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Benjamin St-Juste (no 25) et ses coéquipiers des Golden Gophers de l'Université du Minnesota se tiennent bras dessus bras dessous sur les lignes de côté.

Benjamin St-Juste - Il faut que ça cesse

Signé par Benjamin St-Juste

L'auteur, originaire de Rosemère, au Québec, étudie et joue au football à l'Université du Minnesota.

George Floyd est mort tout près d’où j’habite.

Je peux m’y rendre en marchant ou en prenant le train. En voiture, c’est à peine à cinq minutes de route.

Ça me bouleverse.

Même si j’ai passé les derniers jours dans la famille de ma copine au Colorado, j’ai été secoué par sa mort et par les manifestations qui ont suivi dans plusieurs grandes villes américaines. Quand des événements violents comme ça surviennent si près de nous, ça devient personnel et on se sent vraiment interpellé.

Sur le coup, je n’ai pas voulu en parler publiquement. Je trouvais que l’atmosphère sur les réseaux sociaux était toxique. J’ai toujours préféré l’action aux paroles.

Je sens que j’ai maintenant le devoir de le faire. Aujourd’hui, parler, c’est agir.

J’ai pris un peu de recul, j’ai réfléchi et je me suis dit que je devais tenter de mettre en lumière ce qui constitue un problème gigantesque aux États-Unis, et partager mes observations avec les Québécois. Ce n’est pas tout le monde qui comprend la gravité de ce qui se passe en ce moment et je trouvais que c’était une occasion de prendre la parole.

Je suis un joueur de football de 22 ans qui vient de Rosemère et qui vit à Minneapolis depuis maintenant un an et demi. Avant d’être demi défensif avec les Gophers de l’Université du Minnesota, j’ai aussi étudié à l’Université du Michigan.

Je viens de terminer ma maîtrise en administration du sport. Il me reste une saison de football à l’université, après quoi j’espère être repêché par une équipe de la NFL l'an prochain.

Je suis aussi, comme plusieurs de mes coéquipiers, souvent victime de racisme.

Benjamin St-Juste, des Golden Gophers de l'Université du Minnesota, pendant l'Outback Bowl contre les Tigers de l'Université Auburn, en janvier 2020.

Benjamin St-Juste, des Golden Gophers de l'Université du Minnesota, pendant l'Outback Bowl contre les Tigers de l'Université Auburn, en janvier 2020.

Photo : mary holt/icon sportswire / Mary Holt/Icon Sportswire

Le racisme n’est pas nouveau, et ce n’est pas un phénomène uniquement américain.

Cela dit, j’habite aux États-Unis depuis trois ans et j’en remarque tous les jours.

La mort de George Floyd est exceptionnelle. Elle survient dans un contexte de tension. La pandémie frappe depuis plusieurs mois, les gens ont perdu leur emploi et beaucoup souffrent.

La vidéo de l’arrestation et de la mort de Floyd est la goutte qui a fait déborder le vase. Les gens qui manifestent réclament que justice soit faite parce qu’il a été victime de brutalité policière, mais en fait, c’est tout le racisme qui doit être combattu.

Ce genre d’intervention arrive plus souvent qu’on le pense, sauf que cette fois, les images de sa mort sont devenues virales.

Benjamin St-Juste à 12 ans avec les Wildcats de Laurentides-Lanaudière

Benjamin St-Juste à 12 ans avec les Wildcats de Laurentides-Lanaudière

Photo : Gracieuseté Benjamin St-JUste

Je n’ai jamais vécu une telle violence. Chaque jour, je constate et sens du racisme à mon endroit. Il est souvent subtil, mais toujours bien réel. Par exemple, quand je suis avec des coéquipiers, il arrive qu’on se fasse discrètement refuser des accès, parce que c’est comme ça.

Ça devient une routine très négative et on ne peut y échapper.

J’ai aussi des coéquipiers qui se sont fait arrêter plusieurs fois par la police, victimes de profilage racial.

