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Photo artistique : le haut du corps de Joan Roch tente de rattraper ses jambes.

Joan Roch – Courir pour voir jusqu'où je peux aller

Signé par Joan Roch

L'auteur est un amoureux de la course à pied.

Je suis seul au monde, les deux pieds sur la glace, entre Longueuil et l’île de Montréal. Derrière moi, le pont Jacques-Cartier fait de l’ombre sur le fleuve gelé. Il fait -10°C. Quelques pêcheurs s’activent devant moi au lever du soleil.

Je cours. Seul.

Une petite neige tombe. Je la sens frôler mes mollets et fondre au contact de la chaleur que je dégage. Oui, je cours en short l’hiver. Avec le temps, mon corps s’est habitué.

Je m’appelle Joan Roch et, un peu malgré moi, je suis devenu ambassadeur de la course à pied utilitaire. Je parcours 10 km le matin pour me rendre au travail et je fais la même chose le soir pour rentrer à la maison, peu importe la météo.

L’hiver, le pont Jacques-Cartier est fermé, alors je traverse sur le fleuve gelé. C’est la période de l’année que je préfère. Avant de découvrir ce joyau caché, je trouvais la saison hivernale difficile. Maintenant, j’aime quand il fait froid dès décembre et jusqu’à mars parce que ça me permet de m’aventurer sur le Saint-Laurent, là où je suis seul au monde en pleine ville.

Non, ce n’est pas agréable tous les jours, mais ciel que c’est beau.

Joan Roch court sur la glace du fleuve Saint-Laurent.

Joan Roch sur le fleuve Saint-Laurent glacé

Photo : Courtoisie Joan Roch

J’ai commencé à courir il y a une quinzaine d’années. J’y allais deux, trois fois par semaine, comme beaucoup de monde. Je parcourais des distances raisonnables.

J’avais fait des marathons et même essayé des ultramarathons.

J’habite Longueuil, mais je travaille dans le domaine de l’informatique à Montréal, à 10 km de chez moi. J’avais l’habitude de me rendre au travail à vélo l’été et en transports en commun l’hiver. J’avais déjà contemplé l’idée d’y aller en courant, mais ça m’avait semblé un peu irréaliste.

Un jour, mon vélo a disparu. Ç’a été le coup de pied qu’il fallait pour que je me décide à essayer. Je m’en souviens encore, c’était le 3 janvier 2012.

J’ai essayé de me renseigner en ligne sur l’idée d’utiliser la course comme moyen de transport sur une distance de 20 km par jour, mais je n’ai trouvé que très peu d’information.

Je me suis dit que j’allais être mon propre cobaye, donc je me suis lancé. Je suis parti de chez moi le matin et je me suis rendu sur mon lieu de travail à la course. J’ai fait la même chose pour revenir.

Et ça a fait mal!

Déjà, à ma grande surprise, je ne suis pas mort. Je m’étais demandé à quel point ça pouvait être dangereux de doubler la quantité de course que je pratiquais par semaine. Cent kilomètres en cinq jours, ce n’est pas rien.

Le 4 janvier 2012, j’avais mal partout. Littéralement, tous les muscles de mon corps me faisaient souffrir. Mais j’ai recommencé l’expérience, puis le lendemain et ainsi de suite.

J’ai eu des courbatures chaque jour pendant un an. Je vous le dis, un an de courbatures, c’est long.

J’étais certain que je n’allais tenir que quelques semaines. Je pensais trouver ça d’un ennui mortel de répéter la même course, matin et soir, cinq jours par semaine.

Je me suis finalement rendu compte que la météo à Montréal était spectaculaire et qu’au fond, ce n’était jamais vraiment la même course.

Les paysages et la température changent de façon radicale, parfois même entre le matin et le soir. Non, ce n’était pas toujours agréable, mais c’était beau.

La course est de loin le moyen de transport qui m’apporte le plus. Pas une fois je n’ai regretté d’être allé courir, et c’est ce qui m’incite à continuer.

Joan Roch court sur le fleuve Saint-Laurent gelé.

Joan Roch sur le fleuve Saint-Laurent

Photo : Courtoisie Joan Roch

Ne vous méprenez pas, mon parcours n’a pas été que rose depuis ce fameux 3 janvier 2012. En 2013, j’ai commencé à filmer des moments de mes courses. Je savais que ce que je voyais était extraordinaire et je voulais le montrer à ceux qui n’avaient pas la chance, comme moi, de se balader à la course à pied.

