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Trois partisans portant un chandail des Nordiques regardent le match au haut des gradins.

Souvenirs des derniers jours des Nordiques

« J’avais vraiment l’impression d’enlever cet uniforme pour la dernière fois, se remémore Steven Finn presque 25 ans après le match ultime de l'histoire de l'équipe. J’avais disputé toute ma carrière à Québec, où j’avais eu mes trois enfants. Ça n’inquiétait pas tout le monde. Mais moi, je n’aimais vraiment pas ce que je sentais ce soir-là. »

Un texte de Antoine Deshaies, Journaliste sportif

Le compte à rebours au cadran du mythique Madison Square Garden de New York, le soir du 16 mai 1995, approche le zéro. Avec trois secondes à faire au sixième match de la série Nordiques-Rangers, le défenseur Craig Wolanin, sachant les Nordiques éliminés, tente un ultime tir frappé du centre de la glace vers la cage adverse. 

Au bout de la patinoire, Mike Richter réussit l’arrêt facilement. À sa droite, le capitaine Mark Messier ramasse la rondelle et la lance nonchalamment dans la foule derrière le filet. Les Rangers, champions en titre de la Coupe Stanley, éliminent les Nordiques 4-2, une ultime défaite de laquelle l’organisation ne se relèvera pas. 

Sans le savoir, Wolanin devenait le dernier hockeyeur vêtu du fleurdelisé à toucher à la rondelle dans la Ligue nationale de hockey. 

Étonnamment, le défenseur américain garde bien peu de souvenirs de ce dernier match, et encore moins de son dernier geste en bleu. Pas de souvenir non plus de l’adieu au Colisée de Québec, deux jours plus tôt, le 14 mai. 

« Quand je jouais, j’étais toujours dans le moment présent et je réagissais à ce qui se passait sur la glace. Je ne pensais certainement pas à ce que ça pouvait être notre dernier match au Colisée, explique Wolanin. On avait gagné le match numéro 5 et on avait bien l’intention de revenir jouer le match 7 à Québec. »

Son épouse, Chantal Bussière-Wolanin, n’a rien vu venir non plus. Le fils du couple, Christian, aujourd’hui joueur des Sénateurs d’Ottawa, était venu au monde prématurément quelques semaines plus tôt. La jeune maman de 24 ans était partie présenter le bébé à la famille Wolanin, au Michigan, pendant les séries éliminatoires. 

« J’étais jeune et notre vie allait tellement vite, se rappelle la Québécoise. Les femmes des autres joueurs parlaient parfois d’un possible déménagement, mais j’étais clairement dans le déni. Cela dit, puisque j’avais marié un Américain, je savais que tôt ou tard, j’irais vivre aux États-Unis. »

Les souvenirs de Jocelyn Thibault aussi ont été érodés par les années. À son dernier tour de piste en bleu, il a été remplacé après la première période. Le Québécois avait accordé trois buts, mais il ne se souvient que de celui d’Alex Kovalev, un tir du revers entre ses jambières en échappée. 

On ne le réalisait pas sur le coup qu’on jouait le dernier match de l’histoire de l’équipe. J’avais seulement 20 ans, j’étais peut-être naïf, mais je me concentrais vraiment juste sur les séries. Je n’avais tellement pas conscience qu’on pouvait déménager.

L'ancien gardien de but Jocelyn Thibault

La vente de l’équipe au groupe Comsat, et le déménagement vers le Colorado, allait être annoncée seulement neuf jours plus tard. Mais pour certains, cette élimination avait encore plus mauvais goût que les précédentes. Les rumeurs couraient depuis plusieurs mois. 

Le défenseur Steven Finn, un vétéran repêché 11 ans plus tôt par les Nordiques, avait le pressentiment que c’était la fin. 

« On vit toujours un deuil quand une saison prend fin parce qu’on sait que l’équipe sera différente la saison suivante. Mais ce soir-là, j’avais vraiment l’impression d’enlever cet uniforme pour la dernière fois, se remémore Finn. J’avais disputé toute ma carrière à Québec, où j’avais eu mes trois enfants. Ça n’inquiétait pas tout le monde. Mais moi, je n’aimais vraiment pas ce que je sentais ce soir-là. »

Vingt-cinq ans plus tard, le thérapeute Jacques Lavergne admet publiquement, pour la première fois, qu’il était convaincu que les Nordiques avaient rendu leur dernier souffle ce soir-là, sur la patinoire new-yorkaise. 

