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Une jeune fille lève les bras au ciel et riant, tout comme Steve Charbonneau, en faisant une activité nautique.

Steve Charbonneau - Penser à ceux qui sont confinés à l'année

« Vous êtes plusieurs confinés à la maison depuis quelques semaines en train de virer fous. Imaginez un instant : pour de nombreuses personnes avec un handicap, notre clientèle, c’est leur réalité au quotidien. »

Signé par Steve Charbonneau

L'auteur est ex-footballeur professionnel, maintenant directeur général de la Fondation des sports adaptés.

J’étais vraiment heureux de voir des sourires à la vidéoconférence que nous avions organisée jeudi dernier. Autant les participants de nos activités habituelles que les bénévoles étaient devant leur écran. Mais je suis bien conscient d’une chose : derrière ces sourires, plusieurs trouvent le temps long.

Je pense par exemple à Marc-Olivier, 22 ans, qui vit avec la paralysie cérébrale et qui a vu sa saison de ski se terminer plus tôt que prévu. En plus du ski alpin, il fait régulièrement de la promenade en montagne en fauteuil adapté (Dahu) et du ski nautique avec la Fondation des sports adaptés (FSA). L’an passé, il a même grimpé le mont Orford avec nous lors du festival Grande Coulée.

Je pense aussi à Jean-François, un ex-militaire qui a broyé du noir pendant huit ou neuf ans, chez lui, complètement isolé. Il attend de venir nous donner un coup de main comme bénévole, de pouvoir enfin sortir de chez lui.

Ce sont là quelques exemples de personnes pour qui nos activités font du bien à longueur d’année.

Vous êtes plusieurs confinés à la maison depuis quelques semaines en train de virer fous. Imaginez un instant : pour de nombreuses personnes avec un handicap, notre clientèle, c’est leur réalité au quotidien. Depuis des années.

Une fois qu’elles découvrent notre fondation, elles retrouvent le plaisir de faire du sport et de repousser leurs limites, de se sortir de leur zone d’inconfort. Et je dis bien « inconfort » parce qu’il n’y a personne qui est à l'aise dans un fauteuil toute la journée, ou isolé dans son garage.

En temps normal, ces jours-ci, on serait en montagne avec nos participants en Dahu, ces fauteuils adaptés que je mentionnais plus haut. Ils sont conçus spécialement pour les sentiers moins accessibles. Le participant s'assoit confortablement dedans, puis un bénévole pousse le Dahu. Ça lui permet de vivre des moments incroyables en montagne qu’il n’aurait pas pu vivre autrement, sans aide.

On donne ainsi la chance à ceux et celles qui sont à mobilité réduite de profiter, eux aussi, des beaux sentiers du Québec. Vous devriez voir à quel point une personne en fauteuil apprécie se retrouver en nature. C’est relaxant.

D’ordinaire, une fois notre saison de ski alpin terminée il y a quelques semaines, on aurait commencé les préparatifs pour notre programmation d’été, des initiations aux sports nautiques. Il y a beaucoup d’équipements à sortir de l’entrepôt et à préparer.

On serait aussi en train d’organiser notre tournoi de golf prévu début juin, une source de revenus importante pour nous.

Pour nos activités sportives, tout est sur la glace. La pandémie a pris tous ses droits. Du même coup, elle force à rester chez elles des personnes qui avaient enfin trouvé des sports pour les rendre heureux!

Ils sont des milliers à être limités dans leurs activités à cause de leur handicap. Le confinement actuel ne fait qu'ajouter une couche à leur isolement et, parfois, à leur solitude.

Steve Charbonneau et d'autres personnes aident une personne handicapée, assise dans un fauteuil roulant spécial, à se déplacer en forêt.

Steve Charbonneau et son groupe pendant une randonnée en forêt

Photo : Diane Norwood

Il faut rester chez soi pour éviter de contracter la COVID-19, je le comprends très bien. Mais c’est déchirant pour nous. Notre mission, à la fondation, c’est justement de permettre aux personnes qui vivent avec un handicap physique de socialiser et de ne pas être isolées.

Une personne qui vit avec une limitation fonctionnelle doit souvent faire face à des obstacles pour pouvoir sortir de la maison et bouger comme le reste de la population.

Je parlais avec une jeune maman devenue tétraplégique après un accident. Depuis, tout ce qu’elle peut bouger, c’est son cou et sa tête. Elle m’a lancé : « Quand j’ai la chance d’aller à une activité, je sens mon coeur battre. » Juste de se faire dire ça, ça te fait réaliser à quel point nous, qui n'avons aucun handicap, sommes chanceux.

Tout est tellement plus compliqué quand tu es en fauteuil roulant et que tu veux faire du sport, ou simplement bouger. Pensez-y. Il faut tout planifier. Chaque déplacement.

Est-ce que le transport adapté est disponible? Sinon, est-ce qu’il y a quelqu’un pour m’accompagner? Est-ce qu’il y a du stationnement si je prends ma voiture? Qui m’aidera à sortir mes équipements? Est-ce qu’il y a une rampe d’accès? Des toilettes adaptées?

