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Illustration d'un athlète qui reprend son souffle dans un vestiaire

Athlètes en quête d’équilibre

Est-il possible d’avoir un mode de vie sain en tant qu’athlète de haut niveau? Peut-on aspirer aux plus grands honneurs sans sacrifier un peu de sa santé mentale?

À première vue, ça semble complexe, voire impossible. À travers les entraînements, les compétitions, le voyagement et les blessures, l’équilibre des athlètes est fragile et ne tient souvent qu’à un fil.

Cinq d’entre eux ont bien voulu s’ouvrir sur leur expérience et sur la façon dont ils définissent leurs limites : l’haltérophile Maude Charron, médaillée d’or olympique à Tokyo, Valérie Grenier, qui vient de savourer sa première victoire en Coupe du monde de ski alpin, le gymnaste René Cournoyer, la rameuse Marilou Duvernay-Tardif et le nouveau retraité du biathlon Jules Burnotte.

Voici leurs témoignages.

Elle tient une barre eu bout de ses bras

Maude Charron a remporté l'or à Tokyo

Photo : Getty Images / AFP/Vincenzo Pinto

Maude Charron

La médaille d’or que j’ai gagnée à Tokyo est dans mon salon, mais je ne la regarde presque jamais. Des fois, j’essaie même de me dire qu’elle n’existe pas.

Ce n'est pas que je ne suis pas fière de l'avoir, au contraire. Mais pour moi, c'est du passé. Les Jeux de Paris, c’est une nouvelle histoire. Et je n’ai pas envie de me mettre de pression supplémentaire.

Les gens me reconnaissent depuis que je suis championne olympique. À Rimouski, on m’arrête encore pour me féliciter. Je sais que les gens s'attendent à ce que je gagne de nouveau.

Par contre, ce que les gens ne savent pas nécessairement, c’est que je compétitionne maintenant dans une nouvelle catégorie de poids, avec de nouvelles adversaires. Tout est nouveau. Ma catégorie des 64 kg, dans laquelle j’ai gagné aux Jeux olympiques, n'existe plus. Si je voulais aller à Paris en 2024, je n'avais pas le choix de changer de catégorie : monter avec les 71 kg ou descendre avec les 59 kg. J’ai choisi les 59 kg.

Au début, j’avais peur d'avoir faim tout le temps parce que je dois manger moins que ce dont mon corps a besoin. Avant, dans ma catégorie des 64 kg, je faisais attention à ce que je mangeais, mais je ne calculais pas. De recommencer à calculer, ça me faisait un peu peur. Le corps s’adapte toutefois mieux qu’on pense.

Elle tient une barre sur ses épaules

Maude Charron aux Jeux de Tokyo

Photo : Getty Images / Chris Graythen

Avant d’être haltérophile, j’ai fait de la gymnastique et même du cirque. À l’époque, je n’avais aucune connaissance en nutrition. Dans des sports artistiques comme ceux-là, il y a une grande culture de finesse et de minceur. Des entraîneurs m’ont déjà dit que j’étais trop grosse et que je devais perdre du poids.

On me demandait de perdre 9 kg (20 lb), alors que je pesais déjà 52 kg (115 lb). Mais on ne me disait pas comment le faire. La solution que j’avais trouvée par moi-même, c’était de ne pas manger. Je me disais : Moins je mange, plus je vais être petite. Je sautais des repas, je ne mangeais presque pas. Apprendre à aimer son corps dans un environnement comme celui-là, c'est pratiquement impossible.

Quand je me suis tournée vers le CrossFit quelques années plus tard, mon poids a grandement augmenté. Je suis passée de 52 kg à 66 kg. Dans le miroir, c'est un autre corps complètement que je voyais.

J'ai commencé à voir des spécialistes en nutrition et j'ai compris l'importance de manger. Ton corps, c’est comme une voiture. La nourriture, c’est le carburant que tu mets dedans. Ton corps a besoin de bonnes choses pour fonctionner.

