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Alex Harvey

Alex Harvey - J'arrête au bon moment

« Je n'ai pas passé Noël chez moi depuis 2009. Ça devient épuisant mentalement de vivre dans ses valises la moitié de l'année, sans rentrer à la maison une seule fois. J'ai hâte de ne plus avoir à quitter un souper entre amis à 21 h 15 un vendredi soir parce que je dois m'entraîner tôt le lendemain. »

Signé par Alex Harvey

J’arrête et je ne reviendrai pas.

J’ai encore autant de plaisir à m’entraîner et à participer aux courses, mais le plaisir n'est plus le même entre les courses. Le ski de compétition, c’est vraiment terminé pour moi.

La solitude m’a frappé lors du Tour de ski durant les fêtes. C’était devenu très dur mentalement de continuer. C’est à ce moment que j’ai pris la décision de rentrer me ressourcer à la maison.

Pendant des années, j’étais entouré de mes meilleurs amis, dont Devon Kershaw, dans l’équipe nationale. Ils ont tous pris leur retraite et je me suis retrouvé un peu seul.

C’est une fois qu’ils sont partis que j’ai réalisé à quel point c’était génial de les avoir eus à mes côtés pendant toutes ces saisons. Pour moi, c’était une situation idéale. Des fois, c’est en perdant quelque chose qu’on se rend compte de l’immense chance qu’on avait.

C’est précisément ce qui est arrivé cette année.

En plein Tour de ski, j’avais perdu mon filet de sécurité. Avant, quand ça allait mal, les gars étaient là pour me changer les idées. Sans eux, c’était devenu trop difficile.

Je ne faisais que penser à mes performances, à mes sensations sur la neige, au fait que je sentais mes jambes lourdes. Sans eux, je perdais mes appuis, mes repères, mon équilibre.

Il y a une grande différence entre la réalité de la vie sur la route et la perception que les gens peuvent en avoir. Les réseaux sociaux en sont en partie responsables. Quand on voyage, on ne partage que des photos des plus beaux paysages ou des plus beaux hôtels.

La réalité est plus ordinaire. Le simple fait de trouver un endroit où laver notre linge peut devenir un casse-tête. Ne pas pouvoir se faire à manger, ça devient lourd aussi. Il est bien bon le buffet de la Coupe du monde, mais il devient vite redondant.

Ce n’est pas que j’ai besoin de mets gastronomiques, mais ce serait agréable de me faire moi-même mon déjeuner et mon café le matin.

J’arrête aussi parce que le moment est le bon. C’est un privilège extraordinaire de pouvoir terminer ma carrière chez moi, à Québec.

La retraite ne m’effraie pas, bien au contraire. J’ai vraiment hâte de retrouver une vie normale. Je n’ai pas passé Noël chez moi depuis 2009.

Ça devient épuisant mentalement de vivre dans ses valises la moitié de l’année, sans rentrer à la maison une seule fois.

J’ai hâte de ne plus avoir à quitter un souper entre amis à 21 h 15 un vendredi soir parce que je dois m’entraîner tôt le lendemain.

J’ai déjà des projets emballants qui m’attendent.

Je veux finir mon baccalauréat en droit et entreprendre mon barreau. Ma copine Sophie et moi pensons aussi avoir des enfants.


La plus grande victoire de ma carrière est sans aucun doute mon titre mondial gagné à Lahti en février 2017. Ce jour-là, sur 50 km, l’épreuve reine des mondiaux, j’ai été le meilleur du monde. J’ai battu cinq Norvégiens, quatre Russes, quatre Finlandais et tous les autres.

Sur papier, c’est mon plus grand triomphe. Mais les plus grandes émotions, c’est à Québec, un mois plus tard, que je les ai vécues. Ma victoire au sprint, sur les plaines d’Abraham, même si ce n’était qu’une Coupe du monde, m’a fait vibrer comme jamais.

Gagner un sprint, c’est une affaire qui dure quatre heures en comptant les qualifications. Il faut faire quatre courses pour remporter l’épreuve. C’est drainant au plan mental.

Au fil de la journée, c’est de plus en plus intense en piste. Je sentais exactement la même chose de la foule massée le long du parcours. J’étais vraiment en symbiose avec elle.

L’énergie des spectateurs était aussi intense que la pression que je me mettais sur les épaules. Je voulais vraiment gagner devant eux. Au sprint, tu ne peux te permettre le moindre moment d’inattention.

En finale, j’ai devancé le Norvégien Finn Haagen Krogh par trois dixièmes de seconde. Une affaire de centimètres. C’était l’euphorie.

