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Maryse Turcotte regarde la caméra.

Maryse Turcotte - Chaque patient est un défi

« Travailler dans le domaine de la santé est une vocation, un peu comme le sport de haut niveau. »

Signé par Maryse Turcotte

L'auteure est gérontopsychiatre et ex-athlète olympique. Elle a représenté le Canada en haltérophilie aux Jeux de Sydney, en 2000, et d'Athènes, en 2004.

Plusieurs aînés me rapportent des cauchemars ces jours-ci.

Certains dépriment, car ils sont confinés à une chambre dans leur résidence. Ils ne peuvent pas en sortir, ils reçoivent leurs plateaux-repas et leurs médicaments à la porte.

La crainte est grande pour eux. Ils savent bien que le taux de décès dans leur tranche d'âge est élevé pour ceux qui contractent la COVID-19. Ça ajoute du stress. Mais la plupart restent positifs, calmes. Ils s'occupent pour passer le temps et ils en ont vu d'autres... Certains d’entre eux ont vécu la guerre, vous savez.


Pour ceux qui ne me connaissent pas, je m’appelle Maryse Turcotte. J’ai participé deux fois aux Jeux olympiques en haltérophilie avant de devenir gérontopsychiatre.

Qu’est-ce que ça mange en hiver?

En fait, je suis une psychiatre spécialisée pour intervenir auprès des personnes âgées. Je traite donc des dépressions, des troubles anxieux, des troubles cognitifs et tout ce qui s’y apparente.

Peu de médecins choisissent ce domaine. C’est probablement pour ça que ça m’a attirée. Il faut aimer les défis et être un peu excentrique pour être un athlète de haut niveau. Mon entourage dit que c’est comme ça que j’ai fini par pratiquer une profession un peu excentrique après ma carrière sportive.

La gérontopsychiatrie, c’est une spécialité qui n’existait pas à Drummondville, là où je vis. Je suis la seule à m’y spécialiser dans ma région. Je travaille autant en hôpital qu’en CHSLD et dans une clinique de la mémoire.

Je dois également faire des quarts de garde à l’urgence en tant que psychiatre généraliste. Le soir, ce n’est pas rare que je doive faire des rapports ou des lectures pour me tenir à jour dans mon domaine.

Combien d’heures par semaine tout ça me prend? Dur à dire. Je ne les compte pas! Par année, je dois travailler autour de 300 jours sur 365.

Maryse Turcotte soulève une barre pendant la compétition d'haltérophilie des Jeux panaméricains.

Maryse Turcotte aux Jeux panaméricains de Winnipeg, en 1999.

Photo : Getty Images / AFP/Jeff Haynes

Travailler dans le domaine de la santé est une vocation, un peu comme le sport de haut niveau. Comme moi, la majorité des médecins ont tendance à ne pas compter leurs heures, à vouloir en faire trop.

C’est difficile de s’arrêter quand la vie des gens dépend de nous.

Nous sommes généralement des personnes soucieuses du détail, qui voulons bien faire les choses. Vouloir en faire plus que moins, c’est dans notre ADN.

La médecine, ce n’est pas seulement un métier. C’est toute une vie.

En ce sens, la vie des professionnels de la santé, c’est comparable au monde des athlètes de pointe. Quand on s’entraîne pour les Jeux olympiques, ce n’est pas qu’un simple travail. C’est toute notre vie.

C’est exactement la même chose pour moi en ce qui concerne mon métier.


Actuellement, avec la crise de COVID-19, c’est particulier. Tout est chamboulé dans notre travail.

Ça fait des semaines qu’on se prépare pour quelque chose qu’on ne connaît pas. La situation évolue rapidement, alors on est toujours en train de se réorganiser. Parfois, c’est difficile de trouver des solutions et ça génère de l’anxiété chez certains.

Avec ma clientèle âgée, c’est tout un casse-tête. Je ne peux plus faire venir mes patients à l’hôpital et j’essaie de minimiser mes visites dans les CHSLD pour ne pas prendre le risque d’y faire entrer le virus. Mais c’est difficile à gérer, et l’isolement n’aide en rien les troubles psychologiques.

On essaie de travailler avec les outils, par téléphone, en vidéoconférences. Mais dans certains cas, je dois absolument voir pour faire un bon travail.

Je ne peux pas évaluer un risque de suicide par téléphone.

