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Il est assis sur sa galerie. On voit son chien en arrière-plan.

Chris Nilan – Se battre, la rage en moins

« Nous sommes en 2015. Je viens de recevoir un appel en provenance de ma ville natale, Boston. Catastrophe! Ma mère vient de subir un accident vasculaire cérébral. »

Signé par Chris Nilan

L’auteur a porté les couleurs du Canadien de Montréal de 1979 à 1988 et à la fin de sa carrière, en 1991-1992. Ce dur à cuire a livré près de 300 combats lors des 688 matchs qu’il a disputés dans la Ligue nationale de hockey (LNH). Et il n’a pas fini de se battre.

Je saute dans la voiture et file rapidement de Montréal vers les États-Unis pour aller à son chevet à l’hôpital.

Je suis amoché, à l’envers.

Puis, une idée commence à me trotter dans la tête.

Peut-être que…

Juste une autre fois…

Pour me calmer un peu…

J’empoigne mon téléphone et j’appelle une connaissance. Quelques heures plus tard, une fois arrivé à l’hôpital, on me livre ce que j’ai commandé : un sachet d’héroïne.

Je renifle la substance et puis, plus rien. Je ne me souviens plus de rien. Je me suis réveillé dans la salle d’urgence de l’hôpital où ma mère se trouvait.

J’ai été victime d’une surdose. Pour tout vous dire, j’étais parti. Vraiment. On a pu me ramener grâce à la naloxone, un médicament qui parvient à contrer les effets de surdose par opioïdes.

C’était un soir, une fois, une surdose. Une mauvaise décision. Ma dernière rechute.

La première depuis la sortie d’un documentaire sur ma descente aux enfers, en 2011.


Le 7 décembre prochain, ça me fera huit ans de sobriété.

À 65 ans, je suis toujours le même Chris Nilan, mais avec peut-être plus de maturité. Je sens que j’ai grandi émotionnellement, mentalement. Il y a plus de sérénité dans ma vie.

J’essaie de ne pas avoir de grandes attentes et de simplement vivre au jour le jour avec ma fiancée Jaime et mon chien Adele à Terrasse-Vaudreuil. Vivre sobre, sans drogue, sans alcool.

Je vais vous le dire carrément, c’est la seule raison pour laquelle j’ai eu la chance d’être nommé un des quatre nouveaux ambassadeurs du Canadien l’an passé. Je ne suis plus sous l’effet de rien. Je suis sobre. Autrement, ça ne serait jamais arrivé, point à la ligne. Quoi que j’aie fait pour l’organisation, que j’aie été le meilleur buteur de l’histoire ou que j'aie gagné 10 coupes Stanley.

Devenir ambassadeur du CH avec Guy Carbonneau, Vincent Damphousse et Patrice Brisebois, c'est assurément un des plus grands honneurs de ma vie. Imaginez : un, je suis le seul Américain; deux, je viens de Boston, la grande rivale de Montréal au hockey. Et puis, quel privilège de faire partie du même groupe que Jean Béliveau, Guy Lafleur, Rocket Richard, Yvan Cournoyer, Réjean Houle, les pierres d’assise de l’organisation!

Des hommes en complet-veston posent pour une photo de groupe.

Sergio Momesso, Normand Dupont, Pierre Mondou, Yvon Lambert, Yvan Cournoyer, Chris Nilan, Rick Green, Bob Gainey, Lucien Deblois et Réjean Houle posent pour une photo de groupe le 24 avril 2022 avant l'hommage du Canadien au regretté Guy Lafleur lors d'un match contre les Bruins de Boston au Centre Bell.

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

Le Canadien m’a repêché en 1978. Non seulement il m'a permis de réaliser mon rêve et de faire carrière dans la LNH, mais il m'a aussi aidé à devenir un meilleur joueur de hockey. J’ai fait plus que me bagarrer, j’ai aussi marqué des buts : 21 en 1984-85 et 19 en 1985-86, la saison de la Coupe Stanley. Pour tout ça, je me sentirai toujours redevable envers l’équipe.

Avec ce nouveau titre, je me suis promené un peu partout et j’ai participé à plusieurs tournois de golf caritatifs.

