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Jonathan-Ismaël Diaby

Jonathan Diaby - Ce soir, c'est 1920 à Saint-Jérôme

« Oui, nous sommes chanceux de vivre dans une société comme la nôtre, plus ouverte que la majorité des sociétés dans le monde. Mais de grâce, ne nous mentons pas à nous-mêmes : le racisme est partout, tout le temps. »

Signé par Jonathan-Ismaël Diaby 

Immédiatement après avoir fermé les portes de l’auto, ma copine et moi sommes tombés dans les bras l’un de l’autre et on s’est serrés fort pendant de longues minutes. Puis, on a quitté le stationnement de l’aréna pour rejoindre les autres membres de ma famille à la résidence de mes parents, à Blainville.

On est restés là longtemps. Jusqu’à 2 h du matin. On a parlé. Tout le monde pleurait.

On avait pourtant planifié une fin de soirée l'fun. Après mon match de hockey, ma copine et moi devions manger avec mes proches. On avait ensuite prévu retrouver des copains, de vieux chums de hockey qui jouent pour le Moose du Manitoba et qui étaient justement dans le coin, puisqu’ils jouaient contre le Rocket de Laval. Mais, trop secoués, on a annulé.

On a fini par quitter la maison de mes parents. Dans l’auto, sur la route vers Montréal, que des soupirs et des larmes silencieuses, jusqu’à mon appartement. Mon cousin, qui est aussi mon coloc, y était avec des amis.

Quelques jours plus tôt, j’étais allé voir Green Book, qui allait d’ailleurs remporter quelques heures plus tard l’Oscar du meilleur film. C’est l’histoire d’un jeune pianiste noir dans le Sud ségrégationniste des États-Unis au siècle dernier.

Quand on est entrés dans l’appartement, au beau milieu de la nuit, mon cousin et nos amis ont vite compris, en nous voyant, qu’il s’était passé quelque chose.

Je leur ai dit : « Ce soir, c’était comme dans le film. Une famille d’immigrés… Non, même pas d’immigrés, de Québécois de souche, qui doivent s’éloigner d’une foule en se tirant par le bras pour éviter que ça dégénère. Ce soir, les gars, c’était 1920 à Saint-Jérôme. »


Jonathan-Ismaël Diaby durant un match des Marquis.

Le numéro 3 des Marquis de Jonquière estime que des partisans ont dépassé les bornes en lançant des propos racistes.

Photo : Hugo Cotnoir photograghie

Ça ne devait pas se passer comme ça. J’allais jouer un match de hockey. Juste un match de hockey.

J’ai été repêché dans la Ligue nationale. J’ai joué avec P.K. Subban, avec Shea Weber. J’ai vécu tout ça. Je suis ailleurs maintenant. Si je joue, c’est pour le plaisir, parce que j’aime ça.

Ce devait être un match comme les autres. Je n’avais vraiment pas prévu passer les journées suivantes à donner des dizaines d’entrevues et à visiter tous les plateaux de télévision.

Ce devait même être un match plus plaisant encore puisque pour moi et plusieurs de mes coéquipiers des Marquis de Jonquière, dans la Ligue nord-américaine de hockey, venir jouer à Saint-Jérôme, c’était comme jouer à la maison. J’ai grandi ici, tout près. C’est chez moi.

C’est pour ça qu’il y avait autant de mes proches dans les gradins de l’aréna régional de la Rivière-du-Nord. Mon père, ma mère, ma tante, ma soeur et son copain, ma copine, son petit frère de 12 ans avec quatre de ses amis, sa mère, son ami… Une bonne douzaine en tout. Mais les choses ont mal tourné.

De l’électricité dans l’air dès le départ. Des adversaires, les Pétroliers du Nord, qui jouent la carte de la robustesse et de la provocation.

Puis, cette première pénalité appelée contre moi. Ce jeune partisan qui vient me narguer. Cette escarmouche dans les gradins où se trouvent mes proches. Les insultes racistes. « Babouin! Nègre! Retourne d’où tu viens!

Après la première période, je veux quitter le match et rentrer chez moi. Je peux encaisser la violence faite contre moi, mais contre mes proches, jamais.

Mon entraîneur qui me convainc de rester. Une deuxième période encore pire que la première. Une autre pénalité et, quand je jette un oeil dans les gradins en direction de ma famille, encore du grabuge. Mon père qui se fait passer une main dans les cheveux. Les insultes contre mes proches qui continuent. « Grosse câlisse! Grosse vache! » Je dis à mon capitaine, assis à côté de moi au banc des pénalités : « Ça suffit, man. Je m’en vais. » Je cache mon visage dans le col de mon chandail. Des larmes coulent sur mes joues.

