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Manuel Osborne-Paradis tient son tout jeune fils contre lui.

Manuel Osborne-Paradis - Tu es né dans un monde bien différent, Toby

Signé par Manuel Osborne-Paradis

L'auteur est skieur alpin. Il a représenté le Canada aux Jeux olympiques de Turin, de Vancouver, de Sotchi et de Pyeongchang.

Son texte s'inscrit dans une série de lettres que des athlètes ou d'ex-athlètes adressent à leur enfant, né récemment ou encore à naître. Vous pouvez lire celui du patineur de vitesse sur courte piste Charles Hamelin ici, et celui de la patineuse artistique Meagan Duhamel ici.

Toby, mon coeur,

Il est 2 h et je t’entends très bien. Avec toi, on ne peut pas se tromper. Quand tu as faim, on le sait tout de suite.

J’arrive, j’arrive.

Chhhhhh... Pas trop fort. Tu as pratiquement perdu la voix pendant quelques jours dernièrement. Tu t’en souviens, non? Tiens. Bois un peu.

Si tu savais, je suis tellement content d’être à tes côtés pour vivre tes premières semaines d’existence.

En fait, ta maman Lana, ta grande soeur de 3 ans Sloane et moi, on n'a rien d’autre à faire que de t’aimer en ce moment. Nous sommes confinés à la maison.

Il faut que tu saches une chose, Toby : tu es né au coeur de la peur, le 19 mars. Cette semaine-là, tout a fermé. Le Canada s’est arrêté. C'était une sensation de panique. Le précipice.

C’était une période complètement folle. Ce l'est encore. Nous étions tellement inquiets. Et nous le sommes toujours.

Déjà que ta maman n'a pas été épargnée pendant qu’elle te portait. Elle a souffert de nausées et de vomissements sévères. Elle s’est retrouvée souvent à l’hôpital.

Pour être bien honnête, nous étions toujours sur le qui-vive. J'ai aidé ta mère comme j’ai pu en prenant soin de Sloane, du ménage, de la vaisselle, tout en maintenant mes entraînements.

Si bien qu’à quelques semaines de ta naissance, nous étions épuisés et, je dois dire, assez nerveux. Car ta soeur est née dans des circonstances dramatiques : par césarienne d’urgence. Même si cette fois-ci, ta venue était planifiée par césarienne, nous restions sur nos gardes.

Sauf que, Toby, on n’était pas au bout de nos peines. Quelques semaines avant que tu arrives parmi nous, une mystérieuse maladie a fait son apparition : la COVID-19. Et la planète entière a dû s’arrêter. Tu vas en entendre parler toute ta vie.

Les choses se sont rapidement aggravées au pays. De plus en plus de gens en sont atteints, et on compte de plus en plus de morts aussi. On a donc dû changer notre plan de match, et vite! Tes grands-mères, qui devaient venir te voir en avion, sont arrivées ici, à Invermere, en Colombie-Britannique, plus tôt que prévu... en voiture. On a aussi retiré Sloane de la garderie.

La fille de Manuel Osborne-Paradis, Sloane, tient son petit frère Toby dans ses bras.

Sloane et le petit Toby

Photo : Courtoisie Manuel Osborne-Paradis

En fait, avant qu’on demande à toute la population de se confiner, nous avons décidé nous-mêmes de nous isoler. De créer notre propre bulle. Toute la famille serait donc en sécurité pour recevoir l'aide de tes grands-mamans.

On ne voulait tellement pas attraper le virus! Surtout pas ta maman. Avec la toux que ça provoque, je craignais qu'elle ne puisse pas avoir la césarienne comme prévu. Je suis certain qu’elle pensait la même chose.

En fait, ce qu’on voulait, c’était que tu arrives au plus vite. Et que si nous avions à tomber malades, ta maman pourrait être suffisamment rétablie et toi assez « vieux et fort » pour résister au fameux virus.

On avait un plan, oui, mais les mauvaises nouvelles se bousculaient cette semaine-là. Si tu savais. Le gouvernement a littéralement tout fermé. Les marchés boursiers se sont écroulés. Et nous, nous avions un facteur de plus à considérer, un facteur déterminant : toi.

À l’hôpital, le personnel a évoqué la possibilité que je ne puisse pas assister à l’accouchement. Heureusement, ça s’est arrêté là.

