est important pour lui de redonner aux générations futures. Il est vraiment, vraiment un bon garçon. Si je l’appelle et que je lui dis que j’ai un jeune qui ne peut pas s’offrir la paire de crampons dont il a besoin pour continuer, ce n’est pas long avant qu’il me réponde :

« Je suis sur le coup! »

Il n’a pas oublié d’où il vient.

Je me souviens d’une année où deux de nos athlètes s’étaient qualifiés pour les Championnats des écoles secondaires des États-Unis. Ils étaient de vrais bons athlètes, mais ils n'avaient aucune chance de trouver l’argent nécessaire pour s’y rendre.

J’ai lâché un coup de fil à Andre. Un claquement de doigts plus tard, les jeunes étaient dans l’avion pour aller courir à New York.

C’est ça, Andre De Grasse. Il est l’un des hommes les plus rapides du monde, mais il reste accessible.

Andre De Grasse rigole avec Usain Bolt pendant les qualifications de la course de 200 m des Jeux de Rio, en 2016.

Andre De Grasse rigole avec Usain Bolt pendant les qualifications de la course de 200 m des Jeux de Rio, en 2016.

Photo : Getty Images / Shaun Botterill

Notre mission dans tout ça, c’est d’aider les jeunes à comprendre que même s’ils ne deviennent pas de grandes vedettes de l’athlétisme, ils peuvent utiliser les compétences qu’ils ont développées pour se faire une belle vie plus tard.

J’ai une équipe géniale avec des bénévoles qui n’ont pas d’enfants dans le club, mais qui ont envie de participer.

J’espère que nous aurons la chance de participer à la construction d’autres Andre De Grasse, mais surtout d’ingénieurs, de médecins, de comptables… d’autres histoires de succès.

Comme celle de ce jeune garçon de 15 ans bizarrement positionné sur les blocs de départ, un soir de juin à l’Université York, un jeune aux origines modestes qui s’apprêtait à courir sans aucune technique les 100 m en 10,9 s et, quelques années plus tard, à devenir l’une des étoiles mondiales de l’athlétisme.

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête fournie par Tony Sharpe