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Karine Sergerie étreint son chat.

Karine Sergerie - Je me bats toujours

« Ce soir-là, j'étais au resto avec une bonne amie et sa famille. On jasait. On buvait de l'alcool. Et tout d'un coup, en plein repas, je me suis dit : "Je suis tannée. Je veux me tuer. J'en ai assez. Ça va faire." »

Signé par Karine Sergerie

Un bandeau avec le logo : Bell cause pour la cause

La première fois que j’ai vraiment voulu en finir, j’étais seule chez moi. Je venais de rentrer et j’étais un peu intoxiquée par l’alcool. J’ai aperçu le flacon de morphine qu’on m’avait prescrit après mon opération à la hanche. Il me faisait des clins d’œil suggestifs.

Je ne sais même pas si ses avances auraient donné ce que je recherchais, mais il m’a eue. J’ai été envahie par une vague de fierté. Je me suis dit : « Hey! Je vais être capable de me suicider! »

Dire ça de même, ça fait bizarre, mais c’est ça qui s’est passé. Mon plan de match était simple : caler le poison, puis ça va être fait.

Je suis allée dans la salle de bain. Je me suis assise sur le couvercle de la toilette. Je pleurais, pleurais, pleurais. Et puis, le premier est arrivé. J’en avais quatre, des minous.

Il s’est arrêté devant moi. Il m’a fixée de ses petits yeux et il s’est mis à miauler, miauler, miauler. Il m’a laissé une caresse sur la cuisse et il est reparti. C’était comme un relais. Le deuxième a suivi.

À tour de rôle, ils m’ont convaincue que le flacon ne valait pas la peine de notre séparation. Puis je me suis dit : Criff, qui va s’occuper de mes bébés? Je ne peux pas. Je ne peux pas les laisser tous seuls. Les pauvres, ils vont déprimer. J’ai encore pleuré, mais là, c’était pour eux. J’ai décroché de mon idée de fin du monde. Je suis allée me coucher, entourée de mes quatre secouristes.

Karine Sergerie

Karine Sergerie

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé


Vous avez peut-être déjà entendu parler de mes démêlés avec la dépression. Ça date de quelques années quand même. J’ai commencé à parler de ça ouvertement en 2014, quand c’est devenu clair pour moi que le sport de haut niveau, c’était terminé.

Je devais tirer un trait sur cette vie-là, si je voulais garder celle qui me restait.

La retraite… Je vous en parle, puis je sens comme des petits tremblements dans ma voix. J’ai envie de pleurer. Je n’ai pas complètement digéré le fait que je ne peux plus en faire, du taekwondo. J’avais encore de l’appétit pour mon sport. Mais c’était ça ou je continuais à dépérir.

J’ai commencé le taekwondo à l’âge de 5 ans. Vingt-deux ans de ma vie à me battre. Remarquez que je ne passe pas beaucoup de temps à regarder ce que j’ai fait. Mais je dois reconnaître qu’il reste des choses de ces 22 années-là. J’ai gagné les Championnats du monde et les Jeux panaméricains en 2007. J’ai eu la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Pékin, en 2008.

Je vous le dis, au cas où vous ne me connaîssiez pas beaucoup, mais je n’ai pas vraiment envie de m’attarder là-dessus. Ma médaille d’argent, je ne l’ai même pas avec moi. Elle est à Winnipeg aux bons soins de ma meilleure amie.

« Donc, 22 ans de taekwondo, ça en fait, des combats. C’est tellement ironique parce qu’en fait, je me bats encore. Tous les jours. Cet adversaire-là, je l’aime moins. Pas mal moins. »

Ce que j’aimais tellement du taekwondo, ce n’était pas la violence. Je déteste la violence sous toutes ses formes. Non, ce que j’aimais, c’était le jeu d’échecs. C’était de mettre mon plan de match à exécution, puis d’être créative là-dedans.

C’est pas mal plus compliqué d’être créative devant mon adversaire d’aujourd’hui. La maladie mentale, on dirait que ça se dessine toujours en noir. Comme ma ceinture de taekwondo.

La première fois qu’elle a réussi à me terrasser, la dépression, c’était à l’automne 2010. Ça découlait de ma médaille d’argent à Pékin, deux ans avant. Elle était mal passée, cette médaille-là. Je l’avais dans la gorge.

Karine Sergerie (gauche) dans son combat contre l'Australienne Tina Morgan, aux Jeux olympiques de Pékin.

Karine Sergerie (gauche) aux Jeux olympiques de Pékin

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Sur le podium, j’aurais voulu le crier tellement fort que ça ne passait pas, mais comme je l’avais dans la gorge, ça ne voulait pas sortir. À ce moment-là, je me suis dit que j’aurais pu faire mieux. Pourtant, j’avais perdu le combat 2-1. Ce n’était pas une honte, quand même.