On a dû fermer des cliniques, des centres de jour pour les personnes âgées. Les groupes de soutien pour les gens atteints de divers problèmes psychologiques sont aussi en pause pour l’instant.

Le défi maintenant, c’est de réussir à offrir assez de soutien à tous ces gens qui n’ont plus accès aux services habituels, pour éviter que leurs problèmes empirent et qu’ils finissent à l’urgence.

Il y a tellement de choses à prendre en compte. On ne peut pas se concentrer que sur le virus. Il faut penser aux dommages collatéraux de tout ça. Les problèmes du quotidien ne disparaissent pas avec l’arrivée de la pandémie.

On travaille en équipe, on essaie de trouver des solutions. On veut prendre les meilleures décisions pour la population.


Des craintes, j’en ai plusieurs. Mais personnellement, ma plus grande préoccupation est de ne plus pouvoir faire mon travail. De ne plus pouvoir aider mes patients.

Je ne suis pas à l’abri du virus. Si je l’attrape, je devrai tout arrêter pendant au moins 14 jours. Au-delà de ça, c’est le printemps et on n’est pas à l’abri des rhumes. Comme docteur, même si je n’ai qu’un simple rhume, je devrai passer un test de dépistage pour être certaine que ce n’est pas la COVID-19. Pendant l’attente du résultat, je ne pourrai plus travailler.

J’ai trois enfants en bas âge et c’est la même chose pour eux. S’ils présentent des symptômes, ils ne pourront plus aller dans les services de garde d’urgence qu’ils fréquentent en ce moment pour que je puisse continuer à aider la population.

C’est vraiment très préoccupant. On a besoin de nous et c’est inquiétant de penser qu’on ne pourra pas faire notre travail.

Maryse Turcotte soulève une barre pendant la compétition d'haltérophilie.

Maryse Turcotte aux Jeux du Commonwealth à Melbourne, en Australie, en 2006.

Photo : Getty Images / Ross Land

Mon travail de médecin me permet d’exploiter beaucoup de qualités que j’ai développées durant ma carrière d’haltérophile : la discipline, l’organisation… mais surtout, réussir à faire abstraction du monde extérieur durant un moment précis.

Pendant une compétition, les athlètes doivent éviter que leurs pensées dérivent ailleurs, d'être distraits. C’est vraiment facile de tomber dans nos pensées quand on traverse une période difficile dans notre vie personnelle, mais on travaille très fort pour éviter cela.

En médecine, c’est la même chose. Il faut réussir à sortir de notre vie et la mettre de côté quand on commence à travailler, pour se concentrer sur ce qu’on fait afin de ne pas commettre d’erreur. C’est encore plus important que dans le sport, selon moi.

Je l’ai vécu pas plus tard qu’en janvier. Mon petit garçon a été très malade et il a dû être hospitalisé à Québec, loin de la maison. On a alterné à son chevet, son papa et moi. C’était difficile, mais quand j’étais au travail, je me concentrais sur mes tâches et je ne pensais pas à mon petit garçon malade.

Je ne peux pas avoir la tête ailleurs quand je suis avec des patients. Ce sont des êtres humains et je dois être pleinement avec eux.

Un autre aspect du sport qui se transfère à ma profession, c’est l’idée de rester humble. C’est une grande capacité à avoir en médecine, particulièrement en psychiatrie. On doit s’attendre à revoir nos objectifs souvent, et ne pas viser trop haut.

Comme psychiatre, nos patients sont souvent des gens d’une certaine pauvreté économique, d’une pauvreté sociale. Ils n’ont pas tous de bonnes habitudes de santé. Ils ont des maladies très sévères. Il faut donc être réaliste et fixer des objectifs atteignables.


C’est sûr que ce n’est pas facile tous les jours. Il y a un contexte à notre travail et on n’a pas toujours toutes les ressources qu’on souhaiterait. Je dois travailler beaucoup sur mon « lâcher-prise ».

Je suis le genre de personne qui règle tout à mesure que ça se présente. Le lave-vaisselle est plein, je le vide. Ce ne serait pas grave si ça attendait, mais je n’aime pas remettre à plus tard.

Maryse Turcotte soulève une barre à l'épreuve d'haltérophilie des Jeux d'Athènes.