Comme le veut la tradition, je suis retourné faire un petit tour d’honneur et j’ai aperçu ma famille et mes amis dans la foule. Je leur ai sauté dans les bras.

À part mon père, qui m’a vu sur place aux Olympiques parce qu’il analysait les courses à la télé, et ma mère, qui est médecin avec l’équipe, peu de proches ont eu la chance de me voir gagner en personne. Ils ont leurs obligations et leur vie à vivre.

Pouvoir réussir à gagner et partager cette victoire avec eux, c’était vraiment un sentiment spécial et unique.

Alex Harvey célèbre sa victoire au 50 km départ groupé style libre aux Championnats du monde à Lahti, en Finlande, en mars 2017.

Alex Harvey célèbre sa victoire au 50 km départ groupé style libre aux Championnats du monde à Lahti, en Finlande, en mars 2017.

Photo : AFP/Getty Images / Jonathan Nackstrand


À l’opposé, je n’ai jamais autant pleuré qu’après le 50 km des Jeux de Pyeongchang. J’ai fondu en larmes pendant de longs moments dans la zone d’entrevues après ma 4e place. Il m’était déjà arrivé de pleurer après une compétition, mais jamais autant que ça.

J’étais si proche d’une médaille et avec le contexte du scandale de dopage de la Russie, c’était extrêmement dur à accepter. Deux Russes m’avaient devancé à l’arrivée.

Généralement, quand je bats tous les Norvégiens, je monte sur le podium. Pas cette fois.

C’était vraiment une émotion intense. J’étais choqué. Mon père Pierre est venu me rejoindre. On a pleuré ensemble. Je vivais ce qu’il avait vécu trop souvent dans sa carrière. Sur le coup, il m’a dit : « Tu vas la recevoir par la poste, ta médaille. »

Aujourd’hui, je n’y crois plus et je ne l’attends plus, cette médaille. Ça m’a pris du temps à accepter le résultat. J’ai dû puiser au plus profond de moi pour trouver une satisfaction à cette 4e position.

La médaille olympique, c’était une source de motivation, un but à atteindre, un rêve. Pour atteindre ce but, je devais livrer une des meilleures performances de ma carrière. Et ça, j’ai réussi à le faire.

J’avais offert cette performance en style classique, qui n’est pas ma spécialité, dans une course éclatée qui n’avantageait pas mon profil de coureur. Tout ça, après une ou deux déceptions plus tôt dans les Jeux.

Personne ne peut garantir si les skieurs qui m’ont devancé étaient propres ou non, mais je dois accepter que ce jour-là, les trois ont été plus forts que moi. Je m’accroche au fait que j’ai réalisé l’une des deux ou trois meilleures performances de ma carrière au moment où ça comptait le plus.

Ça aussi, c’était un rêve. Ce rêve-là, je l’ai réalisé et personne ne peut me l’enlever.

Alex Harvey (en rouge) et son père Pierre s'enlacent après la 4e place d'Alex au 50 km des Jeux olympiques de Pyeongchang.

Alex Harvey (en rouge) et son père Pierre s'enlacent après la 4e place d'Alex au 50 km des Jeux olympiques de Pyeongchang.

Photo : Radio-Canada


Il y a plusieurs parallèles à tracer entre ma carrière et celle de mon père dans les années 80.

Tous les deux, on a gagné notre première Coupe du monde à Falun, en Suède.

On a annoncé qu’on prenait notre retraite au même âge.

Et, bien sûr, la médaille olympique nous échappera aux deux.

La cohabitation avec les tricheurs a fait partie de ma carrière comme de la sienne. J’ai la conviction qu’il y a encore des skieurs dopés parmi mes rivaux. C’est inacceptable que ce soit encore la même chose 30 ans plus tard.

Les images de l’Autrichien Max Hauke en pleine autotransfusion sanguine, durant les mondiaux à Seefeld, m’ont levé le coeur.

C’est peut-être mesquin de ma part d’écrire ça, mais crisse, il n’est même pas bon, Max Hauke. Malgré sa tricherie, il était tellement loin des meilleurs. Ça m’a fait réaliser que le dopage est peut-être plus répandu que je le croyais.

Quand un athlète se dope pour passer du 7e au 2e rang, je comprends la logique. Il y a des gains financiers à faire, une reconnaissance à gagner. Mais Hauke, qui est peut-être 40e au monde? C’est comme un étudiant à l’université qui triche et qui coule quand même son examen. Pour moi, c’est la définition d’un vrai perdant.

Je n’ai pas aimé le ton de la lettre récemment publiée par Floyd Landis sur le site Podium. D’un côté, il prenait le blâme pour ses décisions, mais il ajoutait toujours une justification.