Ses collègues et lui ont donc fait leur travail avec une minutie et un état d’esprit particuliers. « Je savais que si on perdait, c’était la fin des Nordiques, se rappelle Lavergne. Je me souviens qu’avec mes collègues préposés à l’équipement, René Lacasse et René Lavigueur, on a liché le plancher du vestiaire ce soir-là. On avait trop vu de signes du départ de l’équipe. »

Les noms des joueurs apparaissent sur une rondelle de hockey.

Une rondelle présentant l'édition 1994-1995 des Nordiques de Québec.

Photo : Courtoisie Stéphane Hawey

Les camps d’entraînement étaient sur le point de se conclure, le 1er octobre 1994, quand les propriétaires de la LNH, menés par le nouveau commissaire Gary Bettman, ont décrété un lock-out. 

La paix syndicale est revenue 103 jours plus tard, le 11 janvier. Le plafond salarial tant espéré par les Nordiques n’avait toutefois pas été adopté. 

« On a vécu une première déception après le camp parce qu’on était un nouveau groupe d’entraîneurs et la chimie était bonne, se rappelle Jacques Martin, alors adjoint à l’entraîneur-chef Marc Crawford. On avait continué à travailler fort durant le conflit de travail. Et quand la saison était repartie, on avait fini 1ers de l’Association de l’Est. On avait une très bonne équipe avec beaucoup de puissance à l’attaque. »

Joe Sakic a conclu cette saison écourtée au 4e rang des pointeurs de la LNH. Le jeune Peter Forsberg allait remporter le titre de recrue de l’année. Owen Nolan, Scott Young, Mike Ricci faisaient partie des attaquants les plus redoutables de l’équipe. 

Les Nordiques volaient sur la glace, mais battaient de l’aile en coulisses. Les négociations entre le président de l’équipe, Marcel Aubut, le gouvernement provincial de Jacques Parizeau et le maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, étaient difficiles. 

Aubut et ses actionnaires cherchaient à obtenir un soutien gouvernemental pour aider les Nordiques à générer plus de revenus. Il était notamment question de la construction d’un casino, dont les profits serviraient à financer la construction d’un nouveau Colisée. 

Le président du super fan-club des Nordiques, Jean Furois, se démenait comme il le pouvait pour garder l’équipe à Québec. Il avait notamment déposé une pétition d’environ 80 000 noms à l’Assemblée nationale avant la fin de la saison. 

On ne sentait pas que le maire et le gouvernement étaient sensibles à notre cause. On n’a jamais senti qu’ils ont levé le petit doigt pour faire quelque chose. Les notables et les gens d’affaires non plus n’ont pas essayé de convaincre les dirigeants politiques.

Jean Furois

En 1995, Luc Ouellet était l’adjoint de Marcel Aubut. Il était aux premières loges des négociations. 

« On avait d’abord le mandat d’assurer la survie des Nordiques et non pas de vendre l’équipe, précise Ouellet, aujourd’hui associé au cabinet National. On avait approché les différents gouvernements pour trouver des solutions pour traverser la crise jusqu’à l’adoption d’un plafond salarial dans la LNH. Les réponses étaient toujours négatives. »

« Les Nordiques avec leur fleurdelisé sur l’épaule et le Parti québécois, ça semblait être une alliance naturelle, se rappelle pourtant Maurice Dumas, ancien directeur des sports au journal Le Soleil. Mais Marcel Aubut n’était pas aimé de tous. Il brusquait bien du monde avec son côté bulldozer. »

Et en pleine année référendaire, le gouvernement péquiste marchait sur des oeufs. Québec a bien offert d’acheter des parts des Nordiques, mais ce n’est pas ce que recherchaient Marcel Aubut et ses partenaires. 

Le groupe de propriétaires comprenait Marcel Dutil, de la Société Autil, Claude Blanchet, du Fonds des travailleurs de la FTQ, Jacques Labrecque, de la mutuelle des fonctionnaires du Québec, Bernard Bélair, de Métro-Richelieu, et André Sarasin, de la papetière Daishowa. 

« On s’est levé un matin en pleines négociations avec le gouvernement et un des actionnaires avait brisé les rangs, se rappelle Luc Ouellet, sans identifier le propriétaire. Ça devenait très difficile de négocier après ça. On prévoyait que l’équipe allait perdre 51 millions dans les trois ou quatre prochaines années. Pour certains, c’était le temps de vendre. »

Jean Furois est entouré de Randy Moller et Joe Sakic.

