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Brian Ofori

Brian Ofori - La course de la vie

Signé par Brian Ofori

L’auteur, originaire de Montréal, au Québec, est un basketteur professionnel qui fait carrière en Europe.

Vous connaissez la course de la vie?

Récemment, je suis tombé sur une puissante vidéo (Nouvelle fenêtre) qui résume bien la situation. On y voit un entraîneur positionner tous ses athlètes pour une course. Il promet de donner 100 $ à celui ou celle qui franchira la ligne d’arrivée en premier.

Avant le départ, l’entraîneur énumère certaines situations les unes après les autres, et « chaque fois que l’une d’entre elles s’applique à toi, tu dois avancer de deux pas. Sinon, tu ne peux pas bouger. Tout simplement. »

Puis, il amorce son énumération : 

- « Si tu as grandi avec une figure paternelle… »

- « Si tu as pu étudier à l’école privée… »

- « Si tu n’as jamais eu besoin d’aider tes parents à payer leurs factures… »

- « Si tu ne t’es jamais demandé d’où viendra le prochain repas que tu vas manger… »

Finalement, après avoir énuméré quelques situations, l’entraîneur demande à tous ses athlètes de se retourner.

On s’aperçoit alors que les Noirs n’ont pas bougé. Ils sont toujours au point de départ. Aucun pas en avant. Rien.

L’entraîneur explique alors que tous ces pas franchis par ses athlètes n’ont rien à voir avec ce qu’ils ont accompli ni avec aucune de leurs décisions. Ils ont simplement, avant même le coup de départ, une meilleure chance de gagner la course et de remporter les 100 $.

Ceux qui sont restés immobiles, les Noirs, n’auront donc pas les mêmes chances de franchir la ligne d’arrivée en premier, mais ils vont quand même tout donner pour y arriver.

C’est ce qu’on appelle la course de la vie.

Brian Ofori durant un match avec les Cougars de Regina

Brian Ofori durant un match avec les Cougars de Regina

Photo : arthur ward / Arthur Images

J’ai 28 ans. J’ai vécu les 20 premières années de ma vie à Montréal avant de déménager à Charlottetown, puis à Regina, pour jouer au basketball universitaire.

Dans ma vie, j’ai vécu du racisme. Je peux vous raconter beaucoup d’histoires. Trop d’histoires. Voulez-vous des exemples?

Je me souviens d’une fois, dans le métro de Montréal à la station Villa-Maria. Je devais avoir 15 ans. À l’époque, c’était à la mode de porter des vêtements trop grands.

Je marche dans le métro, et mon coton ouaté beaucoup trop grand fait en sorte que le capuchon cache un peu mon visage.

Un policier m’interpelle. Il veut m’identifier. Même si je n’ai rien à me reprocher, je panique. Je lui réponds que je n’ai pas le temps parce que je dois attraper le prochain métro pour ne pas arriver en retard à l’école.

Boum. Il m’attrape et me pousse contre le mur.

Il m’explique ensuite qu’il croyait que je me préparais à faire quelque chose de mal (lire ici, à commettre un crime) puisque le capuchon de mon coton ouaté cachait mon visage.

Faire quelque chose de mal? Je m’en allais à l’école.

Le soir venu, je raconte l’histoire à ma mère. Elle me dit alors que je ne devrais pas avoir l’air suspicieux pour éviter d’attirer l’attention. Honnêtement, j’adore ma mère, mais ça m’a fâché qu’elle me dise ça. C’est comme dire à une femme de ne pas s'habiller d’une certaine manière parce qu’elle risquerait de se faire violer.

Quelques années plus tard, en Saskatchewan, je fais la route entre Regina et Saskatoon. Je me fais arrêter pour excès de vitesse. On va mettre une chose au clair : je le méritais. Aucun doute.

Je stationne ma voiture sur l’accotement. La voiture de police fait de même. Je vois les deux policiers, un homme et une femme, sortir de leur véhicule et se diriger vers le mien. En regardant dans mon rétroviseur, mon regard croise celui de la policière. Elle s’arrête aussitôt, met la main sur son arme de service et fait le tour de mon véhicule.

Pourquoi? Je ne crois pas que c’est le protocole pour un excès de vitesse…

Je peux vous dire une chose : elle n’a pas eu besoin de s’en servir.

Brian Ofori partage un moment avec sa mère, Sarah Brown

Brian Ofori partage un moment avec sa mère, Sarah Brown

Photo : arthur ward / Arthur Images

J’ai envie de vous expliquer la différence entre le racisme aux États-Unis et au Canada. Honnêtement, ça va peut-être vous choquer, mais il n’est pas si différent.