Il aurait aimé que quelqu’un l’avertisse de ce qui allait l’attendre comme cycliste professionnel avant de se retrouver dans l’engrenage du dopage.

Selon moi, Landis s’est dopé parce qu’il voulait simplement faire plus d’argent et devenir un meilleur cycliste, et pour aucune autre raison. Personne ne l’a forcé à le faire. Personne ne l’a menacé.

C’était simplement l’appât du gain. S'il ne s’était pas dopé, il n’aurait peut-être pas gagné le Tour de France, mais il ne serait pas dans la misère non plus.

Pour moi, il y a une différence entre les cas de dopage de Landis, de Max Hauke et des Russes pris dans un système généralisé comme celui dévoilé après les Jeux de Sotchi.

Hauke et Landis ont fait un choix individuel de se doper et je n’ai aucune pitié pour eux.

Ironiquement, même si c’est probablement la Russie qui a volé le plus de médailles au cours de la dernière décennie, je considère les dopés russes un peu comme des victimes.

En discutant avec mon ancien coéquipier Ivan Babikov, Russe de naissance, j’ai compris que les athlètes de ce pays avaient bien peu de liberté dans un système sportif presque totalitaire. Ils sont soumis à une certaine propagande anti-occidentale.

On leur fait comprendre qu’ils n’ont pas le choix de tricher parce que tous les autres pays le font. La moindre résistance peut leur valoir une expulsion de l’équipe nationale et un retour vers une situation de vie assez précaire.

Pour certains athlètes russes, le dopage est donc une incitation à ne pas reculer dans la vie.

L’Agence mondiale antidopage fait un bon travail, mais qui demeure insuffisant. C’est d’ailleurs la police qui a démasqué les cinq tricheurs aux Championnats du monde.

Ils ont amassé des preuves pendant cinq ans. Ça montre un peu les limites de l’AMA si l’agence n’a pu les attraper pendant cette période.

Je crois que les grands organismes et fédérations doivent se renouveler pour mieux combattre le dopage. Le président de la Fédération internationale de ski, Gian-Franco Kasper, est en poste depuis plus de 20 ans.

Avant d’être président, il a été secrétaire général de 1979 à 1998.

Un moment donné, il faut que les dirigeants changent un peu sinon le statu quo devient trop alléchant.

Plus une personne est longtemps dans une chaise comme ça, plus elle est susceptible de tomber dans la corruption et le confort.

Il faut avoir de meilleures balises de gouvernance, sans quoi c’est dur de croire que tout le monde est sans reproche.


Alex Harvey (no 4) pendant l'épreuve du skiathlon des Jeux olympiques de Pyeongchang

Alex Harvey (4) pendant l'épreuve du skiathlon des Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : AFP/Getty Images / Franck Fife

Je n’ai jamais eu de filtre en entrevue. Je dis ce que je pense.

En 2014, aux Jeux de Sotchi, mes critiques sur les ratés de mon équipement ont fait beaucoup de bruit au pays, et surtout à Québec.

C’était tellement compliqué, le fartage à Sotchi. Les conditions étaient difficiles et variables. On n’est pas les seuls à s’être plantés, même la puissante équipe norvégienne a raté son coup dans certaines courses.

Mes critiques n’ont jamais été personnelles contre mes farteurs. C’était un constat d’échec qu’ils partageaient avec moi. Les premières personnes à qui je parle après une course, ce sont nos farteurs quand ils récupèrent mes skis.

À Sotchi, je n’avais même pas besoin d’ouvrir la bouche. Ils savaient que les skis n’étaient pas bons. J’ai cependant dû apprendre à changer mon discours devant les médias.

Mes critiques ont parfois été interprétées comme des complaintes ou des excuses pour justifier mes échecs. Certains animateurs de radio n’ont pas été tendres avec moi. Aux yeux de certains, j’étais un chialeux, un mauvais perdant. L’opinion s’est répandue.

Sur le coup, ça ne m’a pas affecté. Les choses ont changé à mon retour à Québec au printemps. J’ai senti que mes quatre plus grandes admiratrices, ma mère, mes deux soeurs et ma copine, avaient été touchées profondément par ce qu’elles entendaient à mon sujet.

Ça les fâchait, ça les attristait et ça les blessait. Leur peine m’a fait très mal. Surtout que les critiques à mon endroit se sont poursuivies pendant plusieurs années.

J’ai changé de marque de skis en 2016. Je suis passé de Fisher à Salomon. Quelques semaines plus tard, ma soeur a accompagné une amie à un magasin de skis. Le vendeur lui proposait des Fisher et elle lui a dit qu’elle préférait des Salomon, « comme Alex Harvey ».