Jean Furois entouré de Randy Moller (gauche) et Joe Sakic

Photo : Courtoisie Jean Furois

Dans un article publié dans Le Soleil en février 1995, le président de la FTQ, Clément Godbout, remettait en question le déficit annoncé par les Nordiques et affirmait que le syndicat n’allait pas investir de sommes supplémentaires dans la construction d’un nouvel aréna. 

Claude Blanchet avait ajouté que ce n’était pas le mandat du Fonds des travailleurs d’investir dans une nouvelle construction. 

« Claude Blanchet ne s’est jamais caché qu’il voulait vendre, ajoute Maurice Dumas. En 1988, le Fonds de solidarité de la FTQ avait investi 3 millions de dollars pour 20 % de l’équipe. L’équipe a finalement été vendue 75 millions de dollars américains. C’était une très bonne opération financière. »

Quand l’offre formelle de Comsat est tombée, quelques jours après l’élimination de l’équipe, les actionnaires ont eu peu de temps pour l’accepter. Marcel Aubut a tendu une ultime perche au chef de cabinet de Jacques Parizeau, Jean Royer, pour voir si le gouvernement avait une offre de dernière minute à proposer pour garder l’équipe à Québec. 

Devant un nouveau refus, la vente s’imposait et a été acceptée à l’unanimité par les propriétaires. 

« Je ne pense pas qu’on doive blâmer le gouvernement là-dedans, analyse Luc Ouellet. La flambée des salaires était extraordinaire. Je pense que l’absence du plafond salarial est la plus grande responsable du départ des Nordiques, plus que le gouvernement, plus que tout. C’est vraiment l’élément déclencheur. »

Dans un portrait que lui a consacré le magazine L’Actualité en 2014, avant le déclenchement d’une enquête à son sujet pour harcèlement sexuel par le Comité olympique canadien, Marcel Aubut parlait de la vente comme l’une de ses rares défaites. 

« Ça fait encore mal, mais c’était une cause perdue. Je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de plus. »

Peter Forsberg, des Nordiques, entre en contact avec deux adversaires des Rangers pendant le dernier match disputé à Québec.

Peter Forsberg, des Nordiques, entre en contact avec deux adversaires des Rangers pendant le dernier match disputé à Québec.

Photo : Bernard Brault

Le 25 mai 1995, Nicole Bouchard a reçu un appel de son patron à 6 h. La coordonnatrice aux communications des Nordiques devait rentrer au Colisée dès que possible parce qu’elle devait organiser un point de presse dans les prochaines heures à l’hôtel le Concorde. 

La nouvelle venait de tomber. Les deux quotidiens de la ville de Québec annonçaient la vente de l’équipe en une. 

« La veille, plusieurs journalistes m’appelaient pour me demander si c’était vrai et je ne le savais vraiment pas, se rappelle Mme Bouchard, aujourd’hui à l’emploi des Remparts de Québec. J’ai seulement eu la confirmation le matin même. »

Jocelyn Thibault, lui, était au golf à Victoriaville quand son téléphone a commencé à sonner. Il jouait avec l’autre gardien de l’équipe, Stéphane Fiset, et les deux préposés à l’équipement, René Lacasse et René Lavigueur. Ils ont tous appris la nouvelle de la bouche des journalistes. 

Ils n’ont pas traîné bien longtemps sur le terrain.

J’étais vraiment assommé, c’était un vrai traumatisme parce que je ne l’avais pas vu venir. Ça tourbillonnait dans ma tête parce que j’essayais de comprendre tous les impacts que ça allait avoir sur nous tous.

Jocelyn Thibault

À Québec, les employés des Nordiques ont été convoqués à une rencontre avec Marcel Aubut au Colisée. 

« Marcel était assis, la cravate défaite et la face rouge comme une tomate, confie le thérapeute Jacques Lavergne. Ça lui a pris du temps avant de commencer son allocution. Toutes les filles qui étaient là depuis plusieurs années se sont mises à pleurer en même temps comme une chorale. C’était tellement triste. Ce n’était pas comme aujourd’hui, le hockey. À l’époque, on était vraiment comme une famille et c’était dur à encaisser. »

Certains employés ont fait leurs boîtes et ont quitté les bureaux de l’équipe le jour même. D’autres sont restés quelques jours, semaines et même mois pour fermer les dossiers et expédier l’équipement au Colorado. 

Jacques Lavergne, avec quelques collègues, a suivi le point de presse à la télévision près du vestiaire de l’équipe. Steven Finn, l’un des rares joueurs à habiter Québec à temps plein, était là. 