Il m’est aussi arrivé de côtoyer certains jeunes de l’équipe, comme Jordan Harris, qui a joué pour la même université que moi, Northeastern. Je l’ai invité comme ça à souper à la maison avec Arber Xhekaj l’automne dernier. J’ai cuisiné pour eux, ma grande passion. Je cuisine tous les jours et de tout. Que ce soit du poulet parmigiana, de l'agneau avec des pommes de terre citronnées, du curry, de la chaudrée de palourdes. Cette fois, c'étaient des côtelettes de veau.

J’ai discuté un peu de bagarres avec Arber, qui aime aussi brasser la cage. Je lui ai parlé de mes techniques qui pourraient lui être utiles. Mais je sais que ces jeunes ont des entraîneurs. Ils sont bien encadrés. Je ne veux pas les déranger. C’est à leur tour de briller. J’ai eu le mien.


Sans vouloir me vanter, j’ai été un grand joueur à ma façon. Je ne marquais pas toujours des buts, mais j’ai aidé l’équipe de plusieurs autres manières, ce qui était certainement un atout à l’époque.

Pour moi, engager un combat sur la glace, c’était tout à fait naturel.

J’ai grandi dans les rues de Boston, où les affrontements étaient fréquents. Je n’ai jamais reculé. J’ai appris très tôt à me tenir debout. Une leçon de mes parents, de mon père surtout. Il me disait souvent : Défends-toi. Ne laisse pas les gens profiter de toi et ne laisse pas les gens profiter des autres. Il était intraitable à ce sujet.

Entre vous et moi, oui, j'ai déjà eu peur avant les matchs. Mais il n’était pas question que ça paraisse.

Il retient son adversaire avec ses bras.

Chris Nilan se bat contre Larry Playfair, des Sabres de Buffalo, le 5 avril 1983

Photo : La Presse canadienne / Bill Grimshaw

La peur était une grande source de motivation pour moi. J’étais capable de la contenir. Dans la LNH des années 1980, ça s’imposait, car il y avait plusieurs joueurs qui voulaient intimider leurs adversaires et leur faire mal.

Je pense entre autres à Mats Naslund. C’était un petit joueur, très talentueux. Je ne pouvais pas lui montrer que j’avais peur. Je scrutais le vestiaire et je pouvais voir ceux qui étaient nerveux avant certains matchs. Moi, j’essayais de les rassurer le plus possible. Va jouer au hockey, va marquer des buts, va faire ce que tu as à faire. Je vais m’occuper du reste.

J’ai fait ça pendant 13 saisons.


J’ai aussi appris autre chose en grandissant : boire de l’alcool. C’était un mode de vie. Mon père buvait, ma mère buvait, mon frère aussi. On buvait tous. Mes amis et moi, on se tenait au coin de la rue et on buvait. Au hockey, à l’école secondaire, on buvait après les matchs; même chose à l’université.

Et la LNH était l’endroit parfait pour ça. Après un match, on buvait quelques bières. Après les entraînements, on allait manger et on buvait quelques bières. Je ne me réveillais pas avec une bière à la main, mais l’habitude était déjà bien ancrée. C’était normal.

Lorsque j’ai pris ma retraite, mon corps en avait pris un coup. J’ai dû subir plusieurs opérations au fil du temps. On m’a prescrit des antidouleurs, des Percocet, un opioïde. J’en suis devenu accro. Puis est arrivé l’oxycodone, un autre opioïde. Même scénario.

C’était terrible. Je ne savais pas ce qui se produisait chez moi. Je ne savais pas pourquoi je me sentais mal quand je n’avais pas mes pilules. Il y a cette angoisse qui t’envahit lorsque tu sais que tu n’as plus de comprimés. C’est suffocant et incontrôlable. Ton corps est en manque, il en a besoin, il réagit. Tu es sous l’emprise. La douleur te domine complètement, la maladie aussi. Et la seule chose qui règle ça, c’est plus de pilules.

Moi, Chris Nilan, le tout-puissant sur glace, j’étais au tapis, esclave de comprimés.

