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Sébastien Roulier, portant une visière et un masque médicaux, regarde la caméra.

Dr Sébastien Roulier - Notre ultramarathon à tous

« Je compare cette situation à mon premier ultramarathon. Bien que nous nous sommes préparés à toute éventualité, nous avançons, tous ensemble, dans un même peloton, dans une zone inconnue, remplie de pièges. »

Signé par Dr Sébastien Roulier

L'auteur est ultramarathonien et chef du Service des soins intensifs pédiatriques du CIUSSS-Estrie-CHUS.

Cent soixante kilomètres, c'est la distance de mon premier ultramarathon. Le dernier tiers, je l'ai trouvé long. Extrêmement difficile. Je l'avais pourtant abordé avec beaucoup d'assurance et je m'étais entraîné comme si je m'aventurais dans un environnement contrôlé, un véritable laboratoire. Ce qui m'a sauvé, c'est que je savais que la fin approchait, que j'allais croiser le fil d'arrivée. Depuis, j'en ai couru une quarantaine.

Je me suis aussi entraîné pour être médecin. J'ai soigné des milliers d'enfants. Certains cas ont été pénibles. Les soins intensifs, c'est ma deuxième maison. Aujourd'hui, la COVID-19 frappe à la porte de nos hôpitaux, à grands coups de poing. Est-ce qu'on peut s'entraîner pour une telle crise? Je ne crois pas, car je n'ai jamais vécu rien de pareil, comme tous les membres du personnel médical québécois, plongés dans un autre laboratoire, tout aussi éprouvant.

Je compare cette situation à mon premier ultramarathon. Bien que nous nous sommes préparés à toute éventualité, nous avançons, tous ensemble, dans un même peloton, dans une zone inconnue, remplie de pièges. Avec tout ce que j'ai vécu, je sais par expérience que nous allons frapper ce fameux mur, probablement plus d'une fois. Manque de monde, manque de place, personnel malade, trop de patients. Tout est possible. Et le coronavirus ne nous a pas informés de son parcours, il ne nous a pas dit où se trouve le fil d'arrivée. Ce virus définit les règles du jeu. Ça, c'est épuisant mentalement lorsqu'on sait qu'il s'agit d'un ultramarathon. Et surtout, de notre premier, comme celui-ci, interminable.

Je suis le chef du Service des soins intensifs pédiatriques du CIUSSS-Estrie-CHUS à Sherbrooke. Entouré des professionnels de mon établissement et des membres de mon équipe, laissez-moi vous raconter notre lutte contre la COVID-19 et comment nous allons réussir, ensemble, à franchir la distance.

Sébastien Roulier court sur une route qui traverse une forêt.

Sébastien Roulier pendant le Sri Chinmoy Ultra, à Gatineau, en juillet 2019

Photo : Courtoisie Sébastien Roulier

À l'hôpital, ce n'est pas une journée comme les autres. Je me souviens de la date, c'est le 12 mars, un jeudi. La veille, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a prononcé le mot maudit : pandémie.

Déclarer l'état de pandémie, ça résonne fort dans les oreilles d'un médecin comme moi. Ça veut dire que la menace nous guette, même si, dans l'esprit de plusieurs dans la population, ce danger semble l'affaire des autres, quelque part égaré au loin.

Et pourtant...

À Sherbrooke, nous convoquons une réunion d'urgence. Nos spécialistes des maladies infectieuses prennent les commandes, mais je sens que le courant passe entre nous, qui sommes tous au rendez-vous. Nous, ce sont les chefs de service et les dirigeants de l'hôpital. Il fallait convenir de ce que nous allions faire pour contrer cette bibitte-là, celle qui s'en venait ici à la vitesse grand V.

Il n'y avait pas de sentiment de panique, mais on prenait la situation très au sérieux. Une mobilisation comme je n'en avais jamais vu avant.

Il fallait s'organiser et développer une cellule de crise. Le premier ministre François Legault, à qui j'adresse mes félicitations pour sa gestion de la situation, avait déjà mis en garde publiquement les Québécois contre les risques élevés de propagation de ce virus. Sa priorité : protéger la population, surtout nos aînés, et nous, les travailleurs de la santé, coûte que coûte.

Sans notre apport, le Québec serait cuit. En Chine et en Italie, déjà frappées de plein fouet, on avait vu des médecins, des infirmières et leurs proches alliés dans les centres hospitaliers tomber au combat, même mourir, parce qu'ils avaient été infectés par des patients, porteurs de cette sournoise maladie. Un effort global du public était nécessaire pour nous fournir ce précieux sentiment de sécurité dont nous avions besoin pour éviter toute tension inutile.

