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Alex Harvey fixe la caméra.

Alex Harvey - De grâce, prenez une décision!

« Annuler ou reporter les Jeux olympiques de Tokyo, c’est une décision crève-cœur, mais nécessaire. La santé de tous est une priorité et c’est ce qu’il faut garder en tête en ce moment. »

Signé par Alex Harvey

L'auteur a été fondeur sur le circuit de la Coupe du monde pendant 12 ans, participant trois fois aux Jeux olympiques. Il a pris sa retraite en 2019.

Nous sommes plusieurs anciens athlètes canadiens à demander au Comité international olympique de prendre rapidement la décision de reporter ou d’annuler les Jeux olympiques de Tokyo.

Depuis plusieurs jours, même plusieurs semaines, les athlètes sont dans l’inconnu.

Ils essaient tant bien que mal de continuer à s’entraîner, malgré la fermeture des installations, malgré la consigne du gouvernement de rester à la maison.

Avec la COVID-19 qui est maintenant une pandémie mondiale, il est selon nous impossible de tenir des Jeux en juillet sans mettre en danger la santé des athlètes et de tous les gens impliqués.

Les faire attendre plus longtemps, c’est un peu comme les soumettre au supplice de la goutte.


Tenir les Jeux olympiques cet été, ce serait risquer d’empirer la pandémie.

Annuler ou reporter l’événement, c’est une décision crève-cœur, mais nécessaire. La santé de tous est une priorité et c’est ce qu’il faut garder en tête en ce moment.

J’ai été athlète de haut niveau pendant de nombreuses années. J’ai participé à trois Jeux olympiques (Vancouver 2010, Sotchi 2014 et Pyeongchang 2018). Je sais ce que ça représente de se préparer pour de tels événements.

Les athlètes qui visent les Jeux de Tokyo ont commencé le processus il y a quatre ans, tout juste après les Jeux de Rio. Des sacrifices, ils en ont fait durant les dernières années. Ils rêvent peut-être de cet instant depuis qu’ils sont très jeunes.

La flamme olympique arrive au Japon, transmise par les médaillés d'or Saori Yoshida (centre) et Tadahiro Nomura (droite), sous les yeux du président du comité organisateur des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo, Yoshiro Mori, le 20 mars.

La flamme olympique arrive au Japon, transmise par les médaillés d'or Saori Yoshida (centre) et Tadahiro Nomura (droite), sous les yeux du président du comité organisateur des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo, Yoshiro Mori, le 20 mars.

Photo : Getty Images / Tomohiro Ohsumi

Je sais que ça peut être une décision difficile à accepter, mais la tenue des Jeux olympiques en juillet, comme prévu, serait dangereuse pour leur propre sécurité.

Ce serait exposer tout le monde à de grands risques.

Déjà en temps normal, le village olympique est un incubateur pour tous plein de petits virus qu’on est habitués de côtoyer. Je me souviens que nous prenions déjà beaucoup de précautions pour éviter d’être malades avant nos compétitions.

Et moi, ce n’était que des Jeux d’hiver. Les Jeux d’été, ça veut dire encore plus d’athlètes, plus de personnel, plus de risques.


C’est l’ancien skieur acrobatique Dominick Gauthier, co-fondateur de B2dix, qui m’a approché pour connaître ma position sur le sujet.

Il soutient beaucoup d’athlètes, il est donc un témoin près de la situation pleine d’inconnus à laquelle ils font face en ce moment.

Quand il m’a demandé si j’accepterais d’en parler publiquement, j’ai tout de suite dit oui parce que je trouve que c’est injuste de ne pas mettre fin à leur attente.

Je sais que certains, sous le coup de l’émotion, n’approuveront peut-être pas notre message.

À chaud, quand tu viens de passer les quatre dernières années de ta vie à t’entraîner pour un objectif et qu’on te dit que cet objectif devrait être repoussé ou annulé, ça doit être difficile à accepter.

Mais avec du recul, j’espère qu’ils comprendront qu’on fait cette démarche pour leur bien.

Ce n’est pas facile mentalement de rester dans l’inconnu. Si une décision est prise, tout le monde pourra passer à autre chose et s’ajuster en conséquence.


Ça doit être absolument horrible de devoir dire adieu à des Jeux olympiques. Je ne l’ai jamais vécu personnellement, mais j’ai entendu l’histoire de mon père, Pierre Harvey.