Jonathan-Ismaël Diaby

Jonathan-Ismaël Diaby

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Je joue depuis que je suis tout petit. J’ai joué chez les pros. J’ai maintenant 24 ans et dans cet aréna de Saint-Jérôme, en ce samedi soir, c’est la première fois que je pleure à cause du hockey.

Après ma pénalité, je file au vestiaire, déstabilisé. C’en est trop. Je me change puis, la vue en tunnel, je monte dans les gradins chercher ma gang. Comme mon départ coïncide avec la fin de la deuxième période, il y a un important mouvement de foule. Je traverse la masse. J’aperçois ma soeur, qui me dit qu’elle a peur. J’empoigne mes proches et les enjoints de me suivre. Ça suffit.

Dehors, je réalise que mon père n’y est pas. Je crie à ma mère d’aller le chercher. Puis, je lève les yeux. Devant moi, une trentaine de partisans venus fumer et prendre l’air me regardent. Certains me crient des noms.

Mon père finit par sortir de l’aréna.

Je m’engouffre dans l’auto avec ma copine. Nous nous enlaçons, puis nous partons. Enfin.

1920, je vous dis.


Oui, nous sommes chanceux de vivre dans une société comme la nôtre, qui est plus ouverte que la majorité des sociétés dans le monde. Mais de grâce, ne nous mentons pas à nous-mêmes : le racisme est partout, tout le temps. Oui, ici aussi.

Tenez, il y a deux semaines, mon cousin m’en a raconté une bonne.

Un soir, après avoir bu un peu d’alcool, un de ses collègues, que je connais bien, lui a fait une confidence.

« Vous (les Noirs), vous êtes ici », lui a-t-il dit en plaçant une main à l’horizontale. « Nous (les Blancs), on est là », plaçant son autre main dans la même position, mais 30 cm plus haut. « Mais je ne veux pas que ça change quoi que ce soit entre nous. Moi, je t’aime comme si on était pareils. »

Sérieux. Un gars de 22 ans, blanc et homosexuel, avec qui j’ai moi-même déjà travaillé et que je considérais comme mon ami. Le pire, c’est qu’il disait ça pour être gentil.

Puis, la semaine passée, j’entre dans un bar. Un gars me dit : « Regarde là-bas, y’a une fille noire. » Mais pourquoi la regarderais-je davantage? Parce que je suis noir?

Le racisme est partout, je vous dis.

Et ce ne sont pas que les Blancs qui sont racistes. J’ai des amis noirs qui le sont aussi, envers les Blancs. Les Asiatiques vivent la même chose, j’en suis convaincu.

Il m’arrive encore d’arriver à la caisse d’un commerce avec ma copine blanche et de sentir que la caissière nous regarde en se demandant ce que je fais en couple avec elle.

Oui, c’est partout, tout le temps.

Depuis samedi, plein de gens m’ont écrit. L’un de ces messages m’a frappé. Il vient d'un jeune d’origine mexicaine qui s’appelle Alexandre. Chaque jour au travail, plusieurs de ses collègues l’appellent Pedro Sanchez. Ils sont 150 personnes dans l'usine, certains ont appris son nom, mais pour plusieurs, il n’est que Pedro Sanchez. Comme si moi, je m’entêtais à appeler un gars Guillaume Tremblay juste parce qu’il est blanc.

Le gars vit ça chaque jour. Ça n’a juste pas sa place. Il a un nom. Tout le monde a une identité, tout le monde a une vie, une histoire, un bagage. C’est vraiment intolérable que des gens veuillent t’abaisser, comme si tu n’étais qu’un Pedro, qu’un Sanchez, qu’un babouin.

C’est mon père, arrivé de Côte d’Ivoire il y a 34 ans, dans la jeune vingtaine, qui m'a appris à vivre avec les gens ignorants. Il a toujours été très diplomate dans ce genre de circonstances. Et il a encore fait la preuve de sa dignité samedi : il s'est levé pour ce en quoi il croit. Il n'a pas lancé de coup de poing, mais n'a laissé personne lui piler sur les pieds et a laissé savoir aux gens qui l’assaillaient que ça ne se faisait pas.