À partir de là, tout a explosé. Je suis devenu, un peu malgré moi, une sorte d’ambassadeur officieux de la course comme moyen de transport.

En montrant en images et en documentant sur mon blogue qu’il était possible de courir toute l’année, peu importe les conditions, j’ai motivé beaucoup de monde à faire le saut vers la course utilitaire. Je n’ai rien inventé, mais j’ai démontré que c’était possible de le faire toute l’année, même au Québec.

Puis, à force de courir 5000 km par an, je suis devenu meilleur. J’ai eu de bons résultats dans des marathons, des ultramarathons. J’ai amassé beaucoup de photos et d’anecdotes. J’ai écrit un livre.

Je courais de plus en plus. Je participais à des compétitions. J’écrivais mon blogue.

À la fin du mois d’août 2015, j’ai participé à l'Ultra-Trail du Mont-Blanc. Quelques semaines plus tard, j’ai pris un aller simple en train pour Québec et je suis revenu à Montréal en parcourant 250 km par le chemin du Roy. Ça m’a pris plus de 30 heures.

J’ai enchaîné en me rendant à La Réunion, une île dans l’océan Indien, pour participer à la Diagonale des fous. C’est une course en altitude où il faut traverser le pays par les montagnes.

Mon livre a ensuite été publié, puis j’ai arrêté de courir complètement. Tout à coup, j’en avais marre. J’étais épuisé, physiquement et mentalement.

J’avais eu beaucoup de visibilité dans les années précédentes et je m’étais mis une pression monstre. Parce que je courais pour aller au travail, les gens s’attendaient à ce que je performe dans des compétitions. Mais en fait, je n’étais pas un athlète professionnel.

Au départ, courir était pour moi un loisir, et de le faire entre chez moi et le bureau était la meilleure façon d’économiser du temps. J’ai trois enfants et un travail à temps plein, alors mes journées ne sont pas de tout repos.

Au début, j’étais surpris que les gens s’intéressent autant à ce que je faisais. Si on réduit mon aventure à sa forme la plus simple, en fait, j’allais juste travailler. Pour une raison que je considère comme encore un peu mystérieuse, les gens ont trouvé ça vraiment inspirant et ça m’a touché.

Ils me suivaient sur mon blogue, sur les réseaux sociaux. J’ai senti que j’avais la responsabilité de les informer.

Je n’étais plus tout seul dans mon coin à faire ce que je voulais. Les gens attendaient de moi des photos, des vidéos, des histoires.

J’ai craqué. Cela faisait déjà plusieurs mois que j’aurais dû prendre une pause, mais je ne pouvais pas arrêter et décevoir tout le monde qui m’écrivait chaque jour.

Sur le coup, je n’ai pas osé annoncer publiquement que j’arrêtais du jour au lendemain, que j’en avais marre. Je n’ai rien dit.

J’ai fini par écrire un article sur mon blogue pour informer les gens de mon état d’esprit. Je ne me sentais pas bien de le publier. J’avais peur aux réactions négatives. Je pensais qu’ils seraient tous déçus de moi.

C’est toutefois l’inverse qui s’est produit. Ça les a rassurés de savoir que moi aussi, parfois, j’en avais marre. J’ai reçu des messages de gens qui me disaient que je les faisais se sentir mieux par rapport à leur état d’esprit.

Je pense que de parfois en avoir marre, ne plus vouloir continuer à faire ce qu’on répète tous les jours, c’est un sentiment que ressentent tous les sportifs de la planète un jour ou l’autre. Arrêter de faire ce qu’on fait, même si ça nous passionne, c’est un passage obligé pour beaucoup. Même si c’est difficile d’avoir le courage de l’admettre.

Joan Roch court sous un pont.

Joan Roch

Photo : Courtoisie Joan Roch

Pendant 10 mois, je n’ai pas touché à une paire de souliers de course. J’allais à nouveau au travail à vélo et en métro. En mars 2017, j’ai commencé à trouver le temps long dans les transports en commun. Au début, ça allait, je lisais de très bons livres pour passer le temps, mais je commençais à avoir vraiment hâte que la piste cyclable ouvre et j’en avais encore pour des semaines d’attente.

Je me suis dit que je connaissais le chemin, que je n’avais qu’à remettre mes souliers de course.

Je l’ai fait et la douleur a été intense. Je ne m’étais pas fait d’illusions et je n’ai pas été déçu. J’ai trouvé ça extrêmement désagréable et difficile.

