•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
La plongeuse Jennifer Abel effectue une rotation pendant un plongeon.

Jennifer Abel - Sous le choc

« Pourtant, je le savais. Mes entraîneurs m’avaient prévenue. Ils m’avaient dit que l’annonce s’en venait. Mais entre le savoir et le voir écrit en toutes lettres, il y a un monde. »

Jennifer Abel

Signé par Jennifer  Abel

L'auteure est plongeuse et a participé à trois Jeux olympiques.

- « Allô Jennifer. Comment vas-tu? Es-tu correcte? »

- « Ça va. Écoute maman, est-ce que je peux te rappeler? Je dois vraiment prendre le temps de comprendre ce qui se passe en ce moment. »

Il est environ 22 h dimanche. J’ai la tête pleine, le coeur rempli de toutes sortes d’émotions. Mon téléphone se met à sonner comme ça se peut pas. Mais je veux prendre le temps de lire bien attentivement le communiqué que le Comité olympique canadien vient tout juste de publier.

Chaque petit mot est important.

Ça y est. Ils l’ont fait. Le COC a décidé de ne pas envoyer d’équipe canadienne aux Jeux olympiques et paralympiques à l’été 2020. À cause du coronavirus.

Je suis sous le choc.

Et pourtant, je le savais. Mes entraîneurs m’avaient prévenue. Ils m’avaient dit que l’annonce s’en venait. Mais entre le savoir et le voir écrit en toutes lettres, il y a un monde.

Je comprends totalement que c'est la meilleure décision que le COC pouvait prendre. On ne peut pas prendre cette situation-là à la légère.

Mais j’ai de la peine quand même.

C’est sûr que je me dis qu’il faut être rationnel. Il faut penser à la santé.

Puis, on ne parle pas seulement des Olympiques, mais pensez à toutes les qualifications en vue des Jeux qui ont été reportées. C’est vraiment impensable de croire qu’on puisse rattraper tout ce temps perdu en quatre mois.

En ce moment, c'est pas le fun d'être à la maison et de savoir qu’éventuellement, on va devoir performer. Que d’ici là, il faut se maintenir en bonne forme physique en suivant les programmes que nous envoient nos entraîneurs... sans savoir si on fait tout ça pour rien.

Avec cette annonce du COC, je sais au moins que ma prochaine compétition ne sera pas les Jeux de Tokyo, cet été, pas plus que les essais olympiques.

Mais je nage quand même dans l’incertitude. C’est vraiment le brouillard en ce moment. C'est un gros nuage gris de possibilités.

Alors, j'ai vraiment hâte de connaître la décision finale que prendra le Comité international olympique, pour savoir sur quel pied danser.

Je comprends tout ce que le CIO doit considérer, mais je demande à ses dirigeants de prendre la bonne décision rapidement et pas d’ici quatre semaines, comme on l’a annoncé dimanche. Plus vite que ça.

C’est certain que je veux des Jeux. Est-ce que ça sera en 2020 ou en 2021? Ça va briser la routine, c’est sûr.

Jennifer Abel effectue une rotation pendant un plongeon.

Jennifer Abel pendant la demi-finale au tremplin de 3 m des Jeux olympiques de Rio

Photo : Getty Images / Rob Carr

Oh! C’est Roseline qui m’appelle. Je vais le prendre.

J’avoue que je suis très sélective ce soir. Je choisis ceux et celles avec qui je veux en parler. Je n'aime pas quand les gens se mettent dans les souliers des athlètes sans savoir comment on se sent.

Roseline Filion, c’était ma coéquipière à Rio, à Londres, à Pékin. Elle est maintenant retraitée. On est vraiment sur la même longueur d’onde.

Elle me dit : « C'est difficile pour moi de te donner mon opinion parce que ce n'est pas moi en ce moment qui suis dans ce bateau-là. Si ça s'était produit il y a quatre ans, j'aurais été dévastée. Mais je ne veux pas commencer à te dire de faire ci ou ça parce que ce n'est pas moi que ça affecte. »

Ça me fait du bien d'entendre ça.