Pour que l'hôpital fonctionne, ça prend du monde en santé. C'est primordial. On ne s'en sort pas.

Autrement dit, les patients doivent nous dire la vérité, ne rien nous cacher de peur d'être jugés si nous suspectons que la COVID-19 les a atteints. Je pense entre autres à notre personnel de première ligne dans les urgences chez qui le stress est plus palpable. C'est normal. Ce sont d'abord eux qui sont en contact avec les différents visages de la COVID-19. La vigilance est de mise pour éviter de graves conséquences sur les professionnels et leur entourage.

Le Québec ne doit pas perdre ses plus précieux soldats parce qu'il faut les placer en quarantaine en raison de l'insouciance de certains patients.

Ce discours est encore plus vrai aujourd'hui depuis que le coronavirus, sans crier gare, s'est invité dans notre communauté, en Estrie. Oui, comme vous le savez, des membres du personnel des services de santé de la région ont été infectés, mais la situation est maîtrisée.

Sébastien Roulier passe sur un pont en courant.

Sébastien Roulier pendant le Spartathon, en Grèce, en septembre 2018

Photo : Courtoisie Sébastien Roulier

Moi, ma responsabilité, c'est le bien-être des enfants. Non, ce n'est pas le groupe le plus à risque, mais mon unité aux soins intensifs est prête à les accueillir. Si je me fie à l’expérience chinoise et italienne, la vague de la COVID-19 qui pourrait déferler sur nous frapperait davantage les enfants de moins de 2 ans.

J'ai une bonne nouvelle : à Sherbrooke, aucun enfant n'a été admis jusqu’ici aux soins intensifs en raison de la COVID-19. Nous sommes l'une des quatre unités spécialisées en soins intensifs pédiatriques au Québec. En ce moment, le niveau d’occupation est plutôt favorable, mais ça va changer rapidement. Les unités de soins intensifs adultes pourraient déverser leur surplus de patients vers les unités pédiatriques. À Sherbrooke, Montréal et Québec, nous sommes tous prêts à cette possibilité.

Et il ne faut surtout pas baisser la garde. Ailleurs dans le monde, des enfants ont péri, emportés par cette fulgurante maladie. Un bébé de moins de 1 an est mort en Illinois, aux États-Unis, en fin de semaine. Puis un autre, de six semaines, mercredi au Connecticut.

La plupart des enfants sont asymptomatiques, mais ils peuvent être porteurs du virus, ce qui nous incite à la plus grande prudence lors de nos contacts avec eux. Et il faut être compulsif sur la mesure d'hygiène principale : le lavage des mains.

La fermeture des écoles et des garderies a évité beaucoup de transmissions chez les adultes. Les parents doivent rester aux aguets. Et étant donné que nous sommes encore dans la période des bronchiolites, c'est difficile d'établir avec certitude un premier diagnostic avec un enfant en bas âge. S'il a le moindre symptôme, on va le considérer comme un cas suspect de COVID, même s'il ne peut s'agir en fin de compte que d'un banal rhume.

Et s'il éprouve des difficultés respiratoires, qu'il a de la toux, de la fièvre persistante pendant plus de 48 heures, ou au pire, si ses lèvres sont bleues et qu'il ne semble pas très éveillé, ne perdez pas de temps à rester en ligne au téléphone pour avoir un avis! Les urgences sont encore là pour ça, mais il faut nous informer des symptômes de votre enfant pour que l'on puisse prendre les mesures de protection nécessaires.

Dès le début de la crise, les gestionnaires et moi avons élaboré un plan de contingence en surcapacité à l’unité de soins intensifs pédiatriques. Il fallait être prêt à doubler ou même à tripler le nombre de places et, bien sûr, à offrir du renfort à mes collègues qui soignent les adultes. Établir une chaîne de réactions réfléchie en fonction d'une fort probable transmission communautaire qui nous amènerait une surcharge de travail.

Il faut être patient. On va comprendre cette maladie au fur et à mesure qu'on avance avec elle dans le temps.

Sébastien Roulier pousse le fauteuil de Samuel Camirand.

Sébastien Roulier pousse le fauteuil de Samuel Camirand au marathon de Montréal, en 2019.

Photo : Courtoisie Sébastien Roulier

J'en profite pour tracer un autre parallèle avec ma vie de coureur. Ce n'est pas juste un passe-temps, j'y puise beaucoup de leçons.

Outre mes ultramarathons, j'ai fait une soixantaine de marathons, dont la mythique épreuve de Boston à 13 occasions. Mais aujourd'hui, je suis devenu un spécialiste d'ultramarathons. Les courses de 160 km sont dorénavant des aventures de plus de 250 km. Il m'a fallu un certain temps pour apprivoiser ces défis.

