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Andréanne Langlois transporte son kayak sur une épaule.

Andréanne Langlois - Le fond du baril

« J'ai fini par me décider à aller voir un psychologue. Mes symptômes étaient physiques, mais je m'étais dit que si rien ne clochait de ce côté-là, c'était peut-être dans ma tête qu'il y avait quelque chose à régler. Effectivement, le problème était là. »

Signé par Andréanne Langlois

Un entraîneur m’a déjà dit : « Les athlètes, c’est comme une douzaine d’œufs. Tu la prends, tu la lances sur le mur et tu espères qu’il y en ait qui ne cassent pas. »

Et moi, en 2018, un peu plus d'un an après mes premiers Jeux olympiques, j’ai cassé.

J’ai perdu 7 kilos en quatre mois. Je n’avais plus envie de rien. J’avais des symptômes de rhume en permanence.

Seulement penser à monter les escaliers pour me rendre chez moi, au deuxième étage, c’était un calvaire. J’étais fatiguée, brisée. J’ai mis du temps, mais j’ai finalement compris ce qui m’arrivait.

Moi, kayakiste de haut niveau, athlète olympique, je vivais un syndrome d'épuisement professionnel.


Je m’appelle Andréanne Langlois et j’ai commencé le kayak à l’âge de 7 ans.

Ma sœur, qui était quatre ans plus âgée que moi, faisait de la compétition et j’ai voulu faire comme elle.

Je me suis toujours entraînée intensément. Même si j’étais beaucoup plus jeune, je voulais la vaincre chaque fois qu’on faisait la course.

C’est totalement moi, ça. Je me donne toujours à fond. J’aime travailler fort. C'est probablement pour cette raison que lorsqu'on m'a dit que je faisais un burn-out, probablement causé par un surentraînement, j’ai eu de la difficulté à l’accepter.

C’est dur de comprendre pourquoi ça nous arrive à nous, et pas aux autres.

Est-ce que c’était moi, le maillon faible? Pourquoi étais-je malade?

Andréanne Langlois regarde au loin, une main sur son kayak.

Andréanne Langlois

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre


Tout a commencé avant la saison 2018, quand j’étais en Floride avec l’équipe nationale. J’avais la gorge irritée et j’étais congestionnée comme quand tu as un gros rhume.

J’ai consulté des spécialistes qui m’ont donné des antibiotiques, mais ça n’a rien donné. J’étais même encore plus fatiguée qu’avant.

Le hic, c’est que je n’avais pas de rhume.

Tout ça avait commencé un peu avant la semaine de repos de notre camp d’entraînement. Bon, une semaine de repos pour moi, à ce moment-là, ce n’était peut-être pas ce que vous avez en tête en me lisant.

C’était quand même moins intense que d’habitude. Je m’entraînais une fois par jour au gymnase et une fois dans l’eau au lieu de deux.

Normalement, je m’entraînais de six à sept heures par jour. Mais là, c’était seulement trois heures. Malgré la semaine allégée, je ne récupérais pas.

Je suis même allée voir mes entraîneurs. Je me sentais vraiment au bout du rouleau. Étrangement, mes performances continuaient de s’améliorer.

« On compare chaque semaine et tu continues de t’améliorer. Tu vas vite, tu es sur la bonne voie », qu’ils m’ont dit pour m’encourager.

Alors, j’ai continué.

« S’ils le disent, c’est probablement qu’ils ont raison, ai-je pensé. Ça va passer. »


Andréanne Langlois transporte son kayak sur son épaule.

La kayakiste Andréanne Langlois

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Plusieurs semaines plus tard, un peu avant les essais, ma situation ne s’améliorait pas. Au contraire, c’était pire. Je me sentais épuisée physiquement, mais aussi mentalement.

Tout était difficile. Chaque mouvement, chaque coup de rame. Je persévérais quand même, mécaniquement. Je m’entraîne intensément depuis que je suis entrée à l’école secondaire. Alors, quand on me dit de pousser plus fort, je le fais.