« C’était vraiment spécial quand je suis arrivé parce que la glace était déjà fondue, même si on jouait encore dessus quelques jours avant seulement, explique Finn. Avec les gradins déserts, on avait un sentiment de vide encore plus fort. C’était intense. J’étais surtout peiné pour les employés. Les joueurs, on avait la chance de partir à l’aventure, mais c’était dur de laisser tout le monde derrière. »

Des joueurs se tiennent debout du banc des Nordiques.

Le banc des Nordiques lors du dernier match de l'équipe à Québec, le 14 mai 1995

Photo : Bernard Brault

Les jours précédant la vente ont été particulièrement éprouvants pour la direction de l’équipe, tenue au secret. Luc Ouellet se rappelle que Marcel Aubut était terrassé par un stress extraordinaire.

Le président était fatigué, épuisé, à bout. Dans la voiture qui l’emmenait du Colisée vers la conférence de presse, Aubut pleurait. 

« Il était inconsolable, raconte l’ancien adjoint. J’ai dû le brasser un peu et lui rappeler qu’il avait un travail à faire. La dernière personne qui voulait vendre, c’était lui. C’était son équipe et elle faisait de lui l’un des hommes les plus puissants au Canada. Il ne voulait pas la perdre, parce qu’il croyait profondément que ça pouvait fonctionner avec un plafond salarial. »

Dans la salle de conférence, Nicole Bouchard accueillait les journalistes et leur remettait la pochette de presse contenant l’allocution d’une vingtaine de pages qu’allait prononcer Marcel Aubut. 

C’était tellement dur, ce point de presse. J’avais une tâche à accomplir, mais je perdais mon premier emploi, le job de ma vie tellement j’aimais le hockey. Chaque fois que j’ai revu les images du point de presse à la télé ou en photos, je me voyais pleurer. J’ai pleuré tout le long.

Nicole Bouchard

Nicole Bouchard n’était pas la seule à verser quelques larmes. Le chroniqueur du Soleil Claude Larochelle, qui avait eu son mot à dire dans la naissance de l’équipe, était en pleurs et en deuil. 

« C’était un enterrement, se souvient son collègue Maurice Dumas. Ça m’avait frappé de voir Claude pleurer. C’était aussi une mauvaise nouvelle parce que c’était une immense perte pour les médias sportifs. La région n’allait pas fermer parce que les Nordiques déménageaient, mais on perdait quelque chose de majeur. Aujourd’hui, quand on entend des chroniqueurs parler de hockey à la radio ou à la télé, c’est presque toujours des gens de Montréal. »

Marcel Aubut a conclu sa longue allocution, soigneusement préparée, avec des remerciements bien sentis pour la grande famille que formaient les Nordiques. 

« Je veux exprimer toute notre reconnaissance aux joueurs qui ont évolué à Québec au cours de ces années, et à nos employés qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour maintenir chez nous cette équipe de hockey dont nous étions si fiers et que nous regretterons. »

Dans sa chronique du lendemain, Maurice Dumas avait été très sévère à l’endroit des propriétaires.

« Je lui avais sonné les cloches pas mal fort. Mais avec le recul, pour être bien honnête, Marcel Aubut était gagnant que l’équipe parte ou qu’elle reste, confie le chroniqueur. Bien sûr, il a empoché des millions. Mais si l’équipe était restée, il était président, gagnait 500 000 $ par année, avec un gros compte de dépenses, et toute l’activité juridique représentait des revenus importants pour son cabinet d’avocats. »

Jocelyn Thibault effectue un arrêt avec sa jambière gauche.

Jocelyn Thibault avec les Nordiques, en mars 1995

Photo : Getty Images / Robert Laberge/Allsport

L’annonce du départ des Nordiques a marqué le début d’une année d’horreur pour le défenseur Steven Finn. Puisqu’il résidait à Québec à temps plein, il a côtoyé tout l’été des amateurs au coeur brisé. 

« Pour les partisans, c’était une vraie peine d’amour et jamais je n’oublierai ça, explique l’ancien défenseur. C’était un été tellement triste. »

Les joueurs ont rapidement dû se faire à l’idée. Quelques semaines après l’annonce de la vente, les nouveaux propriétaires ont convoqué l’équipe à Denver. 

