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L'ex-boxeur Rénald Cantin regarde la caméra.

Rénald Cantin - Mon adversaire est mort

« Je n’ai plus jamais réussi à boxer comme avant. Le visage de Danny Tucker me hantait. Je voyais dans ma tête ses yeux vitreux au moment où je lui ai demandé d’abandonner. »

Signé par Rénald Cantin

L'auteur a été boxeur professionnel au tournant des années 1970.

Je le sais, ce n’est pas ma faute. Mais c’est quand même contre moi qu’il se battait quand il a reçu les coups de poing qui ont mené à sa mort.

Il s’appelait Danny Tucker.

C’était un ami, un bon boxeur. Il avait même représenté la Jamaïque, son pays natal, aux Jeux olympiques de 1968.

Son visage, je ne l’oublierai jamais.

Le 27 juillet 1971, nous nous sommes affrontés dans un combat de boxe au Centre Paul-Sauvé, à Montréal. Il a commencé à être moins réactif au 6e round, mais on a dû attendre le 10e avant que l’arbitre m’accorde la victoire par K.-O. technique.

Une fois le combat terminé, les choses se sont bousculées.

Danny a été transporté à l’hôpital. Il était dans un état critique, dans le coma. Il ne s’est jamais réveillé.

Il est décédé dans la nuit du 27 au 28 juillet 1971, à 21 ans.


Normalement, après un combat, j’allais manger et célébrer avec des amis, surtout après une victoire.

Ce soir-là, c’était loin d’être une victoire à célébrer. C’est difficile pour moi de vous décrire en détail ce qui s’est passé parce que j’ai eu une sorte de blackout. Mon cerveau a arrêté de réfléchir normalement quand j’ai su que Danny était aux soins intensifs.

Je peux vous dire que je n’ai pas dormi cette nuit-là, ni les suivantes.

Je me suis rendu à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont pour avoir des nouvelles. J’ai attendu, attendu. Minuit. 1 h 20. 2 h. Ils ne pouvaient pas me tenir informé parce que je n’étais pas un membre de la famille immédiate.

Nous avons finalement su, autour de 4 h 30, qu’il allait être impossible de le sauver. Les dommages étaient trop importants.

Il est décédé des conséquences d’une hémorragie sous-durale. J’étais dévasté.

J’avais 20 ans à l’époque.


Je m’appelle Rénald Cantin, mais si vous cherchez mon nom dans des archives de journaux, vous le trouverez sûrement sous Reynald ou Raynald. Il a rarement été écrit correctement. Je ne sais pas trop pourquoi, probablement que les promoteurs en avaient décidé ainsi.

C’était comme ça, à l’époque. On se fiait à ce qu’ils nous disaient de faire. On voulait seulement avoir la chance d’être des boxeurs professionnels. On ne se posait pas trop de questions.

Je suis originaire de Québec, mais j’ai déménagé à Montréal quand ma carrière a commencé à prendre son envol pour suivre mon gérant Georges Drouin. Je me battais dans les mêmes années que Fernand Marcotte fils et que Donato Paduano. Ça vous dit peut-être quelque chose.

J’ai eu une carrière courte, mais intense. Elle s’est échelonnée de 1968 à 1972. À 19 ans, je suis devenu champion canadien junior chez les mi-moyens. J’étais aussi champion d’Amérique du Nord dans ma catégorie.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Extraits du combat entre Rénald Cantin et Danny Tucker, le 27 juillet 1971

Il y a eu une enquête du coroner sur le décès de Danny Tucker, enquête durant laquelle j’ai été appelé à témoigner. Ça n’a pas été un bon moment à passer.

Mon entourage me répétait que ce n’était pas ma faute. Je me le répétais aussi. Je savais au fond de moi que j’avais seulement disputé un combat de boxe légal et encadré. C’était loin d’être un combat violent. Certains boxeurs se sont fait malmener tellement plus durant un combat et n’ont pas connu le tragique sort de Danny.

C’est tout de même une situation que tu ne peux pas oublier. Je sais que je ne suis pas fautif, mais j’ai toujours en tête ce petit sentiment de culpabilité, ou plutôt d'impuissance, face à la situation que j’ai vécue.

L'ex-boxeur Rénald Cantin est assis sur son divan et sourit.

Rénald Cantin et, en arrière-plan, divers objets reliés à sa carrière de boxeur.

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Avant le combat, les prédictions étaient mitigées. Certains grands titres dans les journaux parlaient tous d’une victoire de Tucker, d’autres penchaient plutôt en ma faveur.

Une chose était certaine : ce combat était d’une importance capitale pour nous deux. De mon côté, j’étais sur une lancée. Je n’avais perdu qu’un seul combat professionnel. Je me dirigeais vers une 16e victoire d’affilée.

Tucker, lui, avait tout à prouver. Il voulait me mettre K.-O. et avoir une chance de se mesurer à Fernand Marcotte fils le mois suivant. Il ne comptait lui aussi qu’une seule défaite à sa fiche depuis son arrivée à Montréal.

Il avait quelques kilos de plus que moi, ce qui aurait pu être un avantage, mais mes coups étaient plus appuyés. Bref, c’était loin d’être un combat inégal.

Sur papier, tout était en règle.

Le début du combat était loin de laisser présager ce qui s’apprêtait à survenir. Durant les quatre premiers rounds, Tucker se battait très bien. Il avait même l’avantage au début. Mais je l’ai ébranlé en l’atteignant au corps au quatrième round, et c’est là que les choses ont commencé à dégénérer pour lui.