En ce moment, je suis à Miami chez mon ami Kelly Olynyk, un joueur du Heat de Miami, dans la NBA. Le hasard a voulu que je vive cette page d’histoire américaine en ayant les deux pieds dans le pays. Comme ailleurs, Miami a été le théâtre de bon nombre de manifestations depuis la mort de George Floyd, le 25 mai dernier.

Dans la même ville, et dans le même pays, c’est fou ce que les Blancs peuvent dire aux Noirs. Là-bas, les Blancs peuvent te dire directement, face à face, qu’ils ne t’aiment pas. Ça fait peur.

Au Canada, nous avons notre propre racisme systémique dans notre besoin d’être politiquement correct. C’est mon opinion. Je m’explique.

Au fil des ans, j’ai remarqué que le comportement des Canadiens à l’égard des Noirs était somme toute le même. Leur non verbal en dit parfois long. On voit qu’ils sont en train de penser à beaucoup de choses, mais ils n’osent rien dire. Dans certaines villes, les gens sont plus tranchants dans leurs paroles.

À Regina, un de mes amis s’est déjà fait demander par un gardien de sécurité s’il connaissait un gars. Il a répondu que non, car il ne le connaissait pas. Le gardien a insisté :

- Voyons, c’est sûr que tu le connais, t’es l’un des leurs.

Un des leurs. Non.

Bien sûr, la situation est différente dans une ville comme Montréal, qui est très riche en diversité. Mais Montréal, aussi belle soit-elle, n’est pas parfaite, loin de là.

Brian Ofori a joué plusieurs années pour les Cougars de Regina

Brian Ofori a joué plusieurs années pour les Cougars de Regina

Photo : arthur ward / Arthur Images

Depuis une semaine, on me demande souvent ce que les Blancs pourraient faire pour aider les Noirs dans la lutte contre le racisme. Un pas important serait de reconnaître les différences. Je lis et j’entends des gens dire : « Il n’y a pas de couleur, juste des humains. »

C’est faux. Dire qu’il n’y a pas de couleur, c’est aussi dire que la course de la vie commence au même endroit pour tous.

La vérité, c’est qu’il y en a, des couleurs et des différences. Mais, en même temps, nous sommes tous pareils. Nous avons tous un coeur et des sentiments. Les mots nous blessent tous.


Pendant le confinement, je profite du temps à ma disposition pour m’entraîner et pour lire des bouquins historiques, de développement personnel et sur le basketball (évidemment).

Un livre que je lisais récemment, Talking to Strangers, de Malcolm Gladwell, proposait un changement majeur pour le plus grand bien de notre société. Pour devenir policier, il serait nécessaire de détenir un baccalauréat en psychologie, en sociologie ou en criminologie.

Ça pourrait notamment améliorer la relation entre un policier blanc et une personne noire, surtout quand la tension est à son comble.

Ça éviterait, ou diminuerait à tout le moins, des statistiques accablantes comme on voit à Toronto, où les personnes noires sont près de 20 fois plus susceptibles d’être abattues par la police que les personnes blanches, selon un rapport de la Commission ontarienne des droits de la personne.

Honnêtement, quand un policier m’aborde, j’ai instantanément peur, même si je n’ai absolument rien à me reprocher. Un policier me demanderait l’heure et je serais nerveux.

C’était comme ça à 15 ans dans le métro et ce l’est encore.

Depuis la mort de George Floyd, le débat fait rage sur les réseaux sociaux. Il s’est aussi transporté dans la rue. Mais le problème, le racisme, existait bien avant le 25 mai.

Le massacre du Black Wall Street, aussi appelé les émeutes raciales de Tulsa, est survenu en 1921.

Le 2 juillet 1964, le président des États-Unis, Lyndon B. Johnson, a signé la loi historique sur les droits civiques qui a mis fin à la ségrégation raciale et aux pratiques discriminatoires.

L’apartheid, un régime politique sud-africain basé sur la ségrégation raciale, a été aboli en 1991.

À l’école secondaire, une camarade de classe m’avait dit d’oublier ces événements puisque ça faisait longtemps.

Longtemps? Ça ne fait même pas 100 ans. Ce sont les générations de mes parents et de mes grands-parents. Sur 2020 ans, on ne peut pas dire que ça fait longtemps.

Elle m’avait aussi demandé pourquoi je revenais sur ces événements au lieu de pardonner et de regarder en avant.

La raison? Parce que rien n’a changé. On en a encore la preuve ces jours-ci.

Brian Ofori essayant de déjouer un adversaire

Brian Ofori essayant de déjouer un adversaire dans le maillot des Cougars de Regina

Photo : Arthur Images

Depuis quelques jours, on voit des personnalités publiques prendre la parole. On voit aussi des émeutes dans plusieurs villes, à tort ou à raison.

