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Floyd Landis

Floyd Landis - Le jour où j'ai changé à jamais

« Ces années-là, après le test positif, elles ont été très noires. Les quelques fois que j'ai pu rire, c'était pour ne pas me remettre à pleurer. J'en suis venu à considérer ma vie comme un film qui défilait devant mes yeux. Je n'en faisais pas partie. J'étais juste spectateur. »

Signé par Floyd Landis

Du jour au lendemain, j’ai changé. Je n’étais plus le même. Et je ne suis plus jamais redevenu la personne que j’étais.

C’était le 27 juillet 2006. J’étais seul dans ma chambre d’hôtel. Quatre jours auparavant, j’avais remporté le Tour de France. Une consécration que j’osais à peine réaliser.

Le téléphone a sonné. C’était l'un de mes directeurs sportifs de l'équipe Phonak. Il m'a alors dit que j’avais échoué à un test antidopage. J'étais déclaré positif à la testostérone. C’est là, à cet instant, que je me suis senti changé au plus profond de mon être.

Impossible de décrire précisément quelles émotions m’ont envahi. Il y en avait trop. Je me souviens de la peur. Je savais qu’ils allaient rendre la chose publique rapidement. Ils m’ont dit de les rejoindre dans une autre chambre. Quand je dis « ils », je parle des responsables de l’équipe, dont Jim Ochowicz. C’était un ancien président d’USA Cycling et, à ce moment-là, il occupait toujours une fonction officielle dans l’organisme.

Là, ils m’ont dit : « Regarde Floyd, il va falloir que tu te démerdes tout seul. On va prendre nos distances. On va tout nier. On va dire qu’on n’était au courant de rien. » Ochowicz était dans le coup. Ils étaient tous dans le coup.

J’étais toujours en Europe quand l’affaire est sortie. Je n’étais pas en mesure d’affronter ça. Comment aurais-je pu? Tu viens de pédaler comme un forcené pendant trois semaines. Tu es déjà épuisé mentalement et physiquement. Et même dans un contexte idéal, comment peux-tu te démerder dans un tel désastre de relations publiques?

De toutes les émotions qui m'ont envahi à ce moment-là, c’est la colère qui était la plus puissante. Aujourd’hui, je suis parfaitement conscient que la façon dont j’ai agi par la suite était générée par une colère sourde et par un profond sentiment d’injustice.

Soyons sérieux. Tous ceux qui gravitaient autour du cyclisme, de l’organisation du Tour de France jusqu’à l’Union cycliste internationale (UCI) en passant par les Jeux olympiques, tout le monde était dans le coup. Tout le monde savait ce qui se passait pendant les années où Lance Armstrong remportait le Tour. La différence, c’est que lui, il avait une immense machine de relations publiques qui le protégeait. Il avait les moyens de se défendre.

Dans mon cas, ils savaient pertinemment que je n’avais ni les fonds ni l’organisation derrière moi pour me soutenir. Ils se sont dit que j'étais le bouc émissaire parfait. Je me sentais tellement isolé et déstabilisé.

Après cette rencontre avec les directeurs de l’équipe, j’ai été complètement laissé à moi-même pendant deux jours. J’ai dû attendre d’être revenu à la maison pour être entouré par de bonnes personnes. Mais en même temps, la situation était tellement horrible qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Elles ont fait ce dont j’avais le plus besoin. Elles m’ont écouté.

Heureusement, j’ai eu ces deux amis-là. Ils habitaient près de chez moi, dans le sud de la Californie. Les gens qui formaient mon cercle rapproché savaient jusqu’à quel point la situation était grave. Ils ont compris qu’il ne fallait pas me laisser seul avec mes pensées.

J’ai de bons amis. Ce genre d’amis reste dans ta vie pour toujours.