Aujourd’hui, en haltérophilie, je dois me peser chaque matin, tandis qu’avant, j'essayais d’éviter de le faire le plus possible. Avec les connaissances que j’ai acquises, j’ai développé une meilleure relation avec mon corps. J’ai appris à l’aimer et à arrêter de le juger.

Mes 59 kg, ce sont avant tout des muscles. Et les muscles pèsent plus que la graisse. Quand tu sais ça, tu comprends que, finalement, prendre du poids, ce n'est pas une mauvaise chose, au contraire. C'est avec ce poids-là que je suis capable de lever des charges incroyables à l'entraînement et en compétition.

En tant que fille, c’est souvent difficile de voir le chiffre augmenter sur le pèse-personne à cause des standards de beauté qu’on voit partout. Mais quand tu réalises ce que ton corps peut faire, tu finis par accepter cette prise de masse et être fière de tes muscles.

Elle tente de soulever une barre vers ses épaules

Maude Charron

Photo : Getty Images / Chris Graythen

J’ai aussi une meilleure relation avec la nourriture. Maintenant, j'aime manger et j’ai hâte de faire mes recettes. Ma collation préférée, c’est du yogourt à la vanille avec des copeaux de chocolat noir. Ça goûte la crème glacée trempée dans le chocolat et ça calme mon envie de sucre pour toute la journée.

Pour un athlète de haut niveau, c’est extrêmement important d’être bien entouré et informé. Notre corps est notre outil de travail et on doit en prendre soin. Quand on pratique un sport avec des catégories de poids, je pense qu’on est plus à risque de développer un trouble alimentaire parce qu’on doit suivre notre poids constamment et calculer tout ce qu’on mange.

D’un autre côté, on est suivis rigoureusement par des professionnels. Dans d’autres sports où il n’y a pas autant de suivi, est-ce que les athlètes savent réellement comment bien s’alimenter?


Il n’y a pas de recette unique pour tous. Chaque athlète a des besoins différents, pas seulement en nutrition. Avec le temps, je suis parvenue à mieux cerner mes propres besoins pour garder un équilibre dans ma vie.

C’est d’ailleurs pourquoi j’ai toujours choisi de m’entraîner chez moi, à Rimouski. Des gens m’ont dit que l’idéal était que je déménage pour m’entraîner avec l’équipe nationale et un entraîneur. Mais leur idéal n'est pas nécessairement mon idéal à moi. Quand je suis chez moi, je me sens calme et détendue. Passer du temps en nature et être avec ma famille et mon chien, ça m’aide beaucoup dans ma paix intérieure. Et mes performances sont meilleures quand je m’entraîne à la maison.

Qu’est-ce qui est le plus important: faire plaisir aux autres ou se faire plaisir à soi-même? Au bout du compte, c’est moi qui les lève les poids.

Ce dont je suis le plus fière quand je regarde mon parcours, c’est de ne pas avoir fait comme tout le monde. J'ai choisi un chemin atypique, qui était mon chemin parce que moi, j'avais des rêves à accomplir et j'avais des objectifs. Je l'ai tout le temps fait dans le but de ne rien regretter. Et aujourd’hui, je ne regrette rien.

Elle exulte après sa descente

Valérie Grenier

Photo : Getty Images / Christophe Pallot/Agence Zoom

Valérie Grenier

C’est la fin de la première manche du slalom géant. À ma grande surprise, je suis première. J’ai mal entamé ma descente, mais j’ai réussi à me ressaisir à temps. Je me dis que la suite sera difficile : je vais devoir partir dernière et j’aurai de la pression pour rester en tête. Pourtant, c’est tout le contraire.

Dans l’aire d’attente entre les deux manches, rien ne laisse croire qu’on est en pleine Coupe du monde. Sur le rythme de Fergalicious, je ris en dansant avec mes coéquipières. Je ne pense pas à la course. Je me sens bien.

Pour la première fois de ma vie en Coupe du monde, je suis la dernière à m’élancer. Et pourtant, au moment d’entamer ma descente, je me sens calme et en confiance. Comme si c’était exactement là que je devais être à ce moment précis.