Par exemple, sortir faire du vélo peut sembler un projet bien simple pour n’importe qui d’entre nous. Mais pour une personne qui a un handicap physique, c’est beaucoup plus compliqué. Advenant qu’elle ait déjà accès à un vélo adapté et qu’elle parte seule en randonnée, qui va l’aider si elle fait une crevaison?

La liste des obstacles peut être longue, et c’est exactement pourquoi la fondation existe. Nous voulons éliminer le plus de barrières possible pour que bouger ne soit plus un casse-tête.

Il y a tellement d’embûches à surmonter que plusieurs finissent simplement par se dire : « C’est trop compliqué, aussi bien rester chez moi. Je ne veux être un fardeau pour personne, surtout pas pour ceux que j’aime! »

Nous, on souhaite retirer ces obstacles-là de leur chemin. On s’adapte pour qu’ils puissent venir bouger avec nous. Point final.


Parmi nos participants et bénévoles, nous comptons un bon nombre de vétérans et de soldats blessés. À la fondation, c’est approximativement 100 militaires blessés physiquement ou psychologiquement qui participent à nos activités chaque année.

Ces jours-ci, je sens chez certains d’entre eux les contrecoups de la pandémie. Ils se retrouvent à nouveau isolés, comme à leur départ des Forces armées.

Plusieurs d’entre eux bénéficient encore de suivis avec leur psychologue, mais tout ça doit maintenant se faire à distance. Ce n’est pas la même chose. C’est vraiment dommage. Même préoccupant.

En temps normal, avec nos activités, on réussit à les faire sortir de leur sous-sol ou de leur garage. Mais certains sont encore fragiles et ont tendance à retourner à leurs anciennes habitudes, à se retrouver dans leur sous-sol. Ils ne sortent plus. Je souhaite qu’ils acceptent d’en sortir plus facilement cette fois-ci.

Chez nous, les militaires sont d’abord participants grâce à nos « camps de sport pour soldats blessés » et ensuite, ils se joignent à titre de bénévoles pour nous aider à offrir des activités sportives adaptées. Ils aiment tellement l’idée de redonner au suivant et de retrouver le sentiment d’accomplissement. Sincèrement, je pense qu’on change leur vie.

Alors, dans le contexte actuel, il est important de garder un contact et faire des suivis avec nos membres pour s’assurer que le moral reste bon.

Nous ne sommes pas des professionnels de la santé, mais nous sommes une grande famille. Je suis conscient que nous ne sommes pas non plus un service essentiel, mais je pense que l’on contribue à la santé générale de nos participants et bénévoles grâce au sport. Disons que l'endorphine, c’est bon pour tout le monde. Ça remonte le moral.

Steve Charbonneau et un autre homme poussent le chariot adapté d'une personne handicapée pendant une randonnées en forêt.

Steve Charbonneau et une participante lors d'une activité en montagne

Photo : Diane Norwood

Il n’y a pas que nos participants que l’on aide. On aide aussi les familles. Les parents d’enfants handicapés ne peuvent pas faire autant d’activités qu’ils le souhaiteraient, faute de temps, d’équipement ou de savoir-faire.

Nos bénévoles s’occupent de l’enfant pendant l’activité et les parents peuvent, par exemple, soit skier avec le deuxième enfant, ou encore ensemble en amoureux. Chacun y trouve son compte. Et les parents ont un peu de répit.

Cet hiver, à Québec, dans le cadre de nos journées d’initiations au ski alpin, nous avons reçu un jeune qui, à notre grande surprise, s’est présenté avec une douzaine de membres de sa famille. C’était fou! Les frères, les soeurs, les mononcles, les matantes. Tout le monde était tellement fier de le voir skier pour la première fois depuis son accident.

Pour nous, ça n’a pas de prix de voir les parents s'amuser autant en voyant leur enfant faire du sport.


Avant 2014, il y avait environ 50 participants chaque année. L’an dernier, il y en a eu près de 800. C’est tellement valorisant et excitant.

On a mis sur pied un plan d’expansion pour les cinq prochaines années afin de permettre à un plus grand nombre de personnes de s'initier à un sport de plein air, malgré leur handicap. Mais la crise est venue freiner notre élan.

Certain que c’est décevant. Pas mal, même. Mais il faut se préparer à reprendre là où on a laissé dès que le confinement sera terminé.

On ne sait pas à quelle vitesse tout ça va reprendre, mais espérons que nous pourrons être aussi actifs qu’avant la crise. Il faudra sûrement trouver des solutions, se réinventer. Comme tous les organismes comme le nôtre auront à le faire.

Il faut espérer que nos bénévoles, notre plus grande richesse, reviendront en grand nombre. Cette année, ce sont plus de 225 bénévoles qui nous ont donné un coup de pouce. Sans eux, rien ne serait possible. Notre organisme repose entièrement sur leur implication.