Je ne pouvais plus prendre un seul comprimé pour chasser la douleur, il m’en fallait quatre dorénavant, sans que je sache pourquoi. Puis, c’est passé de quatre à six.

Il est assis sur son bureau.

Chris Nilan

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Le gouvernement s'est finalement réveillé et a fait face aux problèmes de l’oxycodone. Ça créait une forte accoutumance et non le contraire, comme on l'avait prétendu. Les autorités ont donc durci le ton envers les médecins qui le prescrivaient.

Je pouvais en avoir du médecin, mais ce n’était jamais assez. Tu dois alors en trouver sur le marché noir et ça coûte très cher. Tu finis par manquer d’argent et tu tombes malade à nouveau. La solution pour t'empêcher de souffrir? Oui, les opioïdes.

Je me suis alors dit : Je ne veux pas être malade, alors je vais prendre de l’héroïne. C’est presque la même chose. C’est un opiacé. Le problème, c’est que ce n’est pas contrôlé.

On connaît la quantité d’opioïde que contient chaque comprimé de Percocet, par exemple. Mais dans un sac d’héroïne, on ne sait jamais. Tu peux en prendre un jour et ça va. Puis, la fois suivante, avec la même quantité, c’est beaucoup plus fort. Ça contient autre chose. C’est comme ça que se produisent les surdoses. Ce n’est jamais la même puissance d’une fois à l’autre.

Les premières fois que j'ai pris de l’héroïne, je l’ai reniflée. Je me suis dit que jamais je n’aurais une seringue dans le bras. Jamais! Je consommais donc de l’héroïne et je n’étais plus malade. J’étais soulagé. Et c’était moins cher que les opioïdes en comprimés [sur le marché noir].

J’ai reniflé de l’héroïne un bon bout de temps, puis j’ai commencé à me l’injecter. Quand tu es dépendant aux drogues, tu sais que tu n’es pas obligé, mais tu dois faire certains trucs que tu ne veux pas faire. Tu es tellement désespéré! Tu veux survivre. Ça paraît dingue comme ça. Mais quand tu te retrouves dans cette situation, ça prend tout son sens.


J’ai ensuite touché le fond.

Je me rappelle, j’étais dans ma chambre d’hôtel à Boston (encore Boston). Ça faisait quelques mois que j’y étais. J'avais rechuté après une cure de désintoxication.

Je suis assis sur la cuvette des toilettes. Je suis défait, affaibli, malade. Ça ne va pas bien, mais pas du tout. Je me fais une injection d'héroïne et je perds connaissance. Je me réveille environ trois heures plus tard sur le plancher de la salle de bains. Je suis en état de choc. Que se passe-t-il? Je me lève, mes jambes sont terriblement engourdies. Je tente de faire un pas, sans succès. Je tombe et me frappe la tête en chutant. Je suis encore inconscient une trentaine de minutes. C’est simple : je suis une loque.

Il est assis sur son divan, l'air sérieux, son chien à ses côtés.

Chris Nilan avec son chien Adele

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Chaque fois que je suis tombé, j’ai pu me relever et me tenir debout, comme mon père me l’a si bien enseigné. Avec de l’aide toutefois. De ma fiancée, mon pilier, que j’ai rencontrée en cure. De Bob Gainey aussi.

Mon ancien capitaine, je me souviens, m’avait appelé pour savoir comment j’allais, ce que je faisais. Il savait que quelque chose clochait chez moi. Il m’avait donné le numéro de téléphone du programme d’aide de la LNH et de l’Association des joueurs. Ce programme s’applique tant aux problèmes de consommation qu’à une foule de problèmes de santé mentale ou de dépendance.

Un jour, j’étais malade comme un chien, je me suis décidé à composer ce numéro. Le responsable du programme, Dan Cronin, est au bout du fil. Il me dit : Qui est à l’appareil? Je lui réponds : Chris Nilan. Il me lance : Oh! j’attendais votre appel!

Avec ma dépendance et mon alcoolisme, je croyais ceci : Bah, personne ne sait vraiment ce qui se passe dans mon cas. J’avais tort.