Mais je ne pouvais pas voir ça. Ce qui m’aveuglait, c’étaient les émotions restées pognées dans l’étau que mon père tenait serré depuis que j’avais 5 ans. C’était lui, mon coach. Il s’adonnait déjà aux arts martiaux avant de me prendre en main. Sa méthode avec moi, c’était le contrôle, la rigidité, la peur. C’est un mélange explosif pour une enfant qui a plutôt besoin de se faire serrer par des bras.

L’histoire, c’est qu’avant Pékin, comme je manquais d’air, je suis partie m’entraîner avec un autre coach. Un coach humain. Pas besoin de vous dire que je venais de signer mon arrêt de mort. Mon père m’a dit que j’allais me planter aux Jeux. C’est plate parce qu’il m’avait habituée à croire qu’il avait toujours raison. Mon père a continué à me suivre, mais seulement dans ma tête.

« Donc, après mon échec de Pékin, le noir a fait tache d’huile. Le mal de vivre, ça existe pour vrai. C’est un énorme trou au plexus solaire. C’est d’ailleurs là où l'on vise l’adversaire en taekwondo, le plexus solaire. C’est une douleur qui brûle. C’est un des pires sentiments. C’est horrible. Un trou au plexus, ça te fait sentir seule, seule, seule. C’est quasiment étourdissant. »

Ils n’ont pas eu trop de misère à me diagnostiquer une dépression, à l’automne 2010. Ils ont pensé que des antidépresseurs pourraient m’aider.

Au beau milieu de ce cauchemar-là, j’ai décidé, en bonne athlète acharnée, de me rendre jusqu’aux Jeux olympiques de Londres, en 2012. Un cauchemar, ça peut durer longtemps. Comment j’ai fait pour me qualifier pour des Jeux olympiques, déprimée, en gobant des médicaments qui ne fonctionnaient même pas?

Je voulais lui prouver qu’il avait eu tort dans sa prédiction. Je voulais lui montrer que j’avais pris la bonne décision de changer de coach et que tout irait bien. Je voulais qu’il soit fier de moi. Mal m’en prit.

En quart de finale, juste avant d’entrer sur la surface de combat, je ne vous niaise pas, j’ai senti toute mon énergie sortir par mes pieds. Mon corps savait ce que ma tête ne voulait pas comprendre. Si ça m’avait échappé avant, là, j’ai su que j’étais dans la merde.

J’ai perdu. J’ai fini cette journée-là en étant certaine que mon père riait de moi, quelque part. Mon père, ce n’est pas une personne qui croit vraiment aux maladies mentales. Moi, j’aurais dû écouter les professionnels de la santé qui m’avaient pourtant suggéré de penser à faire autre chose, comme prendre du temps off.

Karine Sergerie regarde sa médaille d'argent sur le podium des Jeux olympiques de Pékin, le 22 août 2008.

Karine Sergerie regarde sa médaille d'argent sur le podium des Jeux olympiques de Pékin, le 22 août 2008.

Photo : Getty Images / Quinn Rooney

En janvier 2013, j’ai dû être opérée à une hanche. Je me disais que le taekwondo, c’était encore possible. Que j’allais guérir. Mais il y a des guérisons plus urgentes que d’autres. La blessure que j’avais au plexus était encore béante. J’avais fait des thérapies, énormément de thérapies. Je me disais que j’avais tout essayé. Je commençais à faire des niaiseries un peu partout. Sous l’influence de l’alcool.

J’ai commencé à penser que la vie n’était pas une nécessité.


C’est comme ça que je me suis retrouvée dans la salle de bain avec le flacon de morphine. Je vous l’ai raconté tout à l’heure. Mon premier projet de suicide a avorté grâce à mes chats.

Moi, j’adore les animaux. Si je pouvais avoir un zoo, je serais vraiment heureuse pour le reste de ma vie. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours préféré les chats. Sûrement parce qu’il faut que tu travailles pour gagner leur affection. C’est du donnant-donnant.

Malgré toute leur bonne volonté, il y a eu une deuxième fois peu de temps après.

Ce soir-là, j’étais au resto avec une bonne amie et sa famille. On jasait. On buvait de l’alcool. Et tout d’un coup, en plein repas, je me suis dit : « Je suis tannée. Je veux me tuer. J’en ai assez. Ça va faire. »

Bon, c’est sûr que l’alcool avec ces médicaments-là, ça me rendait émotive. La famille savait que je n’allais pas si bien que ça, mais pas au point de me faire un plan de match suicidaire.

