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Erik Guay et sa famille

Erik Guay - Mes filles et moi

« Le jour où le désir de tutoyer cette limite-là s'évaporera, je raccrocherai mes skis. Mais je dois me tenir en haut d'une pente glacée, dans un portillon de départ pour le savoir. » Quelques jours avant de prendre la décision d'accrocher ses skis, Erik Guay s'ouvrait à Podium.

Signé par Erik Guay

J’ai toujours voulu avoir des enfants à un jeune âge pour être actif et être plus près d’eux. À l’époque, je ne me doutais pas que j’aurais quatre filles! Et toutes les quatre durant ma carrière!

J’avais 27 ans quand Logann, ma première fille, est née en janvier 2009. Leni a suivi trois ans plus tard. Puis, Marlo en 2014.

Évidemment, avec une saison de ski alpin qui s’étire de la fin novembre à la fin mars et de nombreux stages sur neige durant la saison morte un peu partout sur la planète (Chili, Nouvelle-Zélande, Suisse, Autriche), je n’ai pas vu mes filles grandir autant que je l’aurais souhaité.

C’est Maude, âgée maintenant de 14 mois, qui m’a fait réaliser ce que j’ai raté avec les trois autres au fil des années.

Maude, elle, dès que je reviens à la maison, elle me reconnaît tout de suite et me sourit.

Les trois autres, il leur fallait quelques jours quand je revenais d’un camp d’entraînement ou d’une compétition pour réaliser que l’homme dans la maison, c’était leur papa.

Cet éloignement sera bientôt chose du passé. Dans quelques mois, je serai à la maison avec elles.


Il s’en est fallu de peu pour que je rate la naissance de Logann.

Après l’épreuve de Bormio entre Noël et le jour de l’An, je revenais toujours à la maison. Une dizaine de jours plus tard, je repartais donc sur la route pour reprendre l’entraînement en Europe en vue de la Coupe du monde de Wengen.

Le 8 janvier, j’étais en route pour l’aéroport quand ma conjointe Karen m’a téléphoné pour me dire qu’elle rentrait à l’hôpital. J’ai fait demi-tour sur-le-champ.

J’ai été chanceux parce que j’aurais vraiment regretté de manquer l’accouchement. Nous étions jeunes, un peu nerveux, c’était notre premier enfant, on ne savait pas trop à quoi s’attendre.

Le lendemain, je reprenais toutefois l’avion pour l’Europe pour la grosse portion de notre saison, qui comprenait des Championnats du monde au début février à Val-d’Isère.

Logann, je ne l’ai donc connue qu’un mois et demi plus tard.

Pour nos deux filles suivantes, on a mieux planifié les grossesses afin que Karen accouche au printemps, une fois ma saison terminée. La petite dernière, elle, est née au début de l’automne.

C’est sûr que pendant les premiers mois, la mère est plus présente auprès de l’enfant. Mais j’ai passé beaucoup plus de temps avec Maude qu’avec les autres au même âge, puisque ma saison a coupé court après avoir aggravé ma blessure au dos à la mi-décembre.

Nous avons une meilleure connexion.

Les trois autres, c’est quand elles commençaient à marcher, vers un an, un an et demi, qu’elles interagissaient davantage avec moi.

Malgré mes fréquents déplacements, j’ai toujours essayé d’être présent pour leur anniversaire. En raison de la Coupe du monde à Bormio, je dois souvent prendre l’avion le 24 ou le 25 décembre. Mais on célèbre toujours Noël un peu plus tôt.

Je n’ai jamais senti que mes filles me reprochaient mes nombreuses absences. Les deux plus vieilles comprennent ce que je fais comme travail. Marlo, elle, croit que tous les papas gagnent leur vie en faisant du ski alpin!

Et quand je suis en Europe, elles ne ressentent pas le besoin non plus de me parler tous les jours. Ce sont des filles assez indépendantes.

Je viens d’une famille de trois enfants, je pensais être aussi père de trois enfants. Je trouvais que le chiffre sonnait bien.

Puis, l’idée d’un quatrième enfant a germé. Karen et moi nous sommes dits qu’en vieillissant, ce serait bien d’avoir une grande famille. Les filles vont grandir, vont aller à l’université, vont revenir à la maison avec leurs amis. Il y aura un peu plus d’action dans nos vies.

Nous ne voulions pas attendre que je prenne ma retraite afin que l'écart d’âge entre nos filles ne soit pas trop grand. Question de gestion familiale, c’est plus simple. Elles peuvent s’amuser ensemble.

