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Alexandra Croft enlace le boxeur Eleider Alvarez.

Alexandra Croft - Ma place dans la boxe, je ne l'ai pas volée

« Je rêvais de travailler dans l'industrie de la boxe depuis mon adolescence, du temps où j'allais voir Stéphane Ouellet, à ses débuts, au Saguenay. Quand il a perdu contre Dave Hilton en 1998, j'en ai pleuré. C'est à ce moment bien précis que j'ai compris : ce sport-là me touchait déjà droit au coeur. »

ALEXANDRA CROFT

Signé par Alexandra Croft, vice-présidente du Groupe Yvon Michel, pour Podium

J’aime l’ombre. Je n’ai pas besoin de projecteurs braqués sur moi. Je ne cherche pas mon nom dans le journal. Je n’ai pas manqué d’amour.

Ma devise : « Garde les mains hautes et le menton bas. »

Ce que je veux, c’est réussir. C’est tout.

Je suis vice-présidente à la direction du Groupe Yvon Michel. On fait la promotion d’événements de boxe internationale. J’ai un rôle-clé dans la compagnie. Mais je n’ai jamais eu envie de me justifier.

Quand je monte dans le ring avant et après un combat de boxe avec mes associés, Yvon Michel et Bernard Barré, certains se demandent ce que je fais là. Même après 20 ans dans ce domaine.

Je comprends, c’est unique.

On fait de la boxe, nous. On ne fait pas des tartes. C’est brut, la boxe. On est sur le métal. Souvent, ça grince.

C’est un univers particulier. On ne rencontre pas beaucoup d’académiciens. Les gens de la boxe n’ont pas d'ancrage, et ils vont là où est l’argent. Si tu recherches de la loyauté, tu es mieux de t’acheter un chien. La boxe, c’est business.

Ce sport procure les plus grandes joies et les plus grandes déceptions. Tu es aussi bon qu’à ton dernier combat. Un héros ou un zéro. Tu gagnes bien ta vie ou tu crèves de faim. La victoire, c’est la clé.

Moi, ça me plaît. C’est mon monde, ma grande passion.

Alexandra Croft marche dans la neige avec son chien.

Alexandra Croft

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Mon cas est particulier. J’avoue. Je ne connais pas de fille de 15-16 ans qui rêve de devenir promotrice de boxe. Moi, oui. Je rêvais de travailler dans l’industrie depuis mon adolescence, du temps où j’allais voir Stéphane Ouellet, à ses débuts, au Saguenay.

Quand il a perdu contre Dave Hilton en 1998, j’en ai pleuré. C’est à ce moment bien précis que j’ai compris : ce sport-là me touchait déjà droit au coeur.

La porte s’est ouverte pour moi trois ans plus tard lorsque j’ai mis sous contrat Jean-François Bergeron, un poids lourd.

J’étais devenue gérante. À 24 ans.

La porte s'est ouverte, mais ce n’était pas comme je le pensais. Ce n’est pas un milieu évident.

J’ai sûrement déjà entendu des platitudes à mon sujet au début, mais je ne m'en rappelle pas. Ça n’a pas dû me toucher. Moi, j'essayais seulement de faire ma place.

C'était quand même drôle, une fille aussi jeune avec des poids lourds. J’avoue. Je parlais anglais à moitié. J'arrivais du Saguenay. Mes lunettes étaient roses. J’avais un front de bœuf.

Si je connaissais ça? Je ne connaissais rien. Mais je voulais apprendre, j'étais assoiffée.

J’ai décroché un premier contrat avec le promoteur new-yorkais Cedric Kushner pour une série de combats de poids lourds au Nevada, les Heavy weight heroes, diffusée sur la grande chaîne de télévision américaine FOX.

Le premier combat de Jean-François, pour moi, c’était aussi important qu’un combat de championnat du monde. C’était à Las Vegas, à l’hôtel Paris. Je m’investissais à 200 %. Parce que j’avais l’âge que j’avais, avec mon bagage et mes rêves.

Comme gérante à l’époque, par souci d’économie, j’allais reconduire les partenaires d’entraînement au gym, puis je les ramenais à l’hôtel. Imaginez : des poids lourds dans une petite Cabriolet. Ma voiture penchait d’un bord.

Quand tu es gérant, tu dois t’assurer que ton boxeur monte dans le ring, tu règles souvent ses problèmes personnels. C’est beaucoup de gestion et de logistique. Disons que c’est un travail qui demande de la patience et de la compréhension.