Je ne suis pas guéri. Je serai toujours en rémission. C’est le combat d’une vie, et il est pas mal plus rude que ceux que j’ai livrés sur la glace.

Sauf qu’aujourd’hui, c’est différent. C’est terminé pour moi, et j’y crois vraiment. Je fais ce que je dois faire chaque jour pour demeurer sobre. Auparavant, j’avais baissé ma garde, j’étais devenu paresseux.

Je continue de me battre, oui, et cette fois, la rage en moins. Je l’avoue : j’avais un tempérament colérique et je crois bien avoir réussi à m’en débarrasser. C’était un problème, mais je ne voyais rien. Au début de ma relation avec Jaime, je m’emportais pour un rien. J'avais tendance à hausser le ton. Il n’y avait rien de physique ou quoi que ce soit, mais…

Je me rappelle, un jour, on s’est disputés pour un truc dont je ne me souviens plus tellement c’était ridicule. J’ai élevé la voix et mes deux chiens de l’époque, Bodhi et Kona, ont eu tellement peur qu'ils sont sortis dans la cour. Jaime aussi a eu peur. Après m’être calmé, j’ai compris à quel point je les avais affectés. Quelle mauvaise sensation en moi! C’était terrible.

Quelques mois plus tard, ma fiancée est allée rendre visite à sa mère à Hawaï et a songé à me quitter. Elle m’a ni plus ni moins lancé un ultimatum. Sans vouloir me changer, il fallait que je règle ce problème, sans quoi c’était la fin de notre histoire. J'ai pris l’ultimatum au sérieux. Je l’aime énormément et j'avais beaucoup de remords. Je m’en voulais de l’avoir effrayée avec cette colère et cette rage.

J'ai donc travaillé sur moi. Une grande partie du mérite revient à Bodhi, mon ancien golden retriever. Il était très sensible à mes émotions. Chaque fois qu’il sentait une tension, Bodhi venait s’asseoir juste à côté de moi. Je pouvais regarder un match de hockey et m’emporter un peu, mon chien s’amenait tout près et me regardait, l’air de me supplier : S'il te plaît, non. Ça m'a vraiment touché. C’est difficile à expliquer, mais il m’a beaucoup aidé là-dedans, en plus du travail en thérapie.

Ma relation avec ma fiancée était bonne avant cette remise en question et elle s’est soudée encore plus depuis. Je suis heureux de l’avoir fait et je suis reconnaissant envers Jaime.

Un homme assis avec sa conjointe sur ses genoux et son chien à leurs côtés.

Chris Nilan avec sa fiancée Jaime

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron

Ça prend du temps avant de se comprendre et de pouvoir faire face à ses problèmes, de vivre plus sainement. D’être là pour ses enfants et ses petits-enfants. D’avoir des amitiés solides au lieu de connaissances néfastes. J’y suis rendu.

On m’a déjà demandé quels souvenirs je voudrais laisser aux autres : le bagarreur le plus coriace sur glace ou celui qui a livré la plus dure bataille pour reprendre sa vie en main? Je réponds : les deux.

Ç'a été vraiment difficile de faire ma place dans la LNH. J'ai trimé dur pour y arriver et encore plus dur pour y rester, alors que la maladie de la dépendance, bon sang que c’était facile d’en arriver là! Et ça a été tellement, mais tellement éprouvant d’en sortir!

Honnêtement, les bagarres et tout le reste, c’était naturel dans mon cas. C’était un sale boulot, mais c'était facile pour moi. Se remettre d’une dépendance est pas mal plus compliqué mais nettement plus gratifiant dans d’autres aspects.

La vie est bonne pour moi. Et la journée s’annonce belle. J’ai une rencontre Zoom tout à l’heure avec mon partenaire pour un de mes deux balados.

Qu’est-ce que je cuisine ce soir? Rien! J’emmène ma douce au resto pour souper avec un de mes anciens coéquipiers, Petr Svoboda.

Un bon repas, des amis, la femme que j’aime, rien de plus. Et c’est parfait comme ça.

Il caresse son chien.

Chris Nilan avec son chien Adele

Photo : Radio-Canada / Arianne Bergeron