Une skieuse accroupie dans un virage

Valérie Grenier

Photo : Getty Images / AFP/Pierre Teyssot

Je parcours la deuxième manche sans penser à rien d’autre qu’à skier. Mes mouvements sont fluides. Je maîtrise la situation. Quand je franchis finalement la ligne d’arrivée, j'aperçois la lumière verte. Je ne peux me retenir de lâcher un cri de soulagement. Puis, c’est l’état de choc. Ce n’est que lorsque mes coéquipiers me rejoignent pour célébrer ma victoire que je comprends que ce qui est en train de se produire est bien réel.

J’attends ce moment depuis tellement longtemps. Enfin, je peux le savourer.


J'ai toujours été passionnée par le ski. Dès que j’ai commencé les courses à 7 ans, je rêvais des Jeux olympiques et du podium en Coupe du monde. Dans mes plus vieux souvenirs, je croyais déjà en ce rêve. Je tenais tellement à le réaliser que j’ai toujours été extrêmement exigeante envers moi-même.

Jusqu'à tout récemment, chaque fois que je pensais à ma carrière, j'étais déçue. À 26 ans, je trouvais que je n'avais pas accompli grand-chose. Je regardais les autres skieuses de mon âge qui avaient gagné des médailles en Coupe du monde et je me disais que je ne valais pas beaucoup.

En 2019, je me suis rapprochée du podium comme jamais dans ma carrière. Je sentais que j’étais près d’atteindre mon rêve. Puis, le 6 février, mon monde s’est écroulé.

Pendant une descente d’entraînement aux Championnats du monde à Are, en Suède, j’ai été victime d’une lourde et douloureuse chute. Un accident qui m’a causé une quadruple fracture de la jambe droite et qui m’a tenue à l’écart des pentes pendant plus d’un an.

L’attente était interminable. L’incertitude était invivable. Mais je savais que j’allais tout faire pour revenir.

Après des mois de rééducation, c’est à Zermatt, en Suisse, que j’ai décidé avec mon entraîneur Laurent de recommencer la vitesse. J’étais super excitée, je me sentais bien. J’ai commencé à descendre, puis quand j’ai atteint la partie à pic du parcours, j’ai figé. J’étais incapable de continuer. Mon corps était prêt; ma tête ne l’était pas. Pour la première fois de ma vie, j’avais peur.

Je ne me sentais plus moi-même. J’ai vécu des moments de tristesse et de solitude comme jamais auparavant. Je perdais espoir parce que j’avais l’impression de reculer plutôt que d’avancer.

Pendant des mois, j’ai été frustrée de perdre du temps et de ne pas savoir quand j’allais retrouver mes repères. Mais s’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est d’arrêter de compter le temps.

La patience a payé.

Pour commencer l’année 2023, j’ai décroché ma première victoire en Coupe du monde à Kranjska Gora, en Slovénie. Quel soulagement! J’avais travaillé tellement fort avec mon équipe pour y arriver. J’ai compris que ce que j’avais dû affronter dans les dernières années, aussi éprouvant que ça avait pu être, m’avait menée jusqu’ici. Rien n’arrive pour rien.

Une skieuse souriante dans la zone d'arrivée après sa descente

Valérie Grenier

Photo : Getty Images / AFP/Pierre Teyssot

D’avoir perdu ce que j’aime le plus au monde pendant aussi longtemps, ça m’a permis d’encore plus l’apprécier. Au fond de moi, je sais que je suis née pour être une skieuse. Chaque jour, je suis reconnaissante de la vie que j’ai.

Ma relation avec moi-même est beaucoup plus saine. Je ne me compare plus aux autres. Je sais maintenant que tous les athlètes suivent des chemins différents. Quand je repense aux épreuves que j’ai dû surmonter, je me dis que ce que j’ai accompli, ce n’est pas si mal au fond. Et je suis fière de moi.

Il m’aura fallu des années pour retrouver le niveau que j’avais et ne ressentir aucune peur. Mais aujourd’hui, je peux dire que ça en a valu la peine. Parce que les leçons que j’ai tirées et ce que j’ai appris sur moi-même, ça vaut plus que tous les podiums et les titres de championne.