Manuel Osborne-Paradis regarde son fils Toby en souriant.

Manuel Osborne-Paradis et son fils Toby

Photo : Courtoisie Manuel Osborne-Paradis

J’ai eu le bonheur de te voir arriver dans ce monde aux côtés de notre sage-femme. C’était aussi la même équipe médicale que pour la naissance de ta soeur. Ça, c’était rassurant.

En fait, ta naissance a été un moment mémorable. Tout s’est parfaitement déroulé. C'était une merveilleuse nouvelle parmi tout ce chaos.

Si tu savais l'effet que tu as eu chez nos proches. Tout était si négatif dans les médias, puis nous arrivions avec l’annonce de ta naissance. Il y avait un nouvel être humain sur cette terre, en pleine forme, et nous étions comblés de bonheur.

Tout le monde nous répétait la même chose : « J’avais besoin de bonnes nouvelles aujourd’hui! »

Toby, tu es devenu la lueur d'espoir dans cette crise.

C’était vraiment spécial pour nous parce que tout le reste était inquiétant. Ce l’est encore.

Tu es resté 72 heures à l’hôpital avec ta mère. Et chaque jour que je revenais vous voir, les consignes étaient de plus en plus strictes.

Il y avait de plus en plus d'étapes à franchir pour entrer ou sortir. La cafétéria avait fermé ses portes. Nous étions confinés dans la chambre. Mais je n’ai rien dit de tout ça à ta maman.

J’ai préféré vous laisser dans votre bulle, elle et toi. Sauf que vous deviez rester à l’hôpital pendant trois jours. Ça voulait dire que les gens malades viendraient exactement là où vous êtes. Et sachant si peu sur ce virus, l’inquiétude grimpait.

Le petit Toby dort dans les bras d'un adulte.

Toby

Photo : Courtoisie Manuel Osborne-Paradis

Toby, ça fait maintenant deux mois que tu es arrivé à la maison. Deux gros mois et tu n’as encore vu personne d’autre que ta maman, ta soeur et moi. Et bien sûr, tes grands-mères, qui sont maintenant toutes deux reparties.

C’est très difficile, surtout pour ta mère. Oui, quelques-uns de nos amis t’ont vu sur Facetime. Mais c’est tout.

C’est vrai, tu as aussi rencontré par écran mon beau-père, Bill. C’était deux jours avant qu’il meure. Il était le conjoint de ma mère. Un véritable père pour moi et une grande influence dans ma vie. C’était un mordu de ski et un bénévole de longue date aux courses de Lake Louise et aux Olympiques.

Bill était malade depuis longtemps. C’est dommage que tu aies fait platement sa connaissance au moyen d’un écran. Mais parfois, il faut juste être reconnaissant de ce qu’on a. J’étais simplement content que Bill sache que tu étais arrivé parmi nous, en sécurité. Pour moi, c’était plus important que de pouvoir le toucher.

Manuel Osborne-Paradis et sa conjointe Lana tiennent dans leurs bras leur fille Sloane et leur fils Toby.

Manuel Osborne-Paradis, sa conjointe Lana, leur fille Sloane et leur fils Toby

Photo : Courtoisie Manuel Osborne-Paradis

C’est un monde bien différent dans lequel tu es né.

Parfois, on te sent un peu agité. On l’a remarqué. Tu n’as peut-être pas toute l’attention que tu aimerais avoir. On se démène pour essayer de te donner toute l’affection possible pendant le jour, car nous savons très bien que c’est ce que tu recevrais de tous nos proches qui te tiendraient dans leurs bras.

J’ai l’impression qu’on t’a privé de ça. Il faut tout un village pour élever un enfant. Et tu n’as pas ce village en ce moment.

Puis, dans tout ça, nous essayons aussi de soutenir ta soeur de 3 ans qui ne comprend pas vraiment pourquoi elle ne peut pas aller voir ses amis et leur donner un câlin.

Par ailleurs, nous sommes très contents de pouvoir rester à tes côtés. Ta mère fait du télétravail. Moi, je me remets d’une blessure.

Pour moi, c’est un privilège.