Le vendeur lui a alors répondu : "Alex Harvey a changé ses skis uniquement parce que c’est un chialeux, son problème, ce n’était pas les skis."

Le commerçant ignorait qu’il disait ça devant ma soeur. Elle n’a pas répondu, mais elle a été blessée. Si tu blesses mes petites soeurs, tu me fais mal aussi.

On a donc décidé de changer d’approche devant les médias. On s’est dit que quelqu’un d’autre que moi devait le dire, quand les skis n’étaient pas bons. Je me suis aussi donné comme mission de mieux éduquer le public.

Le fartage, ce n’est pas une science exacte. C’est normal de se tromper à l’occasion. Même les meilleurs pays, avec plus de ressources, se trompent. Je me suis efforcé de faire comprendre ça aux non-initiés.

Je devais mieux expliquer que parfois, j’avais une grande journée, mais que j’avais de mauvais skis. Le lendemain, je pouvais avoir de très bons skis, mais mes jambes n’étaient pas bonnes. Je devais aussi le dire.

Je ne pense pas avoir critiqué mon équipement en public en trois ans. En grande partie parce que notre équipe ne s’est plus trompée.


J’espère avoir été un bon modèle pour les jeunes skieurs. J’espère leur avoir montré que c’est agréable de faire du ski et que c’est possible de devenir champion du monde.

J’espère avoir contribué à faire exploser le plafond de verre, comme l’avaient fait avant moi mon père, Beckie Scott, Devon Kershaw et les autres.

Pour être au sommet, il faut avoir un minimum d’ego. Je l’ai quand il le faut. Ça prend de la confiance en soi pour devenir champion du monde.

Le matin de mon premier titre mondial au sprint par équipe à Olso en 2011, j’ai demandé à mon partenaire Devon Kershaw : « Comment tu te sens à quelques heures de devenir champion du monde? »

Je ne sais pas pourquoi, mais ce matin-là, dans ma tête, j’étais convaincu qu’on allait gagner. Ça prend cet ego parfois, mais il faut arriver à le mettre de côté. Alex Harvey le skieur n’est qu’une partie d’Alex Harvey, l’homme.

En piste, dans ma tête, j’ai souvent pensé en mal de mes adversaires. Je tenais ce discours interne uniquement dans le but de me motiver. Il faut être une tête de cochon pour continuer à pousser au travers d’autant de souffrance.

J’ai d’abord été le fils de Pierre pour certains. Puis, il est devenu le père d’Alex. Est-ce qu’un jour, je serai le père d’un athlète de haut niveau? Je ne sais pas trop quoi répondre.

J’ai eu la chance de ne jamais être poussé par mes parents à faire du sport d’élite, et c’est l’approche que j’aurai avec mes enfants. Je veux juste leur donner le goût de faire du sport en les exposant à un éventail d’activités.

S’ils font le choix de faire du ski de fond, ça leur appartiendra. C’est difficile, le sport de haut niveau. C’est même parfois malsain.

Ma soeur Sophie, qui a aussi fait du ski de fond, était angoissée à un certain moment par ses résultats quand elle tentait de faire sa place avec l’équipe du Québec.

La vie d’athlète d’élite se compare à celle d’un équilibriste : on marche sur un mince fil, entre tout faire pour être le meilleur et l’obsession qui mène à la dépression ou à d’autres troubles de santé mentale. C’est dur d'être constamment comparé à d’autres et de se faire dire qu’on n’est parfois pas assez bon.

Le plus beau des cadeaux que la vie m’a faits, c’est de naître dans la bonne famille. Bien que j’aie toujours eu des tendances à être obsédé, j’ai toujours su trouver l’équilibre parce que le soutien de mon entourage était extraordinaire.

Je viens d’un milieu très solide et je sais que tous n’ont pas ma chance. Je suis choyé d’avoir eu des prédispositions, tant physiques que mentales, à mener sereinement une vie d’athlète d’élite.

Il y a de la chance aussi dans tout ça. On ne part pas tous de la même ligne de départ dans la vie.

Est-ce que j’aimerais que mes enfants suivent mes traces? Je trouve très difficile de répondre à cette question.

La compétition de très très haut niveau, ce n’est peut-être pas ce qu'il y a de plus sain pour des adolescents. C’est facile d’en faire une obsession.

Mon rêve, bien honnêtement, c’est que mes enfants fassent et goûtent à tout plein de sports, mais qu’ils ne soient pas assez bons pour faire partie d’une équipe nationale et d’aller aux Olympiques.

S’ils le sont, je serai bien sûr à leurs côtés. Et fier.

Propos recueillis par Antoine Deshaies