Il avait été sélectionné pour participer aux Jeux olympiques de Moscou, en 1980, mais le Canada a décidé de participer au boycottage de l’événement.

Il a donc raté ce grand rendez-vous pour lequel il se préparait depuis longtemps. Je sais que ça l’a beaucoup affecté.

En 1980, c’était différent. C’est une décision politique qui a fait que plusieurs athlètes n’ont pu réaliser leur rêve.

Présentement, c’est une question de santé publique. Ça touche tout le monde.

Alex Harvey dévale un faux-plat pendant l'épreuve de skiathlon des Jeux olympiques de Pyeongchang.

Alex Harvey (qu'on aperçoit dans l'anneau vert du sigle des JO) pendant l'épreuve de skiathlon des Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Alain Grosclaude/Agence Zoom


Je n’ai aucune idée de la décision qui sera prise : annuler ou reporter les Jeux. Ça se fera dans des sphères beaucoup plus hautes que moi.

Si jamais, comme pour l’Euro, les Jeux étaient reportés à l’année prochaine, je pense que ce serait possible pour les athlètes de tout de même arriver à offrir leur meilleure performance.

Ce n’est pas l’idéal, mais sur une année, il y a moyen de refaire un plan.

Quand j’étais athlète, j’avais un plan qui était conçu sur une saison. On visait toujours un ou deux moments de l’année où je serais à mon meilleur.

Souvent, il y avait le tour de ski au début janvier. Puis, on cherchait un deuxième moment où j’attendrais un peak de performance.


Pendant la période où les athlètes ne pourront pas s’entraîner, que les saisons internationales seront raccourcies ou annulées, le conseil que je leur donnerais serait de penser à ce qu’ils veulent faire de leur après-carrière.

C’est dur d’être à l’arrêt quand tous nos œufs sont dans le même panier.

L’un des plus beaux cadeaux que mes parents m’ont donnés a été de m’encourager à poursuivre mes études tout au long de ma carrière de skieur. Le fait d’avoir quelque chose à côté du sport m’a permis de conserver un équilibre, et ç’a aidé ma transition quand le moment est venu de prendre ma retraite.

J’ai commencé un stage dans un cabinet d’avocats (je fais actuellement du télétravail, comme ça doit être le cas de nombreuses personnes dans la situation actuelle). Ma transition s’est assez bien passée.

Et je ne parle pas uniquement de cours au cégep ou à l’université. Je conseille aux athlètes d’essayer de se changer les idées et de trouver quels sont leurs autres intérêts en dehors du sport. Ça va les aider à traverser cette période difficile et ça peut les aider pour la suite aussi.

Peu importe ce qui arrive dans une carrière d’athlète, une chose est inévitable : il y aura un après-carrière. Vaut mieux le préparer du mieux qu’on peut.

C’est peut-être un bon moment pour le faire.


Alex Harvey est en plein effort pendant l'épreuve.

Alex Harvey pendant l'épreuve du 15 km style libre en ski de fond, aux Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Clive Mason

Je n’ai jamais vécu de Jeux annulés, donc je ne sais pas comment on se relève de ça. Des échecs par contre, j’en ai traversé.

Mon truc pour passer au travers, c’était d’isoler les éléments que je pouvais contrôler de ceux qui n’étaient pas de mon ressort.

C’est ce qui m’a permis de tirer de la satisfaction de la 4e place que j’ai obtenue à la course de 50 km des Jeux olympiques de Pyeongchang, en 2018. J’ai réussi à apprécier tout le processus, tout le travail que j’y avais mis.

Bon, vous me direz qu’au moins, j’ai eu la chance d’y participer… C’est sûr que c’est loin d’être le même genre de déception, mais il faut réussir à accepter que certaines choses sont hors de notre contrôle.

La COVID-19, c’est une pandémie internationale. C’est vraiment très loin de ce que les athlètes peuvent contrôler.


Alors de grâce, prenez une décision rapidement pour que tous ces athlètes qui n’ont pas le contrôle de leur destin en ce moment puissent au moins savoir ce qui les attend.

Enlevez le bandage d’un coup plutôt que progressivement. Permettez aux athlètes d’encaisser le choc et de se tourner vers l’avenir.

Ils méritent bien ça, non?

Propos recueillis par Alexandra Piché