Par la suite, j’ai mis sous contrat un autre poids lourd, Patrice L’Heureux, qui a participé à la même série de combats.

Au début de 2004, ma vie change : Yvon me donne rendez-vous rue Saint-Laurent pour me présenter son projet. Il veut lancer sa propre compagnie de promotion. Une idée de génie.

C’est là qu’est né GYM, le Groupe Yvon Michel avec Yvon, Bernard Barré et moi. Yvon voulait que je sois directrice des communications.

Il m'a donné mes premières parts dans l’entreprise : 5 %. J'avais 28 ans. C'était le plus beau jour de toute ma vie.

Honnêtement, j'avais vraiment le sentiment qu’il y avait un océan au-dessus de ma tête et que je pouvais participer à quelque chose de grand.

Ça fait 16 ans maintenant. J’ai aujourd’hui 36 % des parts.

Alexandra Croft est assise à son bureau de travail.

Alexandra Croft

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

GYM, c'est une entreprise bicéphale, à deux cerveaux.

Yvon, lui, s'occupe de la boxe à 100 %. Il est le drapeau et le porte-parole de l’entreprise. Il est le président. Moi, je m'occupe du déroulement des événements dans les amphithéâtres, comme le Centre Bell, le Centre Vidéotron ou le Casino. Je supervise les mises en vente, les billetteries, le volet promotion, production, les commanditaires. Je gère la comptabilité. Je m’occupe de faire rouler le bureau au quotidien avec nos équipes de travail.

Je participe aussi aux différents congrès (dans le jargon, on appelle ça des conventions). J’arrive justement du Japon pour celui de la WBO. Sur la scène internationale, je suis d’ailleurs beaucoup plus connue qu'ici.

Ma place, je ne l'ai pas volée.

Mais c’est sûr que, pour moi, à l’époque, le poste de directrice des communications représentait un gros défi. Disons que je n’étais vraiment pas la meilleure. J'étais aussi malheureuse parce que, moi, je voulais organiser des trucs. Je voulais être DANS la game.

Même le chroniqueur Réjean Tremblay a déjà dit que j'étais la pire relationniste qu’il n'avait jamais rencontrée de toute sa carrière. Je lui répondais : « Tu as raison. » Je n’avais pas d'affaire là. Mais c'était, pour moi, l’occasion de rester dans l’univers de la boxe. Il fallait que je la saisisse.

Je ne suis pas folle. Je ne me suis pas obstinée. J'aurais fait n'importe quoi pour faire partie de l’aventure. J'aurais peint les murs s’il l’avait fallu.

Au fil du temps, j'ai pris plus de responsabilités. Je me suis rendue indispensable. J'ai dessiné ma place, je l’ai inventée.

Les débuts de GYM ont été très difficiles. On n’avait pas une cenne. Une époque où nous n’avions pas accès aux banques et au crédit. Nous avons hypothéqué nos maisons plus d’une fois.

On a vécu des bouts vraiment durs. On a payé des boxeurs très chers juste pour rester en vie, pour donner de l'oxygène à l’entreprise.

En affaires, ça prend des liquidités pour payer les comptes. Quand tu organises un événement, tu paies tous tes comptes, mais tes revenus, des fois, tu les reçois 12 mois plus tard. Ton Pay-Per-View rentre quatre mois plus tard.

Oui, ça peut être insécurisant, mais pas quand tu as 30 ans.

Et puis, c’est notre argent, pas celui des autres. On s'appartient. C'est tellement un beau sentiment. L’accomplissement, la liberté. C'est le fun parce que tu te regardes dans le miroir, puis tu es fière.

C’est juste qu’à un moment donné, tu espères que les temps durs vont finir. Parce que tu ne veux pas faire autre chose dans la vie non plus. Tu veux que ça marche.

Alexandra Croft regarde par la fenêtre.

Alexandra Croft

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

On a frôlé la catastrophe plusieurs fois. Sur le bord du précipice. À une défaite de fermer les livres. À un coup de poing de tout voir basculer.

C’est arrivé au combat de Jean Pascal contre Adrian Diaconu en 2009. Il fallait absolument que notre boxeur, Jean, gagne pour que l’entreprise reste à flots. Mais pendant le combat, son épaule est sortie de son socle. Il boxait d’une seule main. Yvon était blanc comme un drap.