C’était un peu comme si j’étais une soldate. On me disait de continuer, je continuais.

Dans le passé, j’avais souvent fait mes propres entraînements de mon côté, mais on me demandait de travailler avec l’équipe nationale. Je m’étais conditionnée à écouter ce que mes entraîneurs disaient.

J’ai participé aux essais nationaux, la première compétition de la saison, celle qui sert à déterminer les athlètes qui participeront aux compétitions internationales.

Mes résultats ont été bien loin de ceux que j’avais espérés. Ce n’était pas médiocre, mais je visais le sommet.

Après les essais, c’est là que tout s’est effondré. Je suis rentrée à la maison et j’ai décidé de consulter des médecins.

J’ai vu deux oto-rhino-laryngologistes et mon médecin de famille. J’ai passé tous les tests imaginables. Ils n’ont rien trouvé.


Je me souviens d’un matin pendant que j’étais de retour à la maison, à Trois-Rivières. Mes parents m’avaient invitée à déjeuner, alors je voulais me mettre une belle paire de jeans. Je les ai toutes essayées : il n’y en avait pas une qui m’allait. Normalement, un jeans, c’est censé être assez ajusté. Là, mes pantalons ne tenaient même pas à la taille.

Ça m’a alarmé. J’ai réalisé que mon corps avait changé. J’avais perdu 7 kilos (15 livres) en quatre mois, malgré le fait que je m’entraînais en musculation chaque jour. Ce n’était pas normal. J’aurais voulu faire un régime que je n’aurais pas réussi aussi efficacement.

Mon appartement était au deuxième étage et j’avais de la difficulté à m’y rendre. Je montais les escaliers avec deux sacs d’épicerie et j’avais du mal à me rendre en haut sans prendre une pause.

En temps normal, je lève le double de mon poids au gym et je monte des centaines de marches d’escalier à la course. Là, pourtant, monter deux étages avec deux sacs d’épicerie était difficile. En arrivant enfin à ma porte, j’étais essoufflée comme si je venais de courir un marathon.

J’ai fini par me décider à aller voir un psychologue. Mes symptômes étaient physiques, mais je m'étais dit que si rien ne clochait de ce côté-là, c’était peut-être dans ma tête qu’il y avait quelque chose à régler.

Effectivement, le problème était là. Je faisais un épuisement dû à un surentraînement.

Mon corps avait essayé de m’envoyer des signaux d’alarme pendant plusieurs mois et je ne les avais pas écoutés. Les symptômes de rhume, la perte de poids radicale, la fatigue : mon corps avait sorti le drapeau rouge pour me dire de me calmer, mais je n’avais rien voulu savoir.

En même temps, c’était une année de compétitions importante. Je ne voulais pas rater les Championnats du monde. Je ne voulais pas laisser tomber l’équipe canadienne. Mais là, je n’avais plus le choix.

K.C. Fraser, Émilie Fournel, Andréanne Langlois et Geneviene Orton regardent la caméra en souriant.

K.C. Fraser, Émilie Fournel, Andréanne Langlois et Geneviene Orton après la demi-finale du K4 500 m des Jeux olympiques de Rio. L'embarcation canadienne s'est finalement classée 8e.

Photo : afp via getty images / Damien Meyer


Prendre une pause a nécessité tout un combat avec moi-même. J’étais au bout du rouleau, mais mon cerveau était tellement conditionné à l’entraînement que ça ne semblait pas possible.

J’ai fini par y arriver. Pendant deux semaines, en pleine saison, je n’ai pas touché à mon kayak et je ne suis pas allée au gymnase. Je me suis rendue en Gaspésie toute seule. J’ai fait de la randonnée. J’ai pris du temps pour moi. J’ai fait des activités que je n’avais pas l’habitude de faire.

Je suis allée au cinéma toute seule. Jamais je n’aurais pensé aimer ça, mais une fois assise dans la salle, j’étais bien. Je me parlais dans ma tête et j’écrivais dans un journal. J’essayais de trouver ce qui m’avait amenée jusque-là.