Oui, on les a pris pour cible. Mon père Moussa, qui a travaillé si fort dans sa vie. Et ma soeur Noémi qui, à 18 ans, étudie au cégep pour devenir infirmière. C’est la personne que je connais qui veut le plus aider les autres. Le pire, c’est que je sais pertinemment que si, demain matin, elle devait soigner ou s’occuper de l’un de ces hurluberlus en salle d’opération, elle en prendrait soin, malgré tout, comme si c’était son frère.

C’est pourquoi ce qui s’est produit samedi a fait si mal.


Jonathan-Ismaël Diaby chez lui, devant un mur sur lequel ont été fixés des disques vinyle.

Jonathan-Ismaël Diaby

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dès dimanche, j’étais sur le crayon. Car dans la vie, je ne suis pas que Jonathan Diaby. Je suis aussi Dolo.

Je fais du rap.

Lundi, j’ai reçu un nouveau beat. Mon cousin, qui habite d’ailleurs Saint-Jérôme, fait des instrumentaux et m’a envoyé son plus récent. Alors j’écris des paroles. Disons que j’étais inspiré.

La musique, c’est ça. Les choses qui te rendent heureux, celles qui te rendent malheureux… Tu transmets ton message. La rage que j’ai ressentie samedi soir, toute celle que j’ai ressentie jusqu’ici dans ma vie, je vais la sortir et la mettre sur de la musique. Passer mon message grâce à mes mots, à mon son.

Alors oui, ce qui s’est produit samedi est inspirant. Pour toute mon équipe aussi. On a une entreprise, Tropikal Mafia, qui fait des vêtements. Ça nous a inspiré un nouveau motif. Ça va nous inspirer une nouvelle vidéo.

Et oui, ça va inspirer des chansons à Dolo.

Et vous savez quoi? Samedi, dans toute cette tourmente, un paquet de jeunes m’ont approché justement parce que je suis Dolo. Dans un sens, c’est beaucoup grâce à eux que les choses n’ont pas dégénéré. Que j’ai réussi à me calmer.

Avant le début de la deuxième période, pendant que mon équipe était encore dans le vestiaire, je m’étais isolé dans le couloir quand des jeunes se sont approchés. « Heille, c’est Dolo! » Ils ont voulu prendre une photo avec moi. Soudainement sorti de ma bulle, j’ai accepté en leur disant de faire ça vite, et honnêtement, sur le cliché, je n’ai pas l’air trop joyeux…

Puis, après le match, en plein grabuge dans le stationnement, un autre petit groupe de jeunes s’est approché pendant que je tentais tant bien que mal de contenir ma rage. Ils voulaient aussi une photo avec Dolo. Je leur ai parlé.

Chaque fois, leur présence m’a calmé. Je me disais que tous ces jeunes, qui étaient venus juste pour voir un match de hockey, avaient déjà assez vu d’horreurs comme ça. Que je devais me contenir, ne serait-ce que pour eux.

Le rappeur Tupac a dit, tu sais, « Thug Life », qui est l’acronyme de The Hate U (you) Give Little Infants Fucks Everybody. Tout ce que la société montre aux enfants, ils le prennent, ils grandissent et, un jour, ça se vire contre elle. C’est ça qui s’est passé samedi soir à Saint-Jérôme.

Et ça, il faut que ça cesse.


Mais vous savez, pendant que je rentrais chez moi samedi soir, la mère de ma copine ramenait son jeune fils et ses quatre amis à la maison. Et ces jeunes-là ont passé le trajet à lui demander pourquoi diable des gens s’en étaient pris à moi et à mes proches en mentionnant la couleur de notre peau. Ils ne comprenaient pas.

Ces jeunes-là ne comprennent pas comment des gens peuvent agir de la sorte.

Ces jeunes. Les centaines de messages d’appui que j’ai reçus. Les appels et la réaction de mes coéquipiers et de plusieurs autres joueurs de la Ligue nord-américaine. La vague de soutien que ce triste et déplorable événement a généré ces derniers jours.

Tout ça me donne espoir, et le courage de continuer à jouer.

Je vais remplir mon engagement, terminer la saison et continuer à jouer jusqu’à la fin des séries éliminatoires. Je m’y suis engagé, et je respecte mes engagements.

Après? Je ne vous mentirai pas, cet événement m’a ouvert les yeux. Je vais assurément réfléchir très sérieusement à mon avenir au hockey.

Au pire, de temps en temps, je ramasserai une bande d'amis, on ira jouer sur une patinoire dehors et on ira tous manger ensemble après. Pas plus compliqué que ça.

Et je mettrai toute mon énergie sur ma musique.

J’ai des choses à dire...

Propos recueillis par François Foisy