Mais Pascal a finalement gagné. Quel soulagement!

Puis, quatre ans plus tard, il y a eu un autre combat crucial. Adonis Stevenson affrontait Chad Dawson pour le championnat du monde. Il fallait absolument qu’Adonis batte l’Américain, sinon on n’avait plus de compagnie. Adonis l’a envoyé au tapis au tout premier round. Victoire par K.-O.

Tout le monde pleurait sur le ring. Même Michael Buffer, le célèbre annonceur américain, avait les yeux dans l’eau. Il y avait juste trop d’émotions autour de lui.

C’est arrivé aussi qu’Yvon m'appelle pour me souhaiter bonne année le 1er janvier en disant : « Peut-être que cette année on va être obligé de se trouver des jobs. » Ouf.

Quand tu vis ça, il n’y a pas grand-chose qui t'ébranle en affaires par la suite. Après ça, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent.

On est des survivors , Yvon et moi. Je mets toute ma confiance en lui, il met toute sa confiance en moi. On a duré et traversé vents et marées, même si des gens ont voulu nous séparer plus d'une fois. Ça s’est produit dans les moments où on avait l’air plus vulnérable.

On a voulu tirer avantage de la situation en disant à Yvon : « Hé! Viens avec nous. On va t’en donner, un salaire! Tu peux décider tout ce que tu veux, mais tu n'amènes pas Alexandra, par exemple. »

Je n'ai jamais eu à réagir à ça parce que je l'ai toujours su deux mois plus tard. Ça m’a peut-être écorchée en l’apprenant parce que je sais qui a voulu faire ça. Mais il n’y a personne qui va nous séparer. J’en ai la conviction.

Yvon me dit souvent que nous sommes Bon Cop, Bad Cop. Ce n’est pas évident de jouer le bad cop, mais si c’est ce que ça prend, je l’accepte. Ça me va bien.

Il faut dire que je ne fais pas de courbettes. Je n'ai pas la langue dans ma poche. Je suis rarement en représentation.

Les gens qui me détestent et ceux qui m'aiment autant, c'est pour cette même raison.

Alexandra Croft caresse son chien en souriant.

Alexandra Croft

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Il y a une femme, très connue dans le milieu de la boxe, une promotrice américaine qui s’appelle Kathy Duva. Elle est la présidente de Main Events.

Elle est derrière la carrière d’Arturo Gatti, de Lennox Lewis, d’Evander Holyfield, de Sergei Kovalev, entre autres. Je n'ai pas d'idole, mais elle est certainement un modèle.

Kathy Duva sait par où je passe, et je sais par où elle est passée.

À l’époque, quand on était invité dans des galas à l’étranger, on avait des billets dans les gradins. Kathy Duva, je la voyais s’asseoir première place au centre, première rangée. Ça m’impressionnait beaucoup. Ça me faisait rêver. Elle était pour moi synonyme d’un grand accomplissement.

Il y a beaucoup de monde qui me dit qu’elle n’a pas d’affaire là, mais ces gens-là n’oseraient jamais lui dire. De toute façon, elle n’en a rien à cirer. Là-dessus, on se ressemble. Et on se respecte.

À moi non plus, on n’a jamais osé m’adresser de commentaires désobligeants.

Moi, ce que je reçois comme commentaires, c’est tout le contraire. J’étais sur le ring après la dernière victoire d’Eleider Alvarez. Après coup, Michael Buffer m’envoie un texto : « Je te vois sur ESPN, tu es tellement belle! Je vous aime tous et j’ai hâte de vous revoir. Bravo! Belle victoire! »

Parce que je vais vous dire, si j’ai l’air d’une carte de mode aux galas de boxe, ce n’est pas pour en mettre plein la vue. Non. Une soirée de gala, pour GYM, c’est gros, c’est spécial. C’est l'aboutissement de tellement de travail. Alors, on profite du moment.

Quand j’arrive à un gala de boxe, je veux être impeccable. On se met beau. On fait partie de l'équipe. On s’en va se battre. On s'en va à la guerre. On est dans l'émotion vive. C'est notre vie.

Personne ne peut acheter l’émotion qu’on vit ces journées-là. Même Yvon me parle de son suit un mois et demi avant.