Ça a même été plus difficile que la première fois. Il m’a fallu six mois avant de pouvoir courir chaque jour comme avant. Je n’étais pas encore certain que la motivation était là.

Vous savez ce qui m’a vraiment redonné l’envie de courir? L’art de la photographie.

Je me suis mis à faire des autoportraits. Je plaçais ma caméra GoPro dans les endroits les plus spectaculaires pour me prendre en photo.

C’est un défi supplémentaire qui me rend heureux. À chacune de mes courses, je pense à l’endroit parfait où je pourrai prendre ma photo, à la lumière, au cadrage. Ça m’occupe l’esprit et c’est une distraction de la course elle-même.

La course est le seul moyen de transport qui me permet d’aller partout où j’ai envie sans contraintes. Je peux prendre des pauses, des détours. Ça me permet d’être seul au monde pendant une heure, même si j’habite une ville remplie de milliers de personnes.

Quand je suis sur le fleuve l’hiver, c’est beau. Il n’y a personne à part moi… sauf parfois quelques pêcheurs. C’est idyllique.

Ça fait maintenant trois ans que j’ai repris la course et j’aime ça plus que jamais.

Joan Roch court sous un viaduc de Montréal.

Joan Roch

Photo : Courtoisie Joan Roch

À l’entraînement, je ne suis aucun programme. Il m’arrive souvent de partir sans avoir ni bu ni mangé. Je le fais quand je peux. Normalement, je parcours les 10 km qui me séparent du travail à chez moi. Le soir, je fais le trajet inverse. Je ne me pose pas de questions.

Avec la pandémie, comme beaucoup de Québécois, je travaille de la maison. Ça faisait longtemps que je n’avais pas couru sans aller nulle part. Au début, je ne savais pas si j’allais encore y arriver après des années à utiliser la course pour me rendre du point A au point B.

Finalement, j’adore ça. J’ai redécouvert mon quartier. Ces dernières semaines, c’était génial parce qu’il y avait moins de voitures. C’était possible de courir dans les rues.

Je ne prévois jamais la distance que je vais parcourir. Ça dépend de mon humeur. Quand je me sens bien, je cours vite. Sinon, je cours lentement. Mon programme, c’est mon corps qui le dicte.  

Je vois selon le temps que j’ai, je m’aventure plus ou moins loin. Je vais dans la direction qui m’inspire le plus, et je cours.

Je sais que la majorité des athlètes aiment suivre un programme précis, faire des intervalles, de longues courses. Pour moi, la course au quotidien est un loisir et c’est important que ça reste comme ça.

Joan Roch court près d'un bateau accosté.

Joan Roch

Photo : Courtoisie Joan Roch

J’ai aussi repris goût aux défis et j’ai recommencé les ultramarathons. Maintenant, par contre, je les fais pour moi. Je ne m’inscris pas pour satisfaire mes abonnés sur les réseaux sociaux, même si j’adore échanger avec vous.

Quand on court des ultramarathons, les anecdotes se multiplient, surtout quand, comme moi, on est un coureur amateur.

Je vais toujours me souvenir de la première course de 160 km que j’ai terminée en septembre 2013. Vous connaissez le comédien Patrice Godin? C’est maintenant un bon ami à moi. Il m’avait vu participer à une course dans la boue à Saint-Donat torse nu avec des chaussures pourries (je n’ai jamais été le coureur le mieux préparé) et il m’avait dit que je devrais essayer un 100 milles dans l’État de New York.

C'était un double aller-retour sur un sentier de 40 km. On devait le faire quatre fois. Je trouve que ce sont les courses les plus difficiles pour le moral parce que tu repasses toujours devant ta voiture et, parfois, ça donne vraiment envie de s’arrêter là.

Je me suis donc rendu à la ligne de départ avec mon niveau de préparation habituel de l’époque, sans coupe-vent ni sac à dos. Après 80 km, j’étais vraiment en pleine forme. Je ne me suis pas posé de question et je suis reparti.

Joan Roch court tandis qu'un camion passe à ses côtés.

Joan Roch

Photo : Courtoisie Joan Roch

C’est là que tout est devenu fou. La météo a changé du tout au tout, la nuit tombait. La température a baissé de 15°C, il s’est mis à pleuvoir et le vent s’est levé.