Quand ta soeur est née, c’était au début de la saison de ski. Ta mère et moi nous étions entendus sur une chose : j’ai 16 courses durant l’année, 16 jours pour gagner de l'argent et il fallait en profiter. Nous comprenions les conséquences. J’ai dû vite filer vers l’Europe pour des compétitions. Je n’ai vu Sloane que quelques jours. Pour les premières semaines de son existence, je ne faisais pas partie de son univers.

Erik Guay et Manuel Osborne-Paradis montrent leurs médailles, sourire aux lèvres.

Erik Guay (gauche), médaillé d'or, et Manuel Osborne-Paradis, médaillé de bronze, après le super-G des mondiaux de Saint-Moritz, en février 2017

Photo : afp via getty images / Joe Klamar

J’ai pratiquement mis ma vie sur « pause » et j'ai terminé la saison avec le bronze au super-G des Championnats du monde à Saint-Moritz. Je dépensais toute mon énergie mentale à vouloir skier vite, en essayant d’éviter les blessures, en essayant d’être le meilleur du monde.

Cette fois, le coronavirus fait en sorte que je me retrouve à la maison avec un nouveau-né à chérir à chaque instant. C’est une bénédiction. Avoir tout le temps au monde pour te connaître, pour connecter.

Et tu sais, nous sommes très chanceux d’avoir un gym à la maison. Ce qui fait que je peux continuer de m’entraîner même si nous sommes confinés ici. Je prépare mon retour à la compétition et j’ai tout le reste de la journée pour vous aider, ta mère et toi.

Je suis un skieur de l'élite, Toby. Et en tant qu’athlètes, nous y allons par cycles : de grands stress et de petits stress. Puis, il y a la saison morte pendant laquelle nous nous donnons le temps de respirer et de recharger nos batteries.

Et tu sais quoi? La société fait maintenant la même chose. Elle est en pause. Elle se donne le temps de respirer. Ce n’est pas si facile, car nous sommes tous réglés par des objectifs à atteindre dans un laps de temps donné. Il faut travailler chaque jour. Et chaque jour, il y aura toujours du travail à faire.

On entend souvent les gens dire, à leur retour de vacances, qu’ils auraient besoin de vacances de leurs vacances. Ils auraient bien pris trois jours de plus à la maison. Eh bien, maintenant, ils l’ont, ce temps.

C’est certainement intéressant d’être pris à la maison et d’avoir le temps de réfléchir.

Manuel Osborne-Paradis effectue un saut avec, en arrière-plan, des montagnes.

Manuel Osborne-Paradis pendant une descente d'entraînement à Val Gardena, en Italie, en 2017

Photo : Getty Images / Alexis Boichard/Agence Zoom

Tu es né dans une période sans précédent, des temps inédits. Tout le monde s’en souviendra.

C’est un moment marqué dans le temps. Comme quand les Blues Jays ont gagné les séries mondiales en 1992 et en 1993. On se souvient tous ce qu’on a ressenti. Je te raconterai un jour.

J’ai bien hâte de voir dans quel monde nous vivrons après cela.

Je me demande si, après cette crise, nous pourrions avoir un plus grand sens de la famille et du bien-être. Se donner de meilleures pauses mentales. Je le remarque autour de moi : il y a un goût renouvelé pour le yoga et la méditation. On fait attention à son corps. J’ai plus d’amis qui boivent de l'eau pétillante que de la bière.

Non, Toby, la bière, ce sera pour plus tard.

J’espère qu’à l’avenir, on verra plus de gens reconnaissants de ce qu’ils ont. Parce qu’ils en ont été privés. Tu vois Toby, quand on apprécie les choses, on est généralement plus heureux.

Ce serait fantastique si on était tous un peu moins anxieux d’acheter la grosse maison et moins portés à se comparer aux autres. Ce serait bien qu’on arrête d’être des voisins gonflables.

Est-ce qu’on deviendra plus casanier? Est-ce que notre mode de vie sera plus respectueux de l’environnement? Seul le temps le dira.

J’espère surtout que le monde dans lequel tu grandiras sera un monde meilleur.

Bon. C’est le temps d’aller dormir, Toby. Assez bu. Et S. V. P., ne réveille pas ta mère.

Night-night.

Manuel Osborne-Paradis dévale la pente à toute vitesse.

Manuel Osborne-Paradis pendant la descente des Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Clive Mason

Propos recueillis par Diane Sauvé

Photo d'entête par Clive Mason/Getty Images