Chaque athlète vit tout ça de façon très différente. Certains ne sont pas encore qualifiés, d'autres, comme moi, le sont.

Je pense aussi à ma partenaire à l’épreuve du 3 m synchro, Mélissa Citrini-Beaulieu. C’est certain qu’on n’a pas la même perspective sur Tokyo. Elle, c'est sa première chance d’aller aux Jeux. Moi, ce serait ma quatrième participation. Autant elle sait que la santé est primordiale, autant elle veut être Olympienne. Elle veut participer aux Jeux olympiques plus que tout. Le stress est différent.

Mais au bout du compte, je suis persuadée que nous, les athlètes, voulons tous la même chose : savoir. Savoir où on peut se diriger, dans quelle direction on peut regarder.

Jennifer Abel sourit en joignant ses mains.

Jennifer Abel pendant la finale au tremplin de 3 m des Jeux olympiques de Rio, en août 2016

Photo : Getty Images / Clive Rose

Ça touche tellement de monde, ce qui arrive. Ça touche aussi mon monde. Ma famille. 

Tous les billets d’avion sont achetés, les chambres d'hôtels, réservées.

Oh! C’est vrai. Je dois rappeler ma mère. 

- Allô maman. Oui, je vais bien. C'est sûr que ça m’ébranle. Mais j’espère que vous êtes assurés pour vos billets!

- Inquiète-toi pas, j'ai des assurances. Il n'y aura pas de problème de ce côté-là.

- Bon. Tant mieux. On se reparle bientôt.

Vous vous rendez bien compte qu’il n'y a pas juste la préparation qui est en jeu, il y a aussi beaucoup de choses autour. Quand je vois les gens débattre de ça, je me dis : on en a assez.

C’est un peu pour ça que je me suis éloignée des réseaux sociaux ces derniers temps. Ça fait du bien.

C'est comme ça à chaque année olympique : on fait plein de scénarios catastrophes. Il y a toujours quelque chose. Même si je dois avouer que cette fois-ci n’a rien à voir avec le virus du Zika de Rio. On est ailleurs.

Ça brasse de tous les côtés. Mais comme j'ai dit à mon conjoint David : « Ça va vraiment être important de ne pas réagir face aux situations, même si elles sont déstabilisantes, même si elles sont choquantes. »

Ça ne sert à rien pour le moment de se fixer un objectif parce que demain, il va peut être arriver quelque chose qui va faire en sorte que tout va changer de bord. Du côté positif ou négatif. Je ne le sais pas.

La plongeuse Jennifer Abel marche et tient une serviette autour de son cou.

Jennifer Abel aux Jeux olympiques de Londres, à l'été 2012

Photo : afp via getty images / Martin Bureau

Le Canada a été le premier pays à refuser d'envoyer ses athlètes l’été prochain à Tokyo. Je ne suis pas étonnée de sa décision. Mais ce n’est pas une course entre pays. Le Canada l’a fait pour les bonnes raisons. C’est tout.

À nous maintenant, athlètes, d’agir en bon citoyen. À nous de faire preuve de résilience. 

Comme ma partenaire m’a dit : les athlètes qui vont avoir la meilleure résilience sont ceux qui vont exceller le plus. Et ça, j'y crois.

Ce message-là ne devrait pas s'adresser qu’aux athlètes, mais à tout le monde.

Darwin disait : « Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. »

C’est pour ça que je ne veux pas me stresser devant le flou qui entoure encore les Jeux olympiques de Tokyo. Je veux m'adapter, c’est tout.

Entre-temps, je continue de faire mes exercices, mon cardio, et de faire du rattrapage de la série Unité 9. Après tout, il n’y pas pas que du négatif dans tout ça.

Propos recueillis par Diane Sauvé