Ce genre de racisme latent et discriminatoire se vit chaque jour. Il y a du racisme dans tous les pays, mais j’ai vraiment dû m’y adapter en arrivant ici, aux États-Unis.

C’est inacceptable qu’en 2020, ce soit la réalité de millions d’Américains. Je ne comprends qu’on vive avec autant d’injustices et d’abus de pouvoir encore aujourd’hui.

Il faut changer les choses dès maintenant. Il faut changer, parce que j’ai peur que la situation dégénère davantage. Il faut que ça cesse. Cette nouvelle mort violente doit faire bouger les choses.

Il le faut.

C’est triste de voir les manifestations se terminer dans la violence. Une des plus célèbres citations de Martin Luther King dit que « les émeutes sont le langage de ceux qu’on refuse d’écouter ».

Si les discours et les manifestations pacifiques ne fonctionnent pas, les émeutes peuvent éclater.

Je n’approuve pas la violence, mais ce n’est pas à moi à déterminer ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. La violence des derniers jours est le résultat d’une discrimination, d’une violence et d’une haine envers les Noirs, une violence et une haine qu’on voit depuis des siècles.

Je trouve ça profondément triste que certains en soient rendus là pour se faire entendre.

Benjamin St-Juste rabat une passe destinée au receveur Seth Williams (no 18), des Tigers de l'Université Auburn, pendant le Outback Bowl, le 1er janvier 2020.

Benjamin St-Juste (no 25) rabat une passe destinée au receveur Seth Williams (no 18), des Tigers de l'Université Auburn, pendant le Outback Bowl, le 1er janvier 2020.

Photo : mark lomoglio/icon sportswire / Mark LoMoglio/Icon Sportswire

Une équipe de football, c’est souvent un miroir de la société et une façon de créer une certaine forme d’égalité. Dans un vestiaire, il n’y a pas de différence de couleur ou de religion. Il n’y a qu’une fraternité.

C’est la façon de voir les choses de notre entraîneur P.J Fleck. Ça fait partie de ses valeurs et des nôtres. L’unité fait la différence, et il n’y a évidemment pas de place pour la discrimination dans une équipe.

Quand je regarde mes coéquipiers, je ne vois que des êtres humains, pas des gars de différentes origines ethniques.

Je suis convaincu que le sport sert de tremplin à certains vers une vie meilleure. Il permet à des jeunes de communautés défavorisés de se réaliser, ce qui peut être beaucoup plus difficile dans d’autres sphères de la vie en raison du manque de ressources.

Je n’ai jamais manqué de rien à la maison, mais le sport m’a quand même permis d’obtenir un diplôme universitaire et m’ouvre énormément de portes.

Mes parents m’ont toujours aidé et soutenu, en faisant parfois des sacrifices, mais tous mes coéquipiers n’ont pas eu ma chance. Certains ont dû faire leur chemin seuls parce que leurs parents n’étaient pas en mesure de les aider. Dans bien des cas, la maman doit jongler avec plusieurs emplois pour joindre les deux bouts, tandis que le père est souvent absent.

Plusieurs prennent donc le départ de la course de la vie avec plusieurs pas de retard sur les autres, plus favorisés. Il faut saluer leur détermination. Bien souvent, le sport représente leur seule porte d’entrée à l’université et aux outils qu’elle offre pour aspirer à une vie plus décente.

À l’université, on vit parfois dans une bulle. Quand j’étais à Ann Arbor, au Michigan, j’étais bien loin des poches de pauvreté de la ville de Detroit. Mais ici, à Minneapolis, le campus est au coeur de la ville.

Plus tu vis à l’écart d’une communauté où il y a beaucoup de discrimination, moins tu es conscient de cette réalité.

Ici, je la vois. Elle est dans ma face.