« Tout le monde était là et on nous avait mis en contact avec des agents immobiliers pour nous faire visiter des appartements et des maisons, se rappelle Jocelyn Thibault, qui n’a conservé qu’un masque en guise de souvenir des Nordiques. Ils nous ont fait visiter la ville et ont bien pris soin de nous. »

Chantale Bussières-Wolanin et son conjoint Craig n’étaient pas nécessairement dévastés par l’annonce du déménagement. Ils n’ont pas eu le temps de l’être parce qu’ils étaient au coeur de l’action. Tout était organisé pour faciliter la vie des joueurs. Le deuil a frappé à rebours. 

Craig Wolanin et Chantal Bussière regardent la caméra en souriant, sur le pont du traversier.

Craig Wolanin et Chantal Bussière à l'époque, sur le traversier Québec-Lévis.

Photo : Courtoisie famile Wolanin

« C’est 10 ans plus tard que tu réalises ce qu’on t’a enlevé, explique Chantal Bussières-Wolanin. Craig et moi, on adore encore Québec et on revient souvent. Nous, on ne perdait pas Québec comme la ville perdait son équipe. Ma famille est encore là, mes enfants parlent français. Pour nous, le déménagement n’était pas une finalité. »

« On quittait une très belle ville pour une autre très belle ville et je pense que ça a facilité la transition, ajoute Craig Wolanin. C’est la réalité du hockey d’être prêt à bouger dans une autre ville. Là, on le faisait juste tous ensemble. Nous voulions juste continuer à jouer. »

Les entraîneurs ont bien sûr suivi l’équipe, tout comme le directeur général Pierre Lacroix. Le directeur des communications, Jean Martineau, est encore à l’emploi de l’Avalanche 25 ans plus tard. 

Tous n’ont pas eu sa chance. Le thérapeute Jacques Lavergne aurait bien aimé suivre l’équipe pendant quelques années, mais l’offre n’est jamais venue. Le 30 juin, quand son mandat a été rempli, il a remis ses clés à regret. 

« Quand Marcel Aubut a appris que l’Avalanche n’avait pas offert de contrats ni aux deux préposés à l’équipement ni à moi, il m’a appelé pour me dire qu’avoir su, il nous aurait inclus dans l’entente de vente comme il l’avait fait pour Jean Martineau. Les journalistes ont trouvé ça épouvantable qu’on soit laissés derrière comme ça. Des gars comme Claude Cadorette, Claude Larochelle ou encore Albert Ladouceur me disaient tous que c’était une injustice. »

En guise de remerciement pour ses 15 ans de service avec les Nordiques, Jacques Lavergne a reçu une généreuse prime de séparation, l’équivalent d’un an de salaire. 

« Marcel avait bien des défauts et on les connaît aujourd’hui, mais il prenait bien soin de son monde. »

Les joueurs de l'Avalanche entourent la coupe Stanley, sourire aux lèvres.

Les joueurs de l'Avalanche du Colorado célèbrent leur conquête de la coupe Stanley contre les Panthers de la Floride, à Miami, le 10 juin 1996.

Photo : Getty Images / Rick Stewart/Allsport

L’annonce du départ encaissée, les partisans des Nordiques ont eu le coeur brisé un an plus tard quand l’Avalanche a remporté la Coupe Stanley. 

« Ç’a été une véritable claque sur la gueule pour tout le monde, affirme Jean Furois. Notre club gagnait la Coupe ailleurs. Pour moi, ç’a été plus dur que le départ, je pense. »

Les employés oubliés l’ont aussi avalée de travers, cette conquête. 

« Encore aujourd’hui, la Coupe de 1996 fait mal, confie Jacques Lavergne. Je me souviens d’avoir regardé la finale en pleurant dans le salon avec ma douce. On avait travaillé tellement fort pour ça. On voulait tous avoir notre nom sur la grosse patente et une bague. Sylvain Lefebvre m’avait invité à son party en Estrie, mais je n’ai jamais pris la coupe dans mes mains. Ce privilège ne m’appartenait pas. »

Sylvain Lefebvre et Jacques Lavergne posent derrière la coupe Stanley, devant un lac.

Sylvain Lefebvre (gauche), de l'Avalanche du Colorado, et le thérapeute des Nordiques Jacques Lavergne

Photo : Courtoisie Jacques Lavergne

Jacques Martin, Steven Finn et Jocelyn Thibault ont tous suivi l’équipe au Colorado, sans toutefois pouvoir savourer le championnat. 

Après une décennie avec les Nordiques, Finn a été échangé au Lightning de Tampa Bay en plein camp d’entraînement, puis aux Kings de Los Angeles plus tard dans la saison. Jacques Martin, lui, a été nommé entraîneur-chef des Sénateurs d’Ottawa en janvier 1996. 