L’atteinte de l’équilibre, c’est une quête continuelle et je n’ai certainement pas trouvé la recette parfaite. Mais j’ai appris à être patiente. J'ai appris à être indulgente et bienveillante envers moi-même. J’ai appris à me donner une chance. Et pour moi, ça vaut de l’or.

Il lève les bras en triomphe

René Cournoyer

Photo : Getty Images / Patrick Smith

René Cournoyer

Quand je rencontre des jeunes pendant mes conférences dans les écoles, voici l’image que je leur donne pour leur expliquer mon concept de l’équilibre. Un grand plateau constitué de trois pointes : le sport, les études et la famille. Au milieu, il y a un point qui tient le plateau en équilibre. Dès qu’une pointe est plus lourde qu’une autre, ça crée un débalancement. Et c’est la santé mentale qui devient à risque.

C’est au cégep, quand j’étudiais en sciences de la nature, que j’ai commencé à comprendre ce qui constituait mon équilibre. En préparation des Jeux de Rio, mon entraîneur et moi avions décidé d’augmenter considérablement mon temps d’entraînement et de réduire mon nombre de cours.

Résultat : la qualification olympique a été la pire compétition de ma vie et mes résultats scolaires ont chuté.

On a dû revoir le plan. Tout était concentré sur ma performance et ça ne fonctionnait pas pour moi. Quand j’étudiais moins, c’était plus facile de reporter ce que j’avais à faire, alors que d’avoir un horaire plus chargé me poussait à être plus discipliné et autonome. Quand j’ai retrouvé un horaire de cinq cours, mes performances en gymnastique se sont améliorées et j’ai même obtenu la meilleure note du cégep en chimie.

Oui, étudier est plus exigeant sur le plan cognitif. Mais j’ai constaté que, quand j'arrivais à l'entraînement, j’étais dans de meilleures dispositions pour me dévouer entièrement à mon sport.

Avec le temps, j’ai réalisé que de passer des heures chaque semaine à répéter la même chose jusqu'à ce que ce soit parfait n’était pas la solution. Si c’est parfait à l’entraînement, ça risque de ne pas l’être en compétition parce que je vais vouloir reproduire ce que j’ai réussi. Plutôt que de m’accrocher à une performance dans l’avenir, j’ai appris à me mettre dans un bon état d'esprit en vue d'une compétition.

Notre état quotidien, je le vois comme une partie de cartes. Tu ne sais jamais sur quelle main tu vas tomber. Un jour, ce sera le stress, un autre, la fatigue, ou encore une blessure. Alors je me demande toujours : Qu’est-ce que je peux faire aujourd’hui avec ce que j’ai?

Quand j’arrive en compétition, je me dis que j’ai humainement fait tout ce que je pouvais chaque jour avec ce que j’avais. Ça enlève la pression de devoir être parfait tout le temps. Ensuite, je peux juste me faire confiance.

Il se tient en équilibre à l'horizontale avec des anneaux

René Cournoyer en action aux Jeux panaméricains de Lima, en 2019

Photo : Getty Images / Buda Mendes

En 2021, je me suis finalement qualifié pour les Jeux olympiques de Tokyo, tout en étudiant à temps plein à l’université en physiothérapie.

Je voulais atteindre le niveau olympique, mais jamais les Jeux olympiques. Je me disais que, même si ça n'arrivait pas, j'aurais eu du plaisir et vécu tellement d’autres choses. C’est en ne visant pas les Jeux olympiques que j’ai réussi à m’y rendre.

Le parcours olympique, c’est pour soi. La médaille ou la performance olympique, c’est pour les autres. Les gens vont se souvenir de ta médaille, mais ne se souviendront pas de ton parcours. C’est drôle à dire, mais plusieurs athlètes ont gagné des médailles et ne peuvent aujourd’hui dire dans quelle épreuve. La médaille, c’est juste la cerise sur le gâteau.