À un certain point, j’ai vu ses yeux tourner au blanc. Je savais qu’il n’allait pas bien. J’ai donc profité d’un corps à corps pour l’implorer d’abandonner.

Je lui ai dit : « Arrête Danny! », un conseil que je n’avais jamais donné auparavant à un adversaire en plein combat. Je jugeais nécessaire de le faire à ce moment-là.

Pour Danny, l’abandon n’était toutefois pas une option. Il voulait se battre jusqu’au bout. Il n’avait aucune idée qu’il y laisserait sa vie.

Quand il s’est rendu dans le coin entre les sixième et septième rounds, il a confirmé à son entraîneur qu’il ne voulait pas s’arrêter.

Honnêtement, j’espérais que l’arbitre mette fin au massacre. Je sentais que je le maganais, mais j’étais un peu coincé dans un cercle vicieux. Je ne pouvais pas m’arrêter, parce que ça aurait été moi, le perdant par abandon.

J’ai quand même ralenti mon allure. Je voyais qu’il ne tomberait pas K.-O. de sitôt et qu’il n’avait pas l’intention d’abandonner, alors j’ai tenté de limiter la force de mes coups.

Je n’ai jamais aimé malmener quelqu’un qui n’est plus de taille.

Rénald Cantin regarde la caméra.

Rénald Cantin

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Mon plus grand regret est de ne pas avoir réussi à le mettre K.-O avant.

Ma théorie a toujours été la suivante : quand ton adversaire faiblit, tu dois le « finir » le plus vite possible pour ne pas trop le maganer à long terme.

C’est ce que je voulais faire, mais Danny résistait. Est-ce que ça aurait changé quelque chose si j’avais réussi à donner le coup qui aurait mis fin au combat?

Je n’en sais rien. On ne le saura jamais.

Fort probablement que les coups que j’ai donnés ce soir-là ne sont pas l’unique cause de l'hémorragie qui a tué mon ami Danny. Il avait peut-être reçu des coups dommageables dans la semaine précédente. C’est difficile à dire.

Est-ce que l’arbitre aurait dû mettre fin au combat avant? Est-ce que plus de tests médicaux auraient dû être faits avant le duel? Ce sont toutes des questions qui resteront sans réponses.


Mon retour dans le ring a été particulier. C’était le 2 septembre 1971, à peine plus d’un mois après la tragédie. Régis Lévesque, l’un des plus importants promoteurs de boxe de la région, avait organisé un gala-bénéfice dont les profits étaient remis à la famille de Danny Tucker.

Sa mère était sur place pour l’occasion. L’hymne national de la Jamaïque a retenti. Ça a vraiment été une soirée difficile émotivement.

Premièrement, il fallait que je remonte dans le ring du Centre Paul-Sauvé pour la première fois depuis l’incident. En plus, je devais le faire devant la famille de l’homme qui était mort quelques heures à peine après mon dernier combat.

Mme Tucker ne m’en a jamais voulu. Elle savait que son fils pratiquait un sport dangereux et que sa mort n’était la faute de personne. Je m’en suis probablement voulu plus qu’elle m’en a voulu.

Je me battais contre l’Italien Nino Cosma ce soir-là. J’ai perdu. Je n’ai pas réussi à performer comme je le faisais avant le drame.

Je n’ai d’ailleurs plus jamais réussi à boxer comme avant. Le visage de Danny Tucker me hantait. Je voyais dans ma tête ses yeux vitreux au moment où je lui ai demandé d’abandonner.

Rénald Cantin regarde des photos de sa carrière de boxeur.

Rénald Cantin regarde des photos de sa carrière de boxeur.

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Ma carrière a pris fin un an plus tard, d’une façon assez dramatique.

J’étais en préparation pour mon deuxième combat contre Fernand Marcotte fils à Québec. Je l’avais affronté une fois dans le passé et il m’avait vaincu, alors je peux vous dire que je m’entraînais vraiment fort pour prendre ma revanche.

J’étais extrêmement fatigué ce jour-là, mais j’ai dû mettre les gants à l’entraînement pour affronter Gérald Raté. Je ne voulais pas, mais il y avait des caméras et j’ai été forcé à me battre pour les médias.

Gérald Ratté, je l’avais vaincu deux ans auparavant à Montréal. Je savais qu’il avait une superbe droite, mais j’étais tellement fatigué que je n’ai pas pu l’éviter. Il m’a frappé... et il m’a tellement fait mal.

Après le combat, je ne voyais plus clair. J’ai pris ma voiture et j’ai conduit vers l’hôpital. Ma conjointe de l’époque était avec moi et je me souviens qu’elle m’a arrêté pour prendre le volant.

Je n’arrivais plus à calculer mes distances pour freiner. Je ne voyais plus la profondeur de champ. Tout était un peu hors foyer.

À l’hôpital, j’ai passé des examens. Résultats : commotion sévère, caillot au cerveau.

C’était terminé, plus de boxe pour moi.

Ça a été difficile d’accepter que ma carrière se termine comme ça. J’ai tellement regretté de ne pas avoir tenu mon point jusqu’au bout et d’avoir enfilé les gants ce soir-là.


Malgré tout, c’est ce combat du 26 juillet 1971 qui a été le plus marquant pour moi, et pas seulement de ma carrière, de ma vie.

En 49 ans, je n’ai jamais oublié les yeux de Danny Tucker. J’ai toujours autant de difficulté à vivre avec ce qui s’est passé ce soir-là dans le ring du Centre Paul-Sauvé.

Oui, j’ai fait la paix avec les événements. Mais jamais je ne les oublierai.

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête par Pascal Ratthé