Jocelyn Thibault était la pièce maîtresse de l'échange historique qui a fait passer Patrick Roy à l’Avalanche en décembre 1995. 

« Pour moi, ç’a clairement été plus douloureux que le déménagement, admet Thibault. C’était mon équipe, ma gang, mes chums. J’étais content de les voir gagner, mais ça faisait drôle. »

Pour Finn, le comble de l’injure, c’est que d’anciens ennemis, comme Patrick Roy, Claude Lemieux et Mike Keane, soulevaient la coupe à sa place, avec ses propres frères d’armes. 

Je pleurais comme un enfant dans mon salon à Los Angeles. Ce n’était rien de personnel contre ces gars-là, mais ça me brisait le coeur et ça me rappelait les fois où ils nous avaient battus en séries avec le Canadien. Ça tournait le fer dans la plaie.

Steven Finn

Un appel téléphonique, le lendemain, l’a aidé à panser ses blessures. Le capitaine Joe Sakic, que Finn avait pris sous son aile à Québec, ne l’avait pas oublié. 

« Il m’a dit : "Tu sais Finner, quand j’ai soulevé la coupe, j’ai eu une pensée pour toi." Encore aujourd’hui, ça me donne des frissons juste à le raconter. Son geste avait énormément de classe. »

Jacques Martin aussi était déchiré puisqu’il était demeuré très proche de l’organisation. Sa fille travaillait même aux statistiques lors des matchs locaux de l’Avalanche. Son moment de gloire avec ses anciens Nordiques, Martin l’a vécu des années plus tard aux Jeux olympiques de 2002, à Salt Lake City.   

« Dans le vestiaire, après avoir gagné la médaille d’or, on a passé une bonne heure à boire une bière et je discutais avec Sakic, Owen Nolan et Adam Foote. On se rappelait nos belles années à Québec. »

Un partisan affichant le logo des Nordiques peint sur son visage crie.

Un partisan des Nordiques lors du dernier match de l'équipe à Québec

Photo : Bernard Brault

Les Nordiques étaient plus que l’équipe de la ville de Québec. C’était aussi une grande famille. Alain Bureau a été employé par l’équipe, comme son père l’était et comme son grand-père l’avait été. 

Le paternel conduisait la surfaceuse, tandis que lui portait parfois le costume de Badaboum quand le vrai, le chauffeur de Marcel Aubut, n’était pas disponible. 

« Les joueurs me demandaient de passer chez eux pour des fêtes d’enfants déguisé en Badaboum, se remémore Bureau. Il y avait un vrai esprit de famille, tout le monde était vraiment sympathique et il y avait un respect mutuel entre joueurs et employés. »

Stéphane Hawey, lui, étudiait à l’université et travaillait à la boutique de souvenirs, tandis que son père Michel a longtemps été à la billetterie du Colisée. Ses derniers jours au boulot n’ont pas été des plus joyeux. 

« Les gens étaient désabusés ou avaient trop mal pour venir s’acheter des souvenirs, même si on vendait la marchandise à 50 ou 75 % de rabais, explique Hawey. L’équipe avait aussi liquidé certaines pièces d’équipement des joueurs. J’ai acheté les gants de Scott Young et des bâtons de Forsberg et Sakic. Encore là, les gens ne se précipitaient pas tant que ça. »

Jean Furois rappelle que dans les grandes années de l’équipe, son regroupement comptait plus de 9000 membres, dont 1800 dans l’indicatif régional 514 du grand Montréal!

« On avait des membres en France, en Suisse, en Tchécoslovaquie. On avait même quatre membres au Gabon », dit-il.

Les années n’ont certainement pas fait mourir la passion de Furois pour les Fleurdelisés.  En près de 25 ans, il n’a raté que 3 matchs des Nordiques au Colisée. 

« Une fois à cause du travail et les deux autres fois, j’étais malade. À 102 degrés de fièvre, tu n’as pas envie de sortir! »

Il garde quand même de bons souvenirs du tout dernier match des Nordiques. Habitué de vivre l’action dans la section 15 de la mezzanine, Jean Furois a plutôt regardé la rencontre dans la première rangée derrière le banc des Nordiques. 

Marcel Aubut lui avait donné ses billets en guise de reconnaissance pour sa contribution. C’était la première fois qu’il les lui offrait. Aubut savait-il que l’équipe avait de bonnes chances de jouer son dernier match à domicile, le 14 mai 1995? 

« Je ne sais pas, mais j’ai l’impression que le deal était fait. »