Il était prévu que j’aille dormir chez mon amie. J’allais donc attendre que le souper et la soirée finissent et que mon amie s’endorme. Et là, ce serait le moment. Qu’est-ce que je pouvais faire de plus? J’avais tout essayé. Comme prévu, j’ai attendu qu’elle s’endorme. Je me suis levée. Je suis sortie. Et j’ai marché…

…jusqu’à l’hôpital.

C’était la seule chose que je n’avais pas encore tentée, l’hôpital. En arrivant, j’ai dit à l’infirmière que je ne savais plus quoi faire et que ça faisait longtemps. Elle m’a répondu : « Ah, mon Dieu. Pourquoi t’es pas venue plus tôt? On t’aurait aidée. » J’aurais pu venir plus tôt? Avoir su…

Je suis restée quasiment un mois aux soins psychiatriques. Ça a fait du bien juste de me reposer et de ne penser à rien. Ils ont été vraiment doux avec moi. C’était paisible. Ils s’assurent que tu es en sécurité et ça fait du bien. Tu comprends que tu n’es pas seule. Tu vois des gens qui semblent vivre des situations encore pires que la tienne. Tu te dis que tu ne veux pas te rendre là.

Ça m’a permis aussi d’arrêter de consommer de l’alcool en grande quantité. Quand on est athlète, on a l’habitude de faire le party après les compétitions. Mais un moment donné, c’est devenu un problème pour moi. Mon séjour en psychiatrie m’a permis de reprendre pied et de repartir dans la bonne direction.

J’aurais voulu que certaines personnes de mon entourage viennent me visiter, mais j’ai compris que ce n’était pas bon pour moi. Ils dégageaient une mauvaise énergie. Il fallait que je garde mes distances.

Par la suite, le personnel m’a introduite au programme de jour. C’est comme si j’allais travailler, mais j’allais à l’hôpital. Je rencontrais des gens qui souffraient de maladies mentales, eux aussi. On jasait. On se donnait des moyens de s’apaiser par nous-mêmes.


Je vous disais tantôt que je me bats encore, tous les jours. C’est parce que j’ai fait une rechute en octobre. Une autre dépression. Peut-être que j’ai encore besoin de pleurer ma peine. J’ai eu le diagnostic de bipolarité, en plus.

J’apprends à connaître qui je suis. J’essaie d’accepter que je ne contrôle pas tout. Il faut que je lâche prise. J’apprivoise l’importance du moment présent. Je fais ce qu’il faut. J’ai trouvé ça tellement difficile, avant. Je n’aurais pas pu continuer à vivre comme ça éternellement. C’est impossible. Les médicaments, je les avais déjà arrêtés. Une fois. Deux fois. Mais plus jamais. C’est le prix à payer pour ne pas se couper les poignets.

« J’ai de la difficulté à vous le dire, mais je suis plus fragile qu’avant. J’ai beaucoup moins de tolérance envers le stress inutile et la méchanceté. C’est ça, ma définition du bonheur maintenant : faire des choses aussi simples qu’extravagantes, mais avec de bonnes personnes. Que j’aime et que j’apprécie vraiment. J’ai besoin de vivre des vraies choses. »

Je ne prends plus de risques avec des gens que je ne connais pas bien parce que, justement, j’ai peur de me réveiller un matin et qu’on me gifle en pleine face.

C’est encore super difficile pour moi de me décider à faire une simple marche tous les jours. On dirait que tout ce que j’ai en tête, ce sont les arts martiaux. Aujourd’hui, je me dis que quand j’étais plus petite, si j’en avais eu la chance, j’aurais peut-être fait autre chose.

Et puis m’acharner pour me rendre jusqu’aux Jeux de Londres dans l’état où j’étais, ce n’était pas la bonne chose à faire. Ce n’était pas la bonne motivation. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que je ne veux pas mourir pour prouver quelque chose à quelqu’un. Je ne veux plus me faire de mal.

Et pour mon échec des Jeux de Pékin… La médaille d’argent. Savez-vous ce que je dirais à la Karine qui est en larmes sur le podium? Ce n’est pas grave. Ce n’est vraiment pas grave. Les gens qui t’aiment vraiment, ils vont être là demain, puis après-demain. Entoure-toi de bonnes personnes. Les autres, laisse-les aller.

Karine Sergerie sourit.

Karine Sergerie

Photo : Radio-Canada / Pascal Ratthé

Propos recueillis par Marie Malchelosse

Ce texte est publié dans le cadre de la campagne Bell cause pour la cause. Le commanditaire n'a droit de regard ni sur le choix du sujet ni sur le contenu.