Et même si je prends ma retraite à la fin de la saison, une chose est certaine : la famille ne s’agrandira plus. À part peut-être d'une autre petite bête à poil!

Erik Guay montre ses médailles à sa fille Marlo à son retour des mondiaux de ski alpin, en février 2017.

Erik Guay montre ses médailles à sa fille Marlo à son retour des mondiaux de ski alpin, en février 2017.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson


C’est certain que si j’avais joué au hockey plutôt que de suivre le circuit de la Coupe du monde de ski alpin un peu partout en Europe, ça aurait été plus facile sur la vie de famille. J’aurais été non seulement plus présent à la maison, mais Karen et les enfants auraient pu me voir en action.

Hormis les deux premiers arrêts à Lake Louise et à Beaver Creek, au Colorado, tout le reste de ma saison se déroule de l’autre côté de l’Atlantique. Avec une vingtaine de courses au programme cette saison, je reviendrai à la maison à quatre reprises, parfois pour trois ou quatre jours seulement.

Chaque année (sauf cette fois-ci), on organise une réunion familiale à ma première Coupe du monde à Lake Louise, à laquelle je participerai d’ailleurs ce week-end. Karen vient alors en Alberta avec les enfants, ses parents font le voyage de Grande Prairie et mon frère aîné Kristian nous rejoint de Salt Lake City.

Le reste de la saison, c’est moi et moi seul. Karen ne peut voyager en Europe avec quatre enfants. Ce n’est pas réaliste.

Au début, avec Logann, elle le faisait. Même avec Leni, elle est venue à quelques reprises. Avec trois, c’est devenu impossible. Maintenant, Logann arrive à un âge où elle pourra aider avec les plus jeunes, mais ça reste compliqué.

Avec les outils technologiques d’aujourd’hui, elles n’ont pas besoin de voyager pour me voir. Elles peuvent suivre les courses sur le web ou à la télé.

Quand j’ai gagné mon titre mondial en super-G il y a près de deux ans à Saint-Moritz, Logann était vraiment fière de voir son père en course. Elle aime me voir courir avec les meilleurs du monde, et surtout, me voir gagner.

C’est drôle parce qu’il y a quelques semaines, elle m’a demandé : « Papa, est-ce que tu penses que j'aurais été fan de toi si je n'étais pas ta fille? »

Sa question m’a surpris, d’autant plus que c’est Mikaela Shiffrin sa favorite. Je ne savais pas du tout quoi lui répondre. On parle souvent de ski ensemble, mais jamais de moi en tant que skieur de Coupe du monde.


Plus la famille s’agrandit, plus je trouve difficile de voyager longtemps. Avant d’avoir les enfants, je n’avais pas d’attache, je partais sans souci, parfois pour trois ou quatre mois consécutifs.

J’ai toujours aussi hâte de retrouver la neige, de partir pour un camp ou une compétition, mais après une semaine, j’ai juste envie de rentrer à la maison pour retrouver ma famille.

C’est de plus en plus déchirant. Mais tant ma femme que mes enfants savent que je n’en ai plus que pour quelques mois.

Erik Guay est accueilli par sa fille Logann à son retour d'Allemagne, après y avoir remporté l'épreuve de descente aux mondiaux de ski alpin, en février 2011.

Erik Guay est accueilli par sa fille Logann à son retour d'Allemagne, après y avoir remporté l'épreuve de descente aux mondiaux de ski alpin, en février 2011.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

L’hiver dernier, ma blessure m’a fait rater les Jeux olympiques. J’ai lutté jusqu’au dernier instant pour m’élancer sur les pentes de Pyeongchang. Regarder mes coéquipiers courir partout dans le monde, pendant que moi j’étais à la maison, n’avait rien de réjouissant. D’autant plus que j’aurais voulu que mes filles gardent un souvenir de leur père en compétition aux Jeux olympiques.

Cela m’a toutefois permis de pratiquer le sport que j’adore avec mes filles, comme rien ne m’empêchait de skier de façon ludique, et d’assister au début de Logann en compétition. Et je suis content d’avoir été présent parce qu’à sa première course, elle a fini 18e, elle était déçue et un peu frustrée.