Benjamin St-Juste pendant un match contre les Boilermakers de l'Université Purdue, en septembre 2019

Benjamin St-Juste pendant un match contre les Boilermakers de l'Université Purdue, en septembre 2019

Photo : zach bolinger/icon sportswire / Zach Bolinger/Icon Sportswire

Le sport occupe une grande place dans la culture de la société américaine. Il est donc important, selon moi, que les sportifs prennent la parole quand il est question de politique.

Les athlètes le font de plus en plus depuis quelques années. LeBron James en est un bon exemple.

Plusieurs jeunes, provenant souvent des minorités ethniques, nous regardent et aimeraient être dans nos souliers. Les sportifs sont souvent des idoles. On s’associe à nous.

Avec la visibilité dont on dispose, il n’est plus acceptable de se taire. Il n’est plus acceptable de ne rien dire quand des citoyens qui n’ont pas notre plate-forme sont victimes d’injustice.

On doit mettre en lumière les travers de notre société et appuyer nos frères et soeurs. On peut être des vecteurs de changement à notre échelle respective.

Colin Kaepernick l’a fait à sa façon en posant le genou au sol pendant l’hymne national avant les matchs. Il a été critiqué pour sa démarche. En ce moment, on constate les conséquences du silence qui a suivi son geste.

On comprend encore mieux, aujourd’hui, ce qu’il voulait dénoncer.

Chacun peut faire la différence à sa façon. Le président de notre université a décidé de ne plus faire appel au service de police de Minneapolis pour assurer la sécurité sur le campus lors de grands événements, dont nos matchs de football.

C’est une décision réfléchie et importante, et elle contribuera sans doute à changer les choses. J’en suis bien évidemment solidaire. J’ai toujours senti que le président de l’université et notre directeur des sports partageaient les valeurs des étudiants.

On doit tous faire la différence. Je vais revenir à Minneapolis dans quelques jours et j’irai peut-être manifester pacifiquement s’il le faut. Je n’ai pas encore pris ma décision.

Si j’y vais, je le ferai sans mettre ma sécurité en jeu. Je ne me vois pas dans une manifestation dans laquelle il y a du grabuge. Mais si c’est fait de manière pacifique, pourquoi pas?

Des citoyens manifestent à la suite de la mort de George Floyd aux mains d'un policier, samedi le 30 mai dans les rues de Minneapolis, au Minnesota.

Des citoyens manifestent à la suite de la mort de George Floyd aux mains d'un policier, samedi le 30 mai dans les rues de Minneapolis, au Minnesota.

Photo : Getty Images / Scott Olson

Quand on regarde ce qui se passe ces jours-ci, c’est dur d’être optimiste et de réaliser à quel point les choses ont fondamentalement si peu changé depuis des décennies.

Je m’encourage par le fait qu’on se fasse entendre et qu’on se révolte encore.

Voir tous ces gens manifester pacifiquement et changer les choses me donne espoir. Je vais le perdre, cet espoir, le jour où la population ne dénoncera plus les injustices pour plutôt les accepter.

Tant qu’on restera unis et que l’on s’exprimera, je vais croire au changement.

Plus que jamais, il faut dénoncer les injustices, peu importe la couleur de notre peau ou notre origine ethnique. Il faut utiliser notre voix, surtout lorsqu’elle porte.

Chacun a le devoir de tout faire ce qu’il peut pour améliorer la situation. On peut aider un organisme qui vient en aide aux personnes démunies, ou encore s’instruire pour combattre l’ignorance et le racisme.

Il faut que ça change, et vite. Il faut que ça change avant que le clivage ne soit trop important.

Il ne faut jamais en arriver là. Jamais.

Benjamin St-Juste (no 25), de l'Université du Minnesota, rabat une passe destinée à Jaron Woodyard (8), de l'Université du Nebraska, en octobre 2019.

Benjamin St-Juste (no 25), de l'Université du Minnesota, rabat une passe destinée à Jaron Woodyard (8), de l'Université du Nebraska, en octobre 2019.

Photo : Getty Images / Hannah Foslien

Propos recueillis par Antoine Deshaies

Photo d'entête Kaitlyn Cole