J’ai de la difficulté à me faire une tête sur ces émeutes. Parfois, une émeute est la voix des gens fâchés qui n’ont pas été écoutés. Mais parfois, ces émeutes sont causées par des gens qui ne manifestent même pas. Ils attendent que la manifestation se termine et profitent de la situation pour commettre des crimes.

C’est difficile de trancher, mais j’ose croire qu’il s’agit d’un mélange des deux. Si on focalise trop sur les émeutes, on perd de vue le message. Donc, on perd de vue l’important. Et l’important, c’est de ne pas arrêter le combat contre le racisme.

Retenez ces trois étapes : apprendre, enseigner et répéter. Lire sur le sujet, en parler à sa famille et à ses amis, puis répéter. La dernière étape est la plus importante.

Il faut toujours, toujours, toujours, toujours répéter. Parce qu’en ce moment, on en parle beaucoup, tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux. On veut changer les choses, mais ça ne doit pas s’arrêter quand le sujet va s’estomper médiatiquement.


Si je pouvais éliminer l’ignorance en un claquement de doigts, ce serait génial. Mais on ne peut pas, alors il faut enseigner parce que l’ignorance est dangereusement répandue.

Voici deux exemples.

Après mon diplôme à l’Université de Regina en 2018, je suis parti en Europe pour ma carrière professionnelle, soit en Espagne, au Portugal, puis en Norvège.

À ma première saison en Espagne, l’un de mes coéquipiers, une recrue de 20 ans, n’avait jamais joué avec un Noir de sa vie. Jamais. Donc, sa culture des Noirs, il l’a apprise dans les films que l’on voit à la télévision. Honnêtement, il ne pouvait pas choisir pire.

Une fois, il m’a interpellé en utilisant le N-word. Ça m’a totalement saisi.

Lui, il pensait que c’était un vocabulaire acceptable. Je lui ai répondu qu’il était chanceux d’être tombé sur moi, car une autre personne aurait pu lui donner un sévère coup de poing en plein visage. Je lui ai donné un cours intensif sur l’origine de ce mot. Il ne m’a plus jamais appelé comme ça.

Cette histoire me rappelle une autre anecdote datant de ma première année à Regina. C’était en 2014. Une anecdote un peu plus cute, si je peux le dire ainsi.

Un de mes amis m’avait invité chez ses parents, à Moose Jaw, une ville située à une quarantaine de minutes de Regina. Sa petite soeur, qui devait avoir 7 ou 8 ans, n’avait jamais vu un Noir de sa vie, sauf à la télévision.

Elle me posait plein de questions pour savoir si tout ce qu’elle avait vu à la télé était vrai. Elle me demandait si c’était vrai que je sautais plus haut. J’avais des cheveux longs à l’époque, et elle voulait toujours les toucher. Elle trouvait ça amusant.

Honnêtement, je ne lui en veux pas. Elle était mignonne et il n’y avait aucune méchanceté dans tout ce qu’elle disait. Mais vous comprenez un peu c’est quoi, être un Noir dans une ville ou une province qui n’est pas diversifiée culturellement.

Dans les deux cas, une enfant de la Saskatchewan et un adulte de l’Espagne interagissent avec un Noir pour la première fois de leur vie.

Brian Ofori s'apprête à marquer durant un match en Norvège.

Brian Ofori s'apprête à marquer durant un match en Norvège.

Photo : Marianne Maja Stenerud

Depuis quelques années, je me dis que je vais jouer au basketball professionnel le plus longtemps possible, c’est-à-dire jusqu’à ce que mon corps me le permette. Après, mon plan était de rentrer à Montréal, de m’y installer avec la femme de mes rêves et d’y fonder une famille.

C’est l’endroit parfait. C’est là que j’ai été élevé, majoritairement dans un milieu anglophone, mais je suis fier de parler les deux langues officielles du Canada et je veux que mes enfants profitent de cette chance aussi.

Honnêtement, quand j’entends des leaders politiques québécois dire que « le racisme systémique existe probablement », ou que « la grande majorité des Québécois ne sont pas racistes », je remets mon plan en question.

Il n’y a pas de bon moment pour dire de telles choses, mais aujourd’hui est probablement le pire. Si tu fais de telles affirmations, soit tu mens, soit tu ne vois pas la réalité. Dans les deux cas, c’est grave. Et dans les deux cas, il faut changer de discours.

Pour faire en sorte qu’à la course de la vie, tout le monde soit sur la même ligne de départ.

Propos recueillis par Charles Lalande

Photo d'entête par Arthur Ward Images