Je ne veux pas parler d’eux plus en détail. Je ne veux pas qu’on sache qui ils sont. C’est probablement un symptôme de ce que je suis devenu. Quand ta vie est passée au microscope et suscite autant d’attention du public, tu deviens secret. Ce n’est peut-être pas une réaction très saine, mais j’ai l’impression que si je reste jaloux de mon intimité, ça me donne un certain contrôle. Du moins, c’est ce que je ressens.

La bienveillance de ces gens-là a fait contrepoids à la haine de l’opinion publique. Pour une raison que j’ignore, les athlètes sont systématiquement cloués au pilori pour cette décision, un jour, d’avoir cédé au dopage. À mes yeux, c’est disproportionné. Et par là, je ne veux absolument rien justifier. Je n’en suis plus aux tentatives de justification.

Il mène le reste du peloton sur les Champs-Élysées lors de la dernière étape du Tour de France, le 23 juillet 2006.

Floyd Landis (gauche, en jaune) et le reste du peloton roule sur les Champs-Élysées lors de la dernière étape du Tour de France, le 23 juillet 2006.

Photo : Getty Images / Bryn Lennon

Ça, c’était au début. Je suis rendu ailleurs. Mais avant d’arriver à l’instant où tu cèdes, il y a cet affreux dilemme moral auquel tu n’es pas préparé. Et en fait, tu n’as même pas le temps d’aller au bout de ce débat-là avec toi-même. La décision est là, devant toi. Tu essaies de tout soupeser. Il y a les 10 années de travail acharné que tu as investies parce que tu y croyais profondément. Es-tu prêt à voir tout ça partir en fumée? De l’autre, tu peux poursuivre… à condition de renier ton propre système de valeurs.

C’est une torture. C’est insoutenable.

À différents degrés, on est tous passés par là. On a tous ressenti une profonde déception, une trahison, qu’on nous impose un dilemme aussi tordu. Puis, tu finis par régler le problème en trouvant tes propres justifications. Tu t’en convaincs et c’est ce qui te permet de continuer à vivre avec le fardeau de ta décision.

Parmi les gars qui se sont retrouvés au cœur d’un scandale de dopage, il y a de bonnes personnes et il y a de mauvaises personnes. Ce n’est pas une question de valeur humaine. Ce n’est pas non plus une question d’honnêteté. Et cette distinction-là commence à être comprise.

Tous ceux qui l’ont vécu ont été méprisés par la presse comme s’ils étaient des monstres. Mais quand on pense au spectre des crimes odieux qu’un humain peut commettre, est-ce que le dopage est le pire?

Ce qui se passe dans d’autres sports n’est pas si différent de ce qui se passe en cyclisme. Prenez le système de la National Collegiate Athletic Association (NCAA), ici, aux États-Unis. Les étudiants-athlètes sont carrément exploités. Prenez le système des Jeux olympiques. C’est très similaire.

On en fait un gigantesque événement à dimension humaine tous les quatre ans. On nous présente tous ces héros et tout le monde se joint à la fête et tout le monde y gagne quelque chose. Mais dans les faits, très peu d’athlètes olympiques réussissent à en tirer profit financièrement. Et très peu en retirent une carrière quelconque par la suite. Le Comité international olympique considère les athlètes comme des objets jetables. Ces gens-là ne prendront jamais la responsabilité d’avoir laissé faire. D’avoir laissé le dopage prendre tant d’ampleur.

Au lieu de ça, ils créent l’illusion. Ils se sont créé une façade, une agence d’imposture qui est l’Agence mondiale antidopage. Ils la financent. Ils en choisissent le personnel. Ils font comme s’ils s’occupaient du problème. Et je le répète. Ça ne veut pas dire que les athlètes sont irréprochables, mais on leur fait porter l’odieux du dopage de manière disproportionnée. La vérité, c’est que le problème a des tentacules beaucoup plus profonds que quelques athlètes qui courent après la victoire.


Ces années-là, après le test positif, ont été très noires. Les quelques fois que j’ai pu rire, c’était pour ne pas me remettre à pleurer. J’en suis venu à considérer ma vie comme un film qui défilait devant mes yeux. Je n’en faisais pas partie. J’étais juste spectateur. C’est ce que j’avais trouvé de mieux comme stratégie pour survivre. Je me suis distancé de la réalité. C’est difficile à expliquer.