Au fil des courses, c'est l'entraînement qui a rendu le marathon plus facile. Mais j'ai appris que c'est souvent l'aspect mental qui fait la différence.

Le mur que tu frappes au 30e ou au 32e kilomètre dans un marathon, il sera en face de toi plusieurs fois dans un ultramarathon. Comme un monstre qui devient plus effrayant, selon ce que tu te racontes dans ta tête.

S'il m'arrive quelque chose et que je suis très négatif par rapport à ce qui se produit en moi, il y a de bonnes chances que cette perception négative influence mon corps et que ma décision devienne irréfutable : je renoncerai à terminer la course, convaincu de mon choix.

La majorité des abandons en ultramarathon, c'est pour cette raison, selon moi. Et ils sont nombreux dans un ultramarathon à abandonner. Près du tiers des coureurs qui ont pris le départ.

En 185 courses, dont une centaine de marathons ou d’ultramarathons, je n'ai jamais abandonné. La différence, c'est ma manière d'approcher l'adversité.

J'ai déjà eu mal dès le 20e km d'un ultramarathon de 160 km. C'est tôt! Il faut alors changer d'objectif. Je me dis que si je suis capable de faire un pas, je peux en faire un deuxième. Et on finit par oublier qu'on a mal, si on se concentre sur le positif.

J'ai vu des coureurs se retirer d'une épreuve pour toutes sortes de bonnes raisons, puis être en mesure de courir la semaine suivante. Ça voulait peut-être dire qu’ils n'avaient pas tout donné, qu’ils s’étaient convaincus de laisser tomber. C'est mon avis.

D'ailleurs, je ne suis plus le même homme depuis que j'ai couru mon premier ultramarathon. J'ai appris à composer avec cette souffrance qui m’accompagne, prête à me forcer à abandonner si je lui donne raison.

Le coronavirus, c'est comme cette souffrance qui nous suit pas à pas dans cette course. Oui, nous sommes engagés dans un ultramarathon avec lui et on ne sait pas quand ça va finir. La fatigue va se mêler de la partie. Et personne d'entre nous n'a pu s'imposer un entraînement efficace pour lui résister sans frapper de murs. Ça va arriver. Il faudra repousser nos limites pour en venir à bout. Se découvrir, focaliser sur le positif. Ce n'est pas demain qu'il existera un vaccin pour se débarrasser de la COVID-19. Il faudra vivre cette course une journée à la fois, réagir aux imprévus, se ressaisir et changer ses manières, s'il le faut. C'est ce que nous sommes en train de faire.

Est-ce que nous aurions pu mettre en place, il y a quelques années, un plan d'urgence pour mieux gérer la situation? C'est très difficile à faire, car on ne connaissait pas ce virus.

Je pense que le système de santé québécois va bénéficier de cette crise. Nous sommes en train de faire une mise à jour sans précédent de notre système de santé : nouvelles procédures de soins, nouvelles façons d'aborder les patients par téléconsultation par exemple. De nombreux projets ont éclos par cette crise qui unit plus que jamais les acteurs du système de santé.

Cette crise, c'est un défi pour nous tous. Il faut sortir de notre zone de confort, car c'est souvent ainsi que les grandes découvertes se font : lorsque des gens acceptent d'explorer l'inconnu.

Sébastien Roulier brandit le drapeau du Canada tandis qu'il court sur une piste d'athlétisme.

Sébastien Roulier aux championnats mondiaux de 24 heures à Albi, en France, en octobre 2019

Photo : Courtoisie Sébastien Roulier

J'adore ce que je fais. Je ne compte pas mes heures. J'ai 46 ans et je pratique mon métier depuis une quinzaine d'années. Mon parcours a été rempli de surprises et de défis. Je n'avais jamais songé à courir un ultramarathon durant ma jeunesse. Et au début de mes études en médecine, soigner les enfants était le dernier choix sur ma liste. Pourtant, voilà aujourd'hui mes deux plus grandes passions après passer du temps avec mes trois enfants.

Au cours des semaines à venir, je devine que la COVID-19 nous épuisera. Certains d'entre nous dans les centres hospitaliers traîneront de la patte et d'autres prendront la relève pour soigner nos malades, avec les risques que cela comporte. J'enlève mon masque, je souris et je lève mon chapeau à tous ces gens.

Et les enfants?

Quand je verrai leur sourire après un séjour aux soins intensifs, j'éprouverai un immense plaisir à les voir se relever, debout sur leurs pieds et prêts à courir...

Après tout, nous sommes tous inscrits à un ultramarathon, n'est-ce pas?

Propos recueillis par Jean-François Poirier