Je me suis refroidi à la limite de l’hypothermie et je n’avais rien pour me protéger. J’étais débutant et je n’avais pas pensé que la météo pouvait changer autant pendant une course. Ça ne m’était jamais arrivé. Je me suis retrouvé à un relais, complètement gelé au bord du feu pendant une bonne heure à essayer de me réchauffer.

Un autre Québécois inscrit à la course m’a vu et m’a prêté un coupe-vent. Les bénévoles m’ont mis un sac à poubelle sur le dos. J’ai fini par tenter de repartir. Je n’étais pas certain d’y arriver.

Au début du sentier de 40 km, il fallait monter une pente de ski. Les organisateurs d’ultramarathons adorent en mettre dans les trajets.

Eh bien, tant mieux pour moi, monter une pente de ski, ça réchauffe le système et j’ai réussi à vaincre l’hypothermie.

À partir de là, mon seul objectif a été de me rendre d’un ravitaillement à l’autre en restant en vie. Je ne visais plus l’arrivée. Je visais le prochain feu de camp.

Une fois là-bas, je vérifiais si j’allais pouvoir encore bouger pendant une ou deux heures sans me mettre en danger, puis je repartais.

Il a plu toute la nuit. J’ai passé beaucoup de temps durant cette course à vomir, assis sur une chaise.

C’était les pires conditions possible et je n’étais pas préparé, alors j’aurais eu toutes les raisons d’abandonner. Je me suis finalement rendu à la fin à coups de quelques kilomètres à la fois.

J’y suis arrivé seulement parce que je n’ai jamais pensé à finir. J’y allais un ravitaillement à la fois, puis ç’a été la ligne d’arrivée.

Vous savez le plus drôle? La météo avait découragé tellement de monde que je me suis retrouvé sur le podium de l’épreuve, au 3e rang. Sur un peu plus de 68 inscrits, seulement 18 ont terminé.

Et c’est maintenant cette aventure qui guide ma vie de coureur. J’avais enfin compris comment terminer une course aussi longue. C’est simple en fait : plutôt que de faire des calculs et d’imaginer l’arrivée, il faut penser par petits objectifs.

Comme ça, chaque petite distance devient gérable. C’est exactement le conseil que je donne à ceux qui m’écrivent et qui, comme moi à l’époque, commencent la course à pied.

Joan Roch saute en courant.

Joan Roch

Photo : Courtoisie Joan Roch

Pourquoi est-ce que je m’inflige tout ça? C’est une bonne question. Vous me direz que c’est bizarre, mais je crois que c’est par curiosité.

Je me suis rendu compte avec les années que le corps humain s’adapte à beaucoup de situations. Et à force de repousser les limites, j’en suis venu à me demander jusqu’où je pouvais aller.

En quelques années, je suis passé de courir des 2,5 km à des 250 km. On peut s’entraîner en vitesse, en distance, mais aussi dans des conditions extrêmes : sans boire ni manger, dans des canicules, des froids intenses.

L’hiver dernier, j’ai voulu voir comment mon corps allait réagir si je courais toute la saison en shorts. Je l’ai fait jusqu’à des températures de -10°C et je n’ai subi aucune conséquence. Bon, n’essayez pas ça à la maison, je cours l’hiver depuis plusieurs années, alors mon corps s’est probablement adapté.

C’est quelque chose que je ne croyais pas possible.

Avant, je craignais aussi les grandes chaleurs, mais ça aussi, je m’y suis habitué. Courir est devenu mon moyen de transport pour aller au travail, alors je n’avais pas le choix d’y aller, peu importe la météo.

L’an dernier, j’ai couru le marathon de Longueuil sans avoir mangé et sans m’arrêter pour boire. Ça s’est très bien passé.

Je suis chanceux parce que j’ai un corps qui s’adapte très bien. Je suis toujours à la recherche de ma limite. Peut-être que je la trouverai dans mon prochain défi. Mon bon ami Patrice Godin (acteur québécois qui court aussi des ultramarathons) m’a parlé du Triple Crown. C’est un défi qui se déroule dans l’ouest des États-Unis et qui consiste à courir trois épreuves de plus de 330 km en une saison... en fait en seulement deux mois.

Si l’événement n’est pas annulé, c’est mon projet de l’été. Pour l’instant, ça tient toujours. Je vous raconterai comment ça s’est passé dans mon prochain livre et probablement dans un documentaire.

Peut-être que c’est cette série de courses qui me permettra de trouver ma limite. Sinon, il faudra que je trouve autre chose.

Propos recueillis par Alexandra Piché

Photo d'entête courtoisie Joan Roch