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Meagan Duhamel sourit en faisant une figure avec son partenaire Eric Radford.

Meagan Duhamel - Lettre à Zoey

« La génération des bébés du coronavirus est celle qui aura l'habileté de changer le monde. Je pense que ce sera vous, les futurs décideurs, qui secoueront le monde et ses principes. Il y a eu la génération qui a changé la technologie, une autre qui a marqué l'évolution de la science. Je pense que ta génération, Zoey, aura la capacité de renverser la tendance. »

Signé par Meagan Duhamel

L'auteure est une ex-patineuse artistique. Elle a notamment remporté trois médailles olympiques pour le Canada : deux (or et argent) par équipe et une (bronze) en couple.

Son texte s'inscrit dans une série de lettres que des athlètes ou d'ex-athlètes adressent à leur enfant, né récemment ou encore à naître.

Vous pouvez lire celui du patineur de vitesse sur courte piste Charles Hamelin ici.

À ma chère Zoey, ma petite baby girl d’amour.

Avant ta venue, j’avais tout planifié. Tu apprendras en grandissant que ta maman aime beaucoup organiser et prévoir les choses.

Après ta naissance, nous allions partir ensemble à l’aventure. Tu allais m’accompagner partout dans le monde pour suivre les athlètes que j’entraîne et tu allais me regarder patiner avec mon partenaire Eric Radford pendant les tournées de spectacles auxquels je prendrais part.

D’ailleurs, avant même de faire ton entrée officielle dans ce monde, tu avais déjà commencé ta vie de globe-trotteuse. Alors que tu étais dans mon ventre depuis seulement trois mois, Eric et moi avons participé à la tournée Étoiles sur glace et tu as patiné avec nous dans 12 villes canadiennes. On pouvait même t’apercevoir… une toute petite rondeur au niveau de mon ventre, mais bien visible dans ma robe de patinage.

Puis, le 25 octobre 2019, tu as débarqué dans ma vie.

Trois mois et demi plus tard, on partait ensemble pour la Corée du Sud pour assister aux Championnats des quatre continents. Je n’en reviens toujours pas qu’on ait fait ça…

À ce moment-là, en février, on commençait à peine à entendre parler du coronavirus. Il était présent en Chine. Il y avait quelques cas en Corée du Sud, quelques cas au Canada, dont certains à Toronto, près de chez nous, mais sans plus. Ça ne m’inquiétait pas du tout de te faire prendre l’avion jusqu’à Séoul.

Plusieurs remettaient mon choix en question. Ma mère me disait : « Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée de l’amener en Asie. » Je ne comprenais pas pourquoi on en faisait tout un plat : « Ce n’est qu’un tout petit problème, pas la peine de s’en faire avec ça. Il y a plus de cas à Toronto qu’à Séoul. Pourquoi devrais-je me préoccuper de ça? »

Ah! Zoey... Si seulement j’avais su l’ampleur que tout ça allait prendre, jamais je n’aurais osé prendre ce risque.

La Corée du Sud a été ton dernier voyage et, sincèrement, Zoey, je ne sais pas à quel moment on pourra à nouveau rêver de contrées lointaines. Pour l’instant, je ne sais pas à quel moment je me sentirai à l’aise de t’exposer au monde extérieur comme avant.

Même si j’avais tout planifié, rien ne fonctionne comme prévu. Le coronavirus a bousculé tous mes (nos?) plans. Même ma carrière d’entraîneuse devra sans doute changer. Au lieu de suivre les athlètes dans leurs compétitions, je resterai ici avec toi et je m’occuperai des autres patineurs.

Peut-être qu’un jour, les choses reviendront à la normale. Le confinement sera terminé et les voyages seront à nouveau permis. Mais est-ce que le jeu en vaudra la chandelle?

Je devrai peser le pour et le contre de toutes les options. Si j’avais à prendre cette décision maintenant, je ne prendrais pas ce risque.

C'est vraiment bizarre de voir les choses comme ça... Voyager, c'est comme une deuxième nature pour moi. Je me voyais entraîner dans les mêmes événements auxquels je participais avant. C'était comme ça que j'entrevoyais l'avenir. Mais quand je regarde la situation actuelle, je ne sais même pas si l’on pourra un jour revoir des arénas avec des gradins remplis.

Le monde a tellement changé depuis ta naissance.

Zoey est assise dans son lit de bébé.

La petite Zoey

Photo : Courtoisie Meagan Duhamel

J’ai toujours su que je voulais des enfants. Quand j’étais petite, je harcelais ma mère pour qu’elle adopte des jeunes dans le besoin. Je me souviens que, chaque samedi, je regardais une émission de Vision Mondiale. Je faisais souvent le même rêve… Ma mère arrivait à la maison avec un enfant d’Afrique ou d’un autre pays et je m’imaginais en train de l’accueillir dans ma famille, avec mon frère et ma soeur.