Même si je me blessais demain et si je ne pouvais plus faire de gymnastique de ma vie, je serais satisfait de mon parcours, parce que j’ai appris à l’apprécier tout au long. Ma performance à Tokyo était loin d’être optimale, mais je ne changerais rien. Parce que je ne serais pas la personne que je suis aujourd’hui sans les échecs et les blessures. Tout ça, ça fait partie de moi.

Une athlète de dos porte son embarcation sur ses épaules

Marilou Duvernay-Tardif

Photo : Instagram : Marilou Duvernay-Tardif

Marilou Duvernay-Tardif

Le Super Bowl de 2020 a tout changé pour moi. C’est le moment où j’ai enfin trouvé un équilibre dans ma carrière sportive. Et pourtant, je suis bien loin d’être une joueuse de football professionnel.

À mes débuts en aviron, j’étais très rigide envers moi-même. Je ne me laissais aucune chance. Cela a également été le cas pendant les 13 années où j’ai pratiqué la gymnastique, de 3 à 16 ans. Les Jeux olympiques ont toujours été mon rêve, mais ce n’est pas en devenant gymnaste que j’allais l’atteindre. Il faut dire que je mesure quand même 1,83 m (6 pi)…

Pour moi, être la meilleure athlète possible, c’était de tout faire en fonction de mon sport. Je me suis rendue à un point tel que je n’aimais plus faire de l’aviron. Je trouvais que ça me privait de faire d’autres choses que j’aime. C’était devenu lourd. Oui, j’avais encore le rêve d’aller aux Jeux, mais je n’en retirais plus de plaisir.

En décembre 2019, après le temps des Fêtes, je suis partie retrouver mes coéquipières à Victoria, où l’équipe est centralisée. Les semaines suivantes s’annonçaient intenses, car c’était le début des sélections en vue des Jeux olympiques de Tokyo. Notre horaire était très chargé. C’est pendant cette même période que mon frère Laurent s’est qualifié pour le Super Bowl.

Je ne savais pas quoi faire. J’y vais ou je n’y vais pas?

Je me voyais mal partir en plein milieu des sélections, passer le week-end à Miami et revenir pour l’entraînement le lundi matin. Mais toute ma famille y serait. J’ai parlé à mon entraîneur en chef et il m’a dit de prendre la décision pour moi. Au fond de moi, je savais que je le regretterais si je n’y allais pas.

J’ai finalement fait le choix de m’y rendre. Ç’a été une fin de semaine inoubliable. Faible en sommeil, mais riche en émotions.

Des femmes prennent une photo de groupe dans les gradins d'un stade de football

Marilou Duvernay-Tardif (en haut, troisième à partir de la gauche) au Super Bowl en février 2020

Photo : Instagram : Marilou Duvernay-Tardif

Quand j’ai repris l’entraînement à mon retour, mon entraîneur est venu me voir et m’a dit : Je ne t’ai jamais vu ramer aussi bien et attaquer autant. Qu’est-ce qui a changé?

Mon sourire me trahissait. J’étais tellement heureuse et remplie d’amour d’avoir pu vivre ce moment avec mes proches, et je ressentais une énorme fierté pour mon frère. J’étais encore sur mon petit nuage.

Aujourd’hui, je sais que si je n’y étais pas allée, la semaine d'entraînement qui aurait suivi aurait été extrêmement difficile parce qu’émotionnellement, j’aurais ressenti un grand vide. J’aurais été triste d’avoir manqué cette expérience qui n’arrive qu’une fois dans une vie. C’est à partir de ce moment-là que j’ai réalisé que la façon dont je me sens mentalement transparaît énormément dans mes performances. Alors, j’ai dû revoir les décisions que je prenais.

Une chose qui n’a pas changé, c’est le nombre d’heures que je consacre à l’aviron. J’ai toujours aimé m’entraîner et je savais que le problème n’était pas là. Mais c’était tout ce qui est autour. J’ai travaillé avec un préparateur mental et une psychologue pour comprendre quelle est la meilleure façon pour moi de récupérer.