« Est-ce que c’est parce que je ne suis pas heureuse dans ma vie? Est-ce que c’est parce que le sport ne me satisfait plus? Est-ce que...? »

C’est dur de se remettre en question.

J’ai finalement réalisé que j’aimais toujours le kayak. C’était le programme qui ne me convenait pas à ce moment-là de ma vie.


Andréanne Langlois transporte son kayak sur une épaule. On la voit de dos.

Andréanne Langlois

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Le kayak, c’est un sport difficile parce que c’est une discipline individuelle et d’équipe. Il y a des bateaux individuels et des bateaux de groupe. Nous sommes donc constamment en compétition les unes contre les autres, mais en même temps, nous devons parfois travailler ensemble pour aller vite.

En 2018, la Fédération nationale a décidé de regrouper les membres de l’équipe canadienne à un même endroit plutôt que de nous permettre de nous entraîner dans nos régions respectives. Nous devions toutes suivre le même programme d’entraînement, un programme axé sur le volume. Nous passions de longues heures dans le bateau à donner beaucoup, beaucoup de coups de rame.

Personnellement, j’avais été habituée à des entraînements moins longs, axés sur la puissance et la technique.

Quand on s’entraîne sur de longues périodes en kayak, on finit par avoir les mains en sang et même des bursites aux fesses.


Me sortir la tête de l’eau n'a pas été facile. Ç’a été un long processus. C’est un peu comme si ma forteresse s’était écroulée et que je devais la rebâtir pierre par pierre.

J’ai été aidée par des spécialistes. J’ai appris à me reposer, à prendre du temps pour moi. Ça n’a pas été facile parce que c’était contre ma nature d’athlète d’en « faire moins ».

C’est difficile de réduire ses heures d’entraînement ou de simplement s’accorder une pause de temps à autre. Mon cerveau d’athlète a toujours été conditionné à s’entraîner de longues heures, sans me plaindre.

Pendant mon processus de guérison, j’ai commencé à écrire dans un journal. Ça m’a beaucoup aidée à mettre les choses en perspective.

J’ai fait un régime. Pas pour perdre du poids, mais pour en gagner. Ça aussi, c’était difficile. Je devais manger plus que je ne l’avais jamais fait.

Quand j’ai repris l’entraînement, je n’étais plus dans ma forme olympique. Un autre défi! Il a fallu que j’apprenne à prendre mon temps. Que je comprenne que j'étais malade et que je ne pouvais pas être, tout de suite, aussi rapide qu'avant.

Il y a des matins où la simple idée d'aller m’entraîner me faisait faire une crise d’angoisse. Puis, le lendemain, tout allait bien.

Ç’a été de longs mois.


Andréanne Langlois sourit, les bras croisés.

Andréanne Langlois

Photo : Radio-Canada / Éric Santerre

Je vais beaucoup mieux maintenant. Je suis toujours en reconstruction, mais je me bâtis tranquillement une nouvelle forteresse.

En un an et demi, j’ai repris 4,5 kilos. Ça m’a pris du temps, mais j’y arrive.

J’ai participé aux Jeux panaméricains l’été dernier et j’y ai remporté quatre médailles, dont deux en or. Ça m’a fait du bien de monter sur le podium d’une compétition internationale.

Je fais plus attention à moi maintenant. Je sais que même si je suis forte, je ne suis pas à l’abri de l’épuisement. Ça n’en prend pas beaucoup pour basculer de nouveau vers le bas.

C’est encore un gros cheminement pour moi, des remises en question...

Mais ces jours-ci, je suis de retour en camp d’entraînement avec l’équipe nationale, en Floride, et ça se passe bien. Je vais vite, je me sens en forme.

Je ne veux pas casser de nouveau, alors mon mot d’ordre est clair : m’écouter. Même si je suis toujours très compétitive, ma santé passe avant le désir de performer.

Je sais maintenant que je ne suis pas un « œuf qu’on lance sur le mur pour voir s’il va casser. »

Je me connais. Je me suis retrouvée.

Propos recueillis par Alexandra Piché