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Il s'apprête à frapper son adversaire pendant un combat.

Wilfried Seyi - Ici, au Cameroun, la pandémie n’est pas prise au sérieux

« Je ne ressens pas de sentiment d’urgence parmi mes concitoyens. C’est peut-être parce qu’il n’y a pas encore eu de cas suffisamment près d’eux ou qu’ils n’ont jamais vu de leurs yeux une personne malade à cause du virus. »

Signé par Wilfried Seyi

L'auteur est boxeur professionnel. Il a été le porte-drapeau du Cameroun aux Jeux olympiques de Rio.

Je ne sais pas comment dire les choses autrement, mais c’est Dieu qui garde l’Afrique.

Ici, au Cameroun, la pandémie et le confinement se vivent bien différemment de ce qui se fait au Canada. Je m’en rends compte chaque fois que je parle au téléphone avec mon entraîneur, Stéphan Larouche, ou encore avec Yvon Michel.

Deux réalités, deux mondes.

J’ai quitté Montréal, où je vis depuis un peu plus d’un an, vers la mi-décembre, après mon combat du 23 novembre contre Devin Tomko, en sous-carte de celui de Marie-Eve Dicaire pour la défense de son titre mondial.

Ça ne devait être qu’un voyage de quelques semaines.

Je prévoyais simplement venir voir ma famille, après avoir assuré ma qualification olympique pour les Jeux de Tokyo. Les qualifications africaines se déroulaient du 20 au 29 février, à Dakar, au Sénégal.

Je prévoyais rentrer au Canada le 7 ou le 8 mars, parce que j’avais d’ailleurs un autre combat professionnel à l'horaire le 28 mars, à Québec, en sous-carte du combat d’Artur Beterbiev contre Fanlong Meng.

Des soucis d’ordre familial m’ont toutefois forcé à retarder mon retour. J’ai sept sœurs et trois frères ici en Afrique. La plus jeune est un nouveau-né. Comme je suis l’aîné, il fallait que je sois ici. D’autant plus que j’étais demeuré longtemps loin des miens.

À la grâce de Dieu, le calme est finalement revenu dans la famille.

C’est tout de suite après qu'a été ordonnée la fermeture des frontières en réaction à la pandémie de COVID-19. C’est comme ça que je me suis retrouvé bloqué ici, au Cameroun, où je suis encore en ce moment.

Il célèbre une victoire dans un ring de boxe.

Wilfried Seyi

Photo : Courtoisie Groupe Yvon Michel - Instagram

C’est simple. Ici, ils ne prennent pas la maladie au sérieux.

Plusieurs vivent dans l’ignorance. Par exemple, un grand nombre de personnes croient encore que le virus ne peut pas se rendre jusqu’ici. 

Je ne ressens pas de sentiment d’urgence parmi mes concitoyens. C’est peut-être parce qu’il n’y a pas encore eu de cas suffisamment près d’eux ou qu’ils n’ont jamais vu de leurs yeux une personne malade à cause du virus.

À part le fait que les écoles aient été fermées, que certains travaux de construction aient été stoppés et que les heures d’ouverture des boutiques aient été réduites, tout semble à peu près normal. Il a bien quelques mesures de sécurité de base qui sont appliquées, mais sinon, rien n’a changé.

Je pense qu’on a déjà dépassé les 200 ou 300 cas. Je crois que l’on compte peut-être une vingtaine de morts. Personnellement, je n’en connais aucun parmi ma famille ou mes proches. [Les chiffres officiels pour le Cameroun en date du 7 mai faisaient état de 2265 cas, 108 décès et 1016 guérisons, NDLR]

Ils regardent la caméra.

Le boxeur Wilfried Seyi et sa mère, Blanche Lucie Ebassa Bodo

Photo : Courtoisie Wilfried Seyi

Même si le gouvernement fait état des statistiques, les télévisions d’ici ne montrent pas comment les choses se passent autour de nous. C’est surtout sur les médias sociaux que les gens peuvent constater la situation telle qu’elle est ailleurs. Cela fait qu’une grande proportion de la population ignore encore tout de la véritable urgence.

Il y a quand même des vidéos qui circulent sur la toile montrant la manière dont des personnes sont fouettées, dans d’autres pays d’Afrique, pour qu’elles rentrent chez elles à l’heure du couvre-feu. Mais ça ne se passe pas comme ça au Cameroun. Il y a quand même un certain contrôle avec des gendarmes dans les rues, mais ils n’iront pas jusqu’à pourchasser les gens pour qu’ils rentrent chez eux.

Même si l’on en voit certains avec des masques quand ils sortent, dans l’ensemble, la population ne prend pas cette pandémie au sérieux.

Par contre, personne n’a le choix de se laver les mains. De nombreux magasins et boutiques ont installé, devant leur entrée, des dispositifs de lavage ou de désinfection. Malgré tout, un doute subsiste dans l’esprit de nombreuses personnes.

Je n’ai pas été approché en tant que personnalité publique pour agir comme porte-parole. C’est un truc que je ferais avec plaisir pour essayer de sensibiliser les gens et ainsi, peut-être, contribuer à sauver des vies.

D’ailleurs, j’invite les gens que je croise à prendre la maladie au sérieux et je leur souligne qu’elle peut frapper à tout moment.

Je sais que je ne peux pas convaincre tout le monde. Je me dis que celui qui ne m’écoute pas, eh bien, c’est sa vie!

N’empêche que nos hôpitaux ne sont pas sophistiqués. Selon moi, on manque de personnel qualifié.