Toutes ces émotions qu'on vit, les victoires, les projets qu'on monte, ça vaut plus que de l'argent. Même quand je faisais seulement 30 000 $ par année, j'étais aussi heureuse qu’une millionnaire.

Ma valeur n’est pas dans mon compte de banque.

Alexandra Croft sourit en marchant dans la neige.

Alexandra Croft

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Pour tout vous dire, ce qui m’ébranle, ce ne sont pas les commentaires qui peuvent être faits dans mon dos ou l'opinion que les gens peuvent avoir de moi. Ce qui m'ébranle, c'est la victoire et la défaite.

Quand on gagne, je ne dors pas de la nuit suivante. Je pense au prochain combat et à toutes les répercussions que cette victoire peut avoir sur nous. Je flotte et j’ai des papillons.

Souvent, on sous-évalue les effets d’une victoire. Quand Eleider Alvarez est devenu champion du monde, ça a changé beaucoup de choses. On a pu conclure une entente avec Top Rank pour Artur Beterbiev. Oscar Rivas a pu avoir un gros contrat. Ça a fait boule de neige.

À l’opposé, la défaite peut faire tellement mal. Parfois, ça ne pardonne pas. Parfois, c'est long avant que tu aies ta deuxième chance. Ça nous force à reprendre tout le travail. Essayer de rebâtir, c'est décourageant. C'est dur sur le moral. C’est dur sur les partenaires, la perception. Quand ça se met à mal aller, que tu te lèves le matin et qu’on te critique dans le journal.


L’accident d’Adonis Stevenson a été terrible pour lui. Ça a été terrible aussi pour l’équipe, pour moi. Ça m’a pris six mois à m’en remettre.

C'est un cauchemar qu'on a vécu et c’est digne d'une scène de film que personne ne pourrait écrire.

Quand on est arrivé à l'hôpital, on était six autour de la civière. Yvon m’a dit : « Dis-lui adieu. »

J’étais dévastée. Tu as préparé un super gala, tu t’en vas en championnat du monde, au Centre Vidéotron, ton show est vu partout dans le monde en direct. C'est cool. Tu te gonfles de ça.

Il y a des accidents qui arrivent comme ça à d'autres promoteurs et tu te dis :« Moi, si ça m'arrivait, c'est sûr que je ne ferais plus de boxe. Jamais de toute ma vie. Je ne pourrais plus continuer. »

Puis, ça t'arrive.

Et là, tu y penses. Tu te dis : « Si Adonis meurt, ce sera catastrophique. Ce sera une tragédie pour sa famille, ses enfants, le monde de la boxe. S’il meurt, on meurt aussi. Par la bande. »

Quand il s'est réveillé, on ne savait pas comment il allait s'en sortir.

Ça a été long. Deux fois, on s'est fait dire qu'il allait mourir.

C'était Noël.

C'était l'enfer.

Tu te remets en question. Ça brasse beaucoup d'émotions.

Mais la vie continue. Il y en a d'autres qui ont besoin de toi. Marie-Ève Dicaire devenait championne du monde, Eleider avait son combat en février. Il faut que ça continue parce que c'est un accident. Un accident de travail.

La boxe est un sport dangereux. Il y a des risques. Tout le monde est consentant. On le sait, mais on l’oublie. On ne veut pas les voir, les risques. Jusqu'à ce qu’un accident se produise.

Ajoutez à ça les bêtises qu’on me rapportait sur les réseaux sociaux. Il y a des gens qui ont écrit : « Meurs! Crève! » C'était épouvantable.

C’est pour ça que je ne suis pas sur les réseaux sociaux. C’est une façon de me protéger des commentaires haineux. C'est une façon de rester forte, de rester ancrée.

Adonis s’en est sorti. Nous aussi.

Alexandra Croft sourit.

Alexandra Croft

Photo : Radio-Canada / Myriam Lafrenière

Quand je suis avec mes amis, je parle rarement de boxe. J'en parle rarement à ma famille. Je me protège et je les protège aussi.

La boxe, ça se passe ici, rue de la Commune, dans le Vieux-Montréal, chez GYM, avec Yvon, Bernard, Julie, Abraham et mon chien Sissi.

Aujourd’hui, on a un chiffre d’affaires de cinq millions. Ça a déjà été plus, mais ça va bien. Nos boxeurs sont millionnaires.

Je suis fière de mon parcours et je suis impatiente de vivre la suite!

Propos recueillis par Diane Sauvé