La principale raison pour qu’une personne s’implique bénévolement, selon moi, c’est le sentiment de faire une différence. Avec la FSA, je sais très bien qu’ils en retirent beaucoup.

J’aimerais qu’on puisse reprendre là où on a laissé avant la crise, mais j’en doute fort et ça me préoccupe.

Disons que je pense beaucoup aux prochains mois. Heureusement, je ne dors déjà pas beaucoup la nuit. J’ai donc beaucoup de temps pour réfléchir.

Un homme faut du ski assis, sécurité par Steve Charbonneau qui le suit dans la descente.

Steve Charbonneau et un participant aux activités de ski de la Fondation des sports adaptés

Photo : Julie Marcotte

Malgré tout, il n’est pas question de se décourager à la FSA. J’ai connu trop d’adversité dans ma vie pour renoncer.

L’ancien footballeur en moi vous dirait : « On regarde la vidéo du match, puis on s’ajuste. » Après chaque jeu, on repart à zéro. Si on perd le match, on met ça derrière nous. On reste motivé, on efface et on recommence. Go!

Au football, c’est un peu ça : tu perds un match, mais il t’en reste 17 à jouer. Pas de panique. Il ne faut pas que tu te laisses démoraliser.

Il y a une phrase qui me suit depuis environ 10 ans et que j’aime bien. Ça dit ceci : « Tu ne peux pas contrôler la force du vent, mais tu peux ajuster la direction de ta voile. » C’est tellement vrai. Je l’ai même mise sur mon écran de veille d’ordinateur. Elle me guide chaque jour.

Face à l’adversité, c’est à toi de trouver une façon de continuer et d’avancer. On stresse beaucoup trop souvent pour des choses qu’on ne contrôle pas. Ça tire du jus inutilement.

Ajuster la direction de sa voile. Un message fort. Il faut garder l’attention sur l’objectif qu’on s’est fixé au départ. Ça prend un plan. Ça ne fonctionne pas toujours comme prévu, mais ceux et celles qui ont la capacité de s’adapter rapidement ont de meilleures chances d’atteindre leur but. Cela reflète bien ce que j’ai dû faire pour traverser certains obstacles dans ma vie.

Des amis près de moi vous diront que je ne l’ai pas toujours eu facile non plus. Il y a énormément de choses qui pourraient faire en sorte que je m’effondre, que je lâche tout. Mais je continue.

L’important, avec la situation dans laquelle nous sommes tous plongés, c’est d’essayer de garder une bonne attitude et de s’entourer des gens qu’on aime. Plusieurs seront forcés de retourner à la base et peut-être même de revoir leurs valeurs. Ce qui est vraiment important dans la vie.

Steve Charbonneau soulève la coupe Grey et souriant à pleines dents.

Steve Charbonneau célèbre sa conquête de la Coupe Grey avec les Eskimos d'Edmonton, contre les Alouettes de Montréal, en novembre 2005.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Au milieu de ce grand bouleversement, on se réinvente. On n’a pas le choix.

C’est sûr que cet été, on n’aura pas de revenus provenant de collectes de fonds. Alors nous avons lancé l’idée de faire un livre de recettes réconfortantes, du comfort food, comme on dit.

Bénévoles, participants et partenaires vont nous envoyer leurs recettes et témoigneront des raisons de leur implication avec nous. C’est un projet qui me tient à coeur. C’est important de comprendre à quel point c’est ensemble que nous faisons une différence pour la Fondation des sports adaptés.

Ces jours-ci, ce projet nous garde tous un peu en contact les uns avec les autres. L’idée, c’est de vendre le livre pour nous aider un peu financièrement. Et encore mieux, c’est un objet qui va rester dans le temps. Hâte de voir le produit final.

Moi, en cuisine, je vous avouerai que je suis très « dessert ». En confinement, plus que jamais. Mais pour la cause, je vais probablement me tourner vers un macaroni à la viande gratiné. J’en fais un bon. Chaque fois que j’allais voir ma mère avant qu’elle décède, je savais que j’allais probablement manger ça.

Il ne faut pas minimiser l’impact que peut avoir un bon macaroni à la viande gratiné. C’est mon comfort food.

En cette période où plus rien ne semble certain, c’est exactement ce dont on a tous besoin, à mon avis  : un peu de réconfort.

On sait qu’un jour, les choses vont revenir à une certaine normalité, du moins on le souhaite. Mais c’est sûr qu’en ce moment, la situation est très difficile pour nous tous. On cherche des solutions pour pouvoir reprendre nos activités rapidement, dès que la consigne de confinement sera levée.

Notre mission prend actuellement tout son sens, selon moi.

Tenons le coup, même si, comme vous et comme tous nos participants et bénévoles, j’ai vraiment hâte que ça recommence.

Propos recueillis par Diane Sauvé

Photo d'entête par Diane Norwood

www.sportsadaptes.ca (Nouvelle fenêtre)