Après les Jeux de Pyeongchang, mon amoureux et moi savions que nous étions prêts pour la prochaine étape de notre vie. J’avais remporté ma première médaille olympique en couple et j’avais aussi deux autres médailles gagnées en équipe, en 2014 et 2018. Bruno Marcotte, ton papa, venait quant à lui de vivre ses premiers Jeux olympiques à titre d’entraîneur.

À notre retour au pays, on s’est dit : « Voilà le moment de commencer le prochain chapitre de notre vie, fonder une famille. »

Tu as toutefois mis du temps à arriver… Il a fallu un an avant que je tombe enceinte. J’avais même pris rendez-vous dans une clinique de fertilité pour tenter de remédier au problème. Puis, une semaine avant d’aller rencontrer les spécialistes, je les ai appelés pour leur dire que je n’avais plus besoin d’eux. Tu étais enfin en route!

Tu es arrivée quatre semaines plus tôt que prévu. Mon utérus avait la forme d’un cœur et vers la fin de ma grossesse, les médecins ont réalisé que tu manquais d’espace. J’ai donc dû accoucher par césarienne.

J’étais terrorisée. Pendant la grossesse, j’avais embauché une doula et je voulais accoucher naturellement, avec une sage-femme. Jamais je n’avais envisagé d'accoucher en salle d’opération. J’ai beaucoup pleuré, mais les médecins et les infirmières m’ont aidée à me calmer. Tout a été très vite. En sept minutes, tu étais née! Tu ne pesais que 4 lb et 2 oz. Ils m’ont laissée te tenir dans mes bras pendant quelques instants seulement… Puis, ils t’ont emmenée à l’unité néonatale des soins intensifs.

Ç’a été très dur de me séparer de toi. Je t’avais attendue tellement longtemps. Je n’arrêtais pas de leur demander à quel moment je pourrais te revoir. Ton papa courait entre l’UNSI, pour veiller sur toi, et ma chambre, pour me rassurer. Au bout d’une heure, ils m’ont permis de te rendre visite.

À cause de la chirurgie, je devais rester alitée. Ils ont roulé mon lit d’hôpital dans les corridors et, soudainement, je t’ai vue. Tu étais toute belle, couchée dans ton lit… Tu avais toute sorte de machines branchées sur ton tout petit corps…

Couchée dans son lit d'hôpital, Meagan Duhamel tend la main vers sa toute petite fille, qui dort juste à côté.

Meagan Duhamel et sa fille Zoey à l'hôpital

Photo : Courtoisie Meagan Duhamel

Tu sais quoi, Zoey? Je n’ai pas eu peur. Je savais que tout irait bien. Tu étais ma fille. Tu avais certainement hérité de ma force et de ma volonté.

On a dû rester deux longues semaines à l’hôpital avec toi avant de pouvoir t'amener à la maison. Il n’y avait rien qui clochait vraiment, sauf ta taille. Tu étais tout simplement trop petite pour sortir de l’hôpital.

C’est une belle leçon que la vie nous a donnée. Tu apprendras en grandissant que, parfois, les choses ne vont pas comme prévu et qu’il faut savoir s’adapter.

Ton père et moi, on hésitait entre deux prénoms : Mia et Zoey. Je penchais beaucoup pour Mia, mais on n’avait pas encore arrêté notre choix. Puis, quand tu es née, Bruno a commencé à te parler en t’appelant Zoey. Quand je lui ai fait remarquer qu’on n’avait pas encore décidé, il m’a dit : « Vraiment? »

Bruno Marcotte tient sa toute petite fille Zoey dans ses bras.

Bruno Marcotte et sa fille Zoey

Photo : Courtoisie Meagan Duhamel

Et c’est comme ça que tu as hérité de ton prénom. Et tu sais quoi? Selon ses origines grecques, il signifie « vie ».

Je trouve ça magnifique. Et quand j'imagine la personnalité d’une Zoey, je vois quelqu’un d’unique à l’esprit libre. C’est comme ça que j’imagine ton énergie plus tard.

En attendant que tu puisses réfléchir par toi-même et prendre tes propres décisions, on doit s’adapter. Normalement, en ce moment, je serais en tournée. Tu serais partie avec moi, bien sûr, et ta grand-mère maternelle nous aurait accompagnées pour m’aider à m’occuper de toi. Mais ton papa, lui, serait resté ici pour travailler avec les athlètes qu’il entraîne. Tu aurais passé deux mois sans le voir!

Avec le virus, tu passes plutôt tes journées à la maison avec tes deux parents. Du vrai temps de qualité! Tu joues avec nous. Tu as ta petite routine. Tu fais tes siestes dans ton lit à toi.