Maryse Turcotte aux Jeux olympiques d'Athènes, à l'été 2004.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Partir du travail et devoir laisser des dossiers incomplets, c’est dur pour moi. J’ai de la misère à remettre au lendemain un patient que j’aurais pu voir. Ça fait que souvent, je déborde dans mon horaire et je me mets une pression inutile.

C’est la difficulté de tous les jours : il n’y a pas de fin. Quand on rentre à l’hôpital, on pourrait y travailler à jamais. Il faut apprendre à se mettre une certaine limite, sinon on n’y arrivera pas.

C’est la même chose à la maison. J’ai trois enfants et je dois apprendre que je ne peux pas être une maman parfaite tout le temps. Je fais ce que je peux avec ce que j’ai. Mais je suis une ancienne athlète. J’ai été habituée à me donner à fond. J’ai été habituée à en faire plus que plus. Si je n’en faisais pas assez, adieu les Jeux olympiques.


Comment me suis-je retrouvée à travailler avec les personnes âgées? C’est une question qu’on me pose souvent.

Je crois que c’est venu naturellement. J’ai perdu mon père très tôt et ma mère m’a élevée seule, alors j’ai passé beaucoup de temps avec mes grands-parents dans ma jeunesse.

Ils sont devenus des gens importants pour moi. On a tellement à apprendre de leur vécu. Pour moi, c’est une clientèle fascinante.

Sinon, du point de vue de la carrière, je me suis demandé ce qui allait encore me mettre au défi après 25 ans de médecine. Certainement la psychiatrie.

Les cas des personnes âgées sont souvent plus complexes parce qu’elles ont toutes les conditions de santé de la planète, les plus longues listes de pilules. Il y a beaucoup d’enjeux.

Chaque jour, chaque patient, chaque histoire est un défi.

Je pense que c’est le côté hors-norme et challengeant qui m’a attirée.

Maryse Turcotte sourit en levant une barre au-dessus de sa tête pendant la compétition d'haltérophilie des Jeux d'Athènes.

Maryse Turcotte aux Jeux olympiques d'Athènes

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Honnêtement, je n’ai jamais rêvé d’être médecin après ma carrière d’athlète. Je ne pensais pas que j’étais une candidate pour ça. C’est arrivé un peu par hasard. Je voulais travailler dans l’administration hospitalière, alors j’ai entrepris un baccalauréat en administration. Quand même loin de la médecine!

J’ai fait une maîtrise en administration de la santé et j’ai commencé dans les cuisines d’un hôpital. Au début, je faisais la vaisselle, mais j’ai fini par devenir superviseure du personnel.

C’est un de mes entraîneurs, qui était aussi médecin de famille, qui m’a dit un jour que le domaine de la médecine était ouvert aux gens comme moi, des gens avec des profils différents.

J’ai donc fini par m’essayer. Je suis entrée en médecine après avoir participé à mes deuxièmes Jeux olympiques, ceux d’Athènes, en 2004. Ç’a été le début de la fin de ma carrière. J’ai commencé à me concentrer davantage sur mes études que sur l’entraînement, et c’est un signe. Pour être une athlète de pointe, il faut s’y consacrer en priorité.

Au début, je me suis inscrite en médecine dans le but de mieux comprendre ce dont les médecins parlaient dans les réunions du personnel. J’avais réalisé que je ne comprenais souvent pas très bien la réalité sur le terrain, et c’était important pour moi de le faire pour poursuivre dans l’administration.

Finalement, les choses ont déboulé et j’ai fini par me spécialiser en gérontopsychiatrie. J’ai fait mon petit bonhomme de chemin, comme on dit.

J’ai développé ma clinique de la mémoire et j’ai implanté la spécialité à Drummondville.


Maintenant, je me trouve privilégiée d’avoir le travail que j’ai. Ç’a été beaucoup, beaucoup d’études, mais c’est une profession tellement belle. Tellement pleine de défis au quotidien.

Parlant de défis, il y en a un énorme qui nous attend dans les prochains jours, les prochaines semaines, les prochains mois. Il faudra travailler fort, en équipe. Mais il ne faut pas avoir peur des défis. Il faut apprendre à les affronter.

C’est ce que j’ai appris comme haltérophile. C’est ce que j’apprends tous les jours comme médecin.

Ça va bien aller.

Propos recueillis par Alexandra Piché