Alors, il ne faudrait pas que le virus frappe aussi fort ici qu’il l’a fait en Europe ou à New York.

C’est Dieu qui garde l'Afrique...

Deux femmes travaillent à un présentoir du marché.

Scène croquée dans le marché Mvog Mbi de Yaoundé, au Cameroun. En l'absence de médicaments conventionnels contre la COVID-19, plusieurs herboristes vendent différentes plantes qu'ils qualifient de remèdes alternatifs.

Photo : Getty Images / AFP

En débarquant ici, je n’avais pas de domicile fixe. Comme j’ai été pris par surprise et contraint de rester, la question du logement a posé problème, étant donné que mes revenus sont entièrement liés à la boxe. Je remercie d’ailleurs Yvon Michel, qui a réussi à m’épauler un peu. J’ai aussi reçu l’aide de quelques amis pour joindre les deux bouts.

J’ai maintenant un petit appartement dans la capitale, Yaoundé. Je bénéficie aussi de l’aide canadienne pour les travailleurs qui ne peuvent plus travailler en raison de la COVID-19.

En tant qu’athlète de haut niveau, je trouve quand même du temps pour m’entraîner. Je dois le faire, sachant que les choses vont reprendre tôt ou tard.

Comme on n’est pas soumis à un confinement total, je vais au gym de temps en temps, même si je travaille davantage chez moi de façon individuelle. Je m’entraîne matin et soir, du lundi au vendredi.

Je maintiens la forme en faisant du jogging le matin et en suivant le programme que Stéphan Larouche et mon équipe ont établi pour moi. Et comme la vie continue ici à peu près comme s’il n’y avait pas de pandémie, j’ai accès au gymnase, qui est ouvert chaque jour de 8 h à 18 h.

Quand arrive la fin de semaine, je vais voir la famille et je passe du temps avec les amis.


En fin de compte, je pense que le fait que les Jeux olympiques aient été reportés d’un an m’arrange un peu. 

C’est vrai que j’aurais été au Canada au cours des prochaines semaines, mais je m’inquiétais surtout du temps de préparation de mes deux compatriotes aussi qualifiés pour Tokyo. Nous voilà donc avec tout le temps qu’il nous faut pour mieux nous préparer.

À Tokyo, en 2021, j’en serai à une deuxième participation aux JO. Je garde un souvenir inoubliable de ma présence à Rio parce que j’ai mené les athlètes de mon pays à l’intérieur du stade en tant que porte-drapeau.

Il montre un morceau de carton sur lequel il est écrit, en anglais : « Vous vous êtes qualifié pour Tokyo 2020. »

Wilfried Seyi après qu'il eut obtenu sa qualification pour les Jeux olympiques de Tokyo.

Photo : Image tirée du compte Facebook de Wilfried Seyi

En 2016, j’ai atteint les huitièmes de finale. Cette fois-ci, j’espère faire mieux grâce à ce que j’ai appris au cours de la dernière année en tant que professionnel, au Québec.

Je compte d’ailleurs travailler encore plus fort pour rehausser ma fiche professionnelle. Du coup, en juillet 2021, je serai encore plus mature en tant qu’athlète.

J’ai maintenant le temps de corriger les petites failles que j’ai constatées à Dakar. Les ajustements que j’apporterai tant chez les amateurs que chez les professionnels feront de moi un boxeur plus confiant et plus explosif.

Pour le moment, nous sommes trois Camerounais avec un billet pour le Japon. Mais j’ai espoir que l’on pourra en ajouter d’autres lors du tournoi de la dernière chance, initialement prévu en juin, à Paris.

Après les Jeux olympiques, qui sait si je pourrai ensuite réaliser mon rêve, mon fantasme professionnel? Je rêve d’affronter et de battre mon idole de toujours, Floyd Mayweather. Je sais qu’il ne rajeunit pas. Mais s’il restait actif encore deux ou trois ans, j’aurais peut-être la chance de boxer contre lui avant de devenir champion du monde.

Je suis Mayweather depuis que j’ai commencé à boxer. Avant ça, j’avais suivi l’exemple et les conseils de mon père Rim Seyi, plusieurs fois champion du Cameroun et champion d’Afrique. J’avais donc une très bonne base.

J’aime les façons de faire de Mayweather dans le ring. J’aime sa malignité. Quand je le regarde boxer, j’observe ses réflexes, sa façon de regarder l’adversaire, d’esquiver les coups, la manière qu’il a de répliquer. Tout cela m’inspire beaucoup. Je ne veux pas simplement l’imiter, mais je voudrais, en fait, développer tout ça encore plus.

Pour que ce rêve puisse se réaliser un jour, je devrai travailler encore plus fort. Mais il faudra d’abord que nos vies à tous retrouvent un certain ordre. 


Aussi loin que je me trouve ces jours-ci, je suis ce qui se passe au Québec et à Montréal. Je parle de temps en temps avec mes coéquipiers, comme Kim Clavel, qui m’informe de la situation chez vous.

Je salue d’ailleurs son initiative de retourner travailler comme infirmière. Ça représente un gros risque. Elle le prend pour aider des personnes et, pour cela, je la félicite. Courage et force à elle. Et je prie Dieu afin que tout ce qui se passe en ce moment puisse finir le plus tôt possible, parce que j’ai vraiment des fourmis dans les jambes.

À vous, mes supporteurs du Québec, sachez que j’espère pouvoir rentrer très bientôt et que cette pandémie prenne fin le plus vite possible.

On verra bien…

Propos recueillis par Jean-François Chabot

Photo d'entête par Anthony Wallace/AFP via Getty Images