C’est très différent de ce qu’on avait commencé à établir comme style de vie. Quand j’ai accouché, j’ai pris seulement trois semaines de congé avant de retourner au travail. Je te mettais dans ton siège de voiture et tu venais avec moi à l’aréna. Je t’emmitouflais dans une tonne de couvertures et tu faisais tes dodos dans ton parc. D’autres mamans te surveillaient pendant que je donnais des conseils aux patineurs.

Eric Radford tient sa partenaire Meagan Duhamel à l'envers dans les airs.

Meagan Duhamel et Eric Radford au gala de patinage artistique des Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Richard Heathcote

Tu semblais heureuse et ça nous convenait très bien. Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce que tu vis actuellement est beaucoup mieux pour ton développement.

Bientôt, aussi, tu aurais fait tes débuts en garderie. J’avoue que ça m’inquiète de penser que tu n’as aucune interaction avec d’autres enfants. Tu ne vois pas tes grands-parents non plus. À part le pédiatre, tu ne vois aucun autre adulte. Tu aurais aussi commencé tes cours de natation. J’avais hâte que l’on fasse les cours mère-enfant ensemble.

Comme parents, on fait notre possible pour compenser tous ces petits manques. Tu apprends à jouer dans l’eau, mais dans ton bain. Tu vois tes grands-parents, mais à l’écran. Évidemment, tu ne réagis pas encore, mais on espère qu’entendre leur voix te permettra de mieux les reconnaître quand viendra le temps du déconfinement.

Tout ça est source de stress pour moi. La responsabilité d'être maman apporte une autre dimension à chaque geste que je fais. À chaque situation.

L’autre jour, en pensant à tout ça, je me suis mise à avoir le souffle court. Je me sentais comprimée en dedans. Je me demandais si j’avais de la difficulté à respirer à cause du stress ou du coronavirus. Est-ce que j’avais attrapé la COVID-19 et est-ce que j’allais te la transmettre? J’ai appelé la ligne Info-Santé en Ontario et l’on m’a rassurée. J’ai tendance à faire un peu d’anxiété, mais je tente de rester zen. Et la plupart du temps, j’y arrive.

Bruno Marcotte et Meagan Duhamel regardent la caméra en tenant leur fille Zoey, qui est assise sur une table.

Meagan Duhamel, Bruno Marcotte et leur fille Zoey

Photo : Courtoisie Meagan Duhamel

J’aime aussi trouver une raison pour tout. Alors, je me suis demandé pourquoi on vivait cette crise. Je pense qu’il faut y voir un signe que notre planète a besoin de souffler. En tant qu’adulte, il faut s’interroger sur l’avenir que l’on veut vous offrir, à vous, nos enfants. La vie nous envoie un signal...

Parmi les choses qui me sont chères, Zoey, il y a l’environnement. J’ai toujours eu une attitude écoresponsable et je m’efforce de vivre en harmonie avec le développement durable. Je ne mange ni viande ni produits d’origine animale. Je fais attention aux entreprises que j’encourage et je choisis des articles locaux autant que possible. Sauf qu’il faudra plus pour redonner à notre planète l’oxygène dont elle a besoin.

Je crois que c’est ta génération, Zoey, qui va nous permettre d’avoir un monde meilleur.

La génération des bébés du coronavirus est celle qui aura l'habileté de changer le monde. Je pense que ce sera vous, les futurs décideurs, qui secoueront le monde et ses principes. Il y a eu la génération qui a changé la technologie, une autre qui a marqué l'évolution de la science. Je pense que ta génération, Zoey, aura la capacité de renverser la tendance.

Que tu choisisses de te battre pour l'environnement ou pour n’importe quelle autre cause, j'espère que tu le feras avec toute ta vigueur et ton énergie. Si tu choisis le monde de la science parce que tu es brillante, j'espère que tu le feras avec le même engagement que j’ai mis, moi, dans ma carrière d’athlète, et maintenant d’entraîneuse.

Ce que je te souhaite, Zoey, c'est de devenir une personne qui se tiendra debout pour ses principes. Tu n’as pas à entrer dans un moule. Tu n'as pas à penser comme les autres veulent que tu penses. Tu es libre d'avoir tes propres idées, tes propres valeurs. J'espère que tu auras des opinions fortes et que tu sauras les défendre. Que tu feras confiance à ton instinct et qu'il te guidera vers une vie heureuse et remplie de succès.

Quand tu seras grande, j’espère que tu seras courageuse, forte et déterminée.

Notre vie n’est plus la même depuis ta naissance. Le monde a changé sa trajectoire. Je suis prête à la suivre avec toi, ma belle Zoey. Ensemble avec ton papa, on va parcourir ce monde, mais à notre façon.

It’s going to be ok, ma petite baby girl d’amour.

Eric Radford fait faire une spirale à sa partenaire Meagan Duhamel.

Meagan Duhamel et Eric Radford pendant leur programme libre aux Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Mladen Antonov/AFP

Propos recueillis par Jacinthe Taillon

Photo d'entête par Jung Yeon-Je/AFP via Getty Images