J’ai consulté un psychologue. J’ai reçu ces services-là aussi en centre de désintox. Ça ne m’a pas vraiment aidé. C’était peut-être moi, le problème, mais en parler ne changeait rien. Mon histoire est tellement surréaliste et inhabituelle. Que pouvaient-ils me dire? Quels conseils pouvaient-ils me donner? Il n’y a rien à dire. Qui peut s’identifier à une salve médiatique aussi négative?

Floyd Landis lève la main droite pour prêter serment.

Floyd Landis prête serment avant son témoignage devant l'Agence d'arbitrage américaine indépendante, en mai 2007.

Photo : AFP/Getty Images / Gabriel Bouys

Le seul parallèle que je peux faire, c’est ce que vivent les vedettes de la téléréalité. Quand ils apprennent qu’ils sont choisis, ils pensent que c’est la meilleure chose qui peut leur arriver. Ils se disent qu’ils vont devenir célèbres. Mais au bout du compte, combien d’entre eux se retrouvent complètement humiliés? Le taux de suicide est très élevé. Quand la presse décide que vous êtes le méchant, le mouvement est inéluctable.

Vient un moment où la vérité reste la seule issue. Chaque fois que j’ai nié m’être dopé à la face de quelqu’un, j’étais mal avec moi-même.

J’ai fini par comprendre que, de toute façon, je ne me sortirais jamais de ce pétrin-là. J’ai compris que je ne m’en remettrais jamais psychologiquement à moins d’assumer la vérité. C’est pour ça que j’ai décidé de lancer l’alerte à propos de Lance.

C’était le 30 avril 2010. Je savais qu’il fallait que je le fasse. Mais je savais aussi que ce serait l’horreur. Lance et l’UCI étaient en position de force et ils avaient la presse de leur côté. Je savais qu’ils allaient tout nier. Tout ce que je pouvais faire, c’était de jeter les dés et espérer pour le mieux. C’était en début de soirée. J’ai écrit les courriels. Je balançais toute l’histoire à USA Cycling. Je me suis dépêché à peser sur « envoyer » pour être sûr de ne pas changer d’idée.

Une fois que tu as pesé, tu ne fais plus marche arrière, n’est-ce pas? Et je suis allé me coucher. Tout ce qui me restait à faire, c’était d’attendre et de voir ce qui allait se passer.

Je ne me souviens plus vraiment comment je me sentais. Je venais de changer le cours de ma vie. J’étais devant l’inconnu. C’était hors de mon contrôle, mais je n’avais pas peur. Je connaissais la vérité. Les gens auraient à décider s’ils voulaient me croire ou non. J’ignorais combien de temps il faudrait pour qu’ils acceptent le fait que c’était ça, la vérité. Je savais que la situation serait très désagréable pour un certain temps.

Les deux premières années de cette cause civile qui m’a opposé à Lance ont été un cauchemar.

Rendu à ce point-là, j’avais tellement été ridiculisé publiquement qu’il n’y avait plus grand-chose pour me faire mal. J’avais au moins ça de positif. Plus personne ne pouvait m’atteindre. Le 19 avril 2018, presque huit ans jour pour jour après avoir pesé sur « envoyer », l’affaire s’est réglée à l'amiable.

C’est une expérience vraiment étrange de ne pas te reconnaître dans ce qui se dit sur toi. J’ai lu ce que la presse a écrit sur moi au fil des années. La plupart des perceptions à mon sujet m’ont paru inexactes.

Évidemment, ça me touche de façon très personnelle. Par contre, les gens du public qui ont lu les mêmes articles, je ne sais pas ce qu’ils pensent de moi. J’ai arrêté de dire que je m’en fiche. Bien sûr que je ne m’en fiche pas. Mais j’ai dû arrêter de m’en inquiéter. J’essaie de ne pas y penser. C’est comme ça, les lois du monde du spectacle.