J’avais la croyance que je ne devais absolument rien faire. Je me disais que je devais rester couchée dans mon lit toute la journée pour permettre à mon corps de regagner de l’énergie au maximum. Ce qu’on a compris ensemble, c’est que je suis quelqu’un qui récupère beaucoup plus quand je fais des activités qui me remplissent de bonheur, que ce soit passer du temps avec ma famille, faire de la randonnée, du camping ou du ski de fond. 

C’était contre-intuitif pour moi au départ parce que je ne m’étais jamais donné le droit de le faire. Maintenant, quand je reviens d’un week-end d’aventures, j’arrive le matin et je suis prête à attaquer ma semaine. C’est le jour et la nuit.

Sur une plage, elle sourit en plaçant ses mains à l'horizontale sous son visage

Marilou Duvernay-Tardif

Photo : Instagram : Marilou Duvernay-Tardif

Mon côté compétitif m’a amenée à m'imposer de grandes attentes, et j’ai toujours voulu y répondre. Les succès que mon frère a eus m’ont fait réaliser que c’était possible. Mais ça m’a également poussée à vouloir me rendre aussi loin que lui dans mon propre sport.

Chaque fois que je disais que mon but était d’aller aux Jeux olympiques, ça m’apportait un énorme stress. Je voyais que mon entraîneur y croyait, mais moi je n’y croyais pas. À l’approche d’une compétition, je n’arrivais pas à dormir et je ne mangeais presque pas. Je vivais énormément d’anxiété. Je pleurais avant mes courses tellement j’étais stressée. J’aimais m’entraîner, mais je n’aimais pas compétitionner.

Je me suis beaucoup penchée sur la question : Pourquoi je le fais?

Je ne pouvais pas le faire parce que mon frère avait réussi. Je ne pouvais pas le faire pour répondre aux attentes des autres. Il fallait que je le fasse pour moi.

Souvent, j’ai l’impression d’être comparée à mon frère. Mais je crois que lorsque tu te sens jugée par les autres, des fois, c’est parce que toi-même tu te juges et que tu l’extériorises.

Dans ma famille, je ne me suis jamais sentie jugée, seulement soutenue. Dès qu’il a l’occasion, mon frère reconnaît tout le travail que je fais et me rappelle que nos sports sont différents.

J’ai appris à trouver du plaisir dans la compétition et, tranquillement, je me détache de ce que mon frère a accompli. Les Jeux olympiques, c’est ce que je veux faire, et c’est moi qui l'ai choisi.

Aujourd’hui, je sais où je m’en vais. Et je trace mon propre chemin.

Il reprend son souffle

Jules Burnotte

Photo : Getty Images / Al Bello

Jules Burnotte

Il y a quelques jours à peine, j’ai officiellement pris ma retraite du biathlon. Depuis, je ne porte plus ma montre de sport, je ne calcule plus mes temps ou la distance que j’ai parcourue. Ce qui est ironique, c’est que je fais autant de ski de fond qu’avant. Mais cette fois, je n’ai plus d’obligations. Je le fais pour moi, rien de plus.

Je n’ai pas choisi le biathlon. Je voulais plutôt faire du ski de fond quand j’étais jeune, mais comme le club de biathlon était plus près de chez nous, c’est là que mes parents m’ont inscrit. J’ai toujours été bon en sport et j’avais du potentiel. C’est ce qui m’a poussé à continuer. Plus j’avançais, plus les portes s’ouvraient. Jusqu’au jour où celles des Jeux olympiques de Pékin se sont ouvertes à moi.

Dans mon entourage, les personnes qui m’imaginaient aux Jeux olympiques étaient peu nombreuses, et j’avais peine à les croire. Pour moi, et pour plusieurs, je ne correspondais pas à l’image qu’on se fait d’un athlète olympique. Il y avait comme un fossé entre ce monde et le mien.