Ça m’a pris du temps à faire la paix avec tout ça. Je leur en veux encore jusqu’à un certain point. Je n’ai pas de bons sentiments envers les gens de l’Agence mondiale antidopage. Je n’ai vraiment pas apprécié la façon dont ils se sont comportés. Je n’éprouve aucun bon sentiment envers l’Agence américaine antidopage non plus. Ce ne sont que des agences de relations publiques.

Derrière les paravents, ils savent pertinemment qu’ils ne font rien pour enrayer le dopage. Dans une perspective plus large encore, je ne peux que constater que rien n’a changé. Mon jugement s’appuie sur ma propre expérience et ce sont les mêmes têtes qui sont encore là et qui dirigent le cyclisme.

Le seul vrai remède pour se remettre de 12 ans de noirceur, c’est le temps. Il n’y a jamais eu de tournant où j’ai senti qu’à partir de là, ça irait. Je ne peux même pas dire que j’en suis complètement remis. J’ai de bonnes journées, mais j’en ai encore de mauvaises. Ça va par contre mieux qu’il y a 5 ou 10 ans. C’est long 12 ans à baigner dans ce genre de drame. Ce n’est pas du tout ce que j’imaginais quand je rêvais de remporter le Tour de France.

C’est la naissance de ma fille qui m’a le plus aidé à guérir. Elle a eu 4 ans en août. Elle s’est déguisée en papillon à l’Halloween! Elle s’appelle Margaret Landis et elle me rend tellement heureux. Elle mord dans la vie. Elle rit tout le temps. Je m’imprègne de son énergie. C’est bien qu’elle soit enfant unique. Je peux lui accorder toute mon attention.

C’est une expérience extraordinaire. J’aime passer du temps avec elle. Elle est à l’âge d’avoir de drôles de questions. Elle est futée et passe des observations sur le monde avec la naïveté de son âge. Elle me fait beaucoup rire.

Floyd Landis

Floyd Landis

Photo : CPR News / Hart Van Denburg

J’oserais dire que je suis heureux. Pour la première fois depuis l’époque où je pédalais comme un déchaîné sur mon vélo, j’ai des centres d’intérêt sur lesquels je me concentre. Les choses vont bien et je me sens optimiste. J’ai une entreprise dont j’aime m’occuper. Le personnel est vraiment investi. J’aime sentir que l’on construit quelque chose ensemble. Ce n’est pas exactement comme courir avec une équipe, mais ça s’en rapproche.

C’est la première fois en 12 ans que je retrouve un sentiment comme celui-là. J’avance, plutôt que d’être assis à la maison en train de ressasser le passé.

Quand je courais à 18, 19, 20 ou même 21 ans, j’aurais tellement aimé que quelqu’un me mette en garde. J’ignorais que ce qui m’attendait. Si j’avais su, je ne suis pas certain que j’aurais fait la transition vers l’élite.

On était juste une bande de copains insouciants qui s'amusaient à faire du vélo.

C’est ce que je vais dire aux jeunes cyclistes qui vont courir sous les couleurs de Floyd’s Pro Cycling, l’équipe dans laquelle j’ai investi. Ultimement, ils prendront leur propre décision, mais ils vont le faire en connaissance de cause. Il faut qu’ils sachent la vérité brute. Je vais leur parler de l’argent, de la corruption et du dopage. Ce n’est pas un risque qui en vaut la peine pour la santé physique, mais aussi mentale.

Peu importe jusqu’où ils iront dans leur carrière, s’ils apprennent à être satisfaits de ce qu’ils ont déjà accompli, ce jour-là ou la veille, ils auront compris quelque chose d’important. S’ils sont fiers d’avoir fait une journée de course, sans peut-être même l’avoir gagnée, c’est tout ce qui importe.

Il ne faut pas perdre de vue que c’est juste du vélo.

Propos recueillis par Marie Malchelosse