On m’a souvent reproché d’être trop éparpillé, de faire trop de choses en même temps. J’ai souvent été plus heureux et plus efficace quand je pratiquais le biathlon en plus d’étudier, d’avoir un petit emploi ou de m’engager socialement. Je n’ai jamais voulu n’avoir que le sport dans ma vie. C’était ma façon de garder un équilibre.

J’ai refusé de m’expatrier en Alberta, où est centralisée l’équipe canadienne. Pour moi, mon bien-être passe par Sherbrooke, la ville où j’ai grandi et où se trouvent ma famille et mes amis, et j’ai toujours fait mes entraînements au Québec. Il peut y avoir des visions très strictes et fermées de l’investissement dans le sport. Il reste qu’on ne peut pas voler des résultats, il faut bel et bien travailler pour les obtenir.

Certains parlent de sacrifices. Moi, j’ai fait des choix. J’ai choisi le modèle qui était le mieux pour moi. On n’a pas tous à passer par les mêmes peines, et le dévouement peut prendre différentes formes. Qui peut juger à la place d’un athlète que ses efforts sont insuffisants pour les résultats obtenus?

Qui a raison? Quelle est la meilleure façon de faire?

Avec le temps, j’ai compris qu’il y avait plus d’un type d’athlète et qu’il y avait plusieurs chemins différents pour arriver au même endroit. Nombreux sont ceux qui croient que les athlètes rêvent d’aller aux Jeux olympiques depuis leur très jeune âge, qu’ils sont extrêmement disciplinés et qu’ils passent leurs journées à s’entraîner et à pratiquer leur sport.

Au fil de mon parcours au sein de l’équipe nationale, j’ai compris que c’était loin d’être le cas pour tous. Certains, comme moi, accordent beaucoup d’importance à leurs études et à ce qui les passionne en dehors du sport.

Persévérance et détermination. On nous répète que c’est ce qu’il faut à tout prix pour atteindre le plus haut niveau. Alors vous dites quoi à un athlète qui a tout donné, qui a tout fait, mais qui se blesse quelques jours avant les Jeux olympiques et qui voit son rêve s’écrouler? Les facteurs qui entrent en jeu sont nombreux. Il y a assurément des athlètes beaucoup plus persévérants et déterminés que moi qui n’ont jamais atteint les Jeux olympiques.

Un biathlonien en ski

Jules Burnotte aux Jeux de Pékin

Photo : Getty Images / Cameron Spencer

Le sport de haut niveau, c’est comme un spectacle de cirque. Nous, les athlètes, sommes du divertissement. Les gens veulent voir qui sont les meilleurs. Il y a un engouement qui se crée autour d’un événement, encore plus aux Jeux olympiques. Tout le monde veut savoir qui va gagner. C’est aussi ce qui fait la beauté du sport. Chaque compétition, chaque course est unique. Il faut savoir l’apprécier pour faire ça de sa vie et pour le vivre sans prétention aussi.

Pour un athlète, le défi est de ne pas se définir que par ses performances. Parce que même si on fait tout pour y arriver et qu’on définit notre vie en fonction de ce seul et unique objectif, il y aura un seul gagnant au fil d'arrivée. D’où l’importance de le faire pour soi-même avant tout.

J’ai appris à saisir les occasions qui se sont offertes à moi. Je n’aspirais pas à participer aux Jeux olympiques jusqu’à ce que je voie que c’était une possibilité. Je n’ai pas construit ma vie autour de ça, mais la vie que j’ai construite m’a emmené aux Jeux olympiques.

Je savais que le jour où je ne parviendrais plus à trouver du plaisir en faisant du biathlon, ce serait la fin. J’ai vu des athlètes dépasser leurs limites et devenir complètement blasés quant à leur sport; ils n’ont jamais retouché à leur vélo ou à leurs skis après leur retraite. J’ai donné beaucoup à ma carrière et, dans les derniers mois, j’ai donné plus que ce que je pouvais offrir. Je ne voulais pas à mon tour me rendre trop loin.

Il a fallu que je m’écoute, que je me respecte et que j’arrête ça.

Propos recueillis par Justine Roberge

Illustration d'entête par Marie-Pier Mercier