Elle est très compétitive. Elle a de qui tenir…

Je lui ai dit : « Il faut s'entraîner pour avoir de bons résultats, il faut faire des descentes, il faut s’exercer entre les piquets. »

À sa deuxième course, elle a fini 5e. Elle a compris que les résultats ne venaient pas seuls, que pour débloquer, il fallait y mettre des heures à l’entraînement et suivre les conseils de son entraîneur ou de son père.

À sa troisième course, elle a terminé 2e.

J’ai pu l’aider, ce que je n’aurais pu faire si j’avais été en Europe. J’aurais trouvé difficile de ne pas être là pour elle.

Cette année, elle en veut plus. Elle veut s’entraîner davantage afin de voir si elle peut gagner. Je ne veux pas lui mettre trop de pression, je veux que ça vienne d’elle.

Elle porte le nom de Guay, un nom qui vient avec un héritage en ski alpin, et ça me fait un peu peur. Je ne veux pas qu’elle sente une pression supplémentaire à cause du nom de son père.

Leni et Marlo voient leur sœur en compétition et elles veulent faire la même chose.

Personnellement, je ne tenais pas à ce que mes filles fassent de la compétition. D’ailleurs, ce n’est que l’an passé que Logann m’a demandé si elle pouvait en faire. Égoïstement, j’aurais voulu qu’elle fasse un autre sport pour que je puisse vivre quelque chose de différent. Un sport d’été comme le tennis ou le surf.

Je ne les pousserai jamais à suivre mes traces. Au moment où elles n’auront plus de plaisir, elles n’auront qu’à arrêter.


Avec quatre filles qui pourraient prendre le même chemin que moi, je ne peux m’empêcher de penser à l’affaire Bertrand Charest qui a fait beaucoup ombrage à notre sport.

D’abord, je tiens à dire que les filles qui sont sorties de l’ombre ont fait preuve d’un immense courage. C’est grâce à elles si, depuis, des changements ont été apportés dans notre sport.

J’espère que ces changements, notamment celui qui exige qu’au moins deux entraîneurs voyagent avec les athlètes, porteront leurs fruits pour que je n’aie pas à craindre que mes filles subissent le même sort.

Je serai très attentif et je vais m'engager dans le cheminement sportif de mes filles. Je vais porter attention au choix des entraîneurs, mais je veux aussi leur faire confiance. Le cas de Charest est vraiment extrême.

Il est en plein vol au-dessus de la piste.

Erik Guay à St-Moritz, en février 2017

Photo : Getty Images / Alexander Hassenstein

Je crois qu’il faut avoir des discussions franches avec les entraîneurs avant de les laisser partir avec nos enfants.

Par exemple, on ne regarde pas les vidéos d’un entraînement ou d’une course seul dans la chambre d’une athlète.

Il faut aussi prévenir nos enfants que ce genre de comportement n’est pas normal.

Les victimes de Charest, j’étais à peine plus jeune qu’elles. J’ai été mis au courant de son histoire une fois sa retraite prise. On m’avait raconté qu’il avait des relations avec trois filles âgées de 17 à 19 ans. J’ai appris plus tard qu’il y avait des filles de 13 ans. C’est horrible. Ce monstre a détruit des carrières.

Je ne peux m’imaginer ce que ces filles ont vécu pendant toutes ces années. Un athlète fait confiance à son entraîneur. Et ces filles-là, seules, isolées, coincées, se sont retrouvées avec un lourd secret à porter, trop mal à l’aise pour parler à leurs parents.

Il est important que les victimes continuent de parler ouvertement de ces situations pour que les gens comprennent à quel point cela nuit à diverses sphères de leur vie. Ainsi, on pourra faire des changements nécessaires pour les générations futures.

Je ne voudrais tellement pas que mes filles vivent ce qu’elles ont vécu.


J’ignore jusqu’où iront mes filles en ski alpin. J’essaie de leur apprendre à poursuivre leur rêve, à travailler tous les jours pour y arriver. Et pas seulement en ski. Dans leurs devoirs aussi. Elles doivent s’appliquer, ne pas perdre leur temps. Elles ne doivent pas juste faire leurs travaux pour les faire.

Ça me vient probablement de mon côté athlète. Pour moi, la discipline est très importante. D’ailleurs, mes filles me reprochent d’être plus sévère que les autres parents. Je considère mon rôle comme celui d’un père, d’un ami aussi, mais je ne suis pas là pour être leur meilleur ami ni leur dire que tout va bien aller et que la vie est belle.

Le sport m’a appris la discipline et l’organisation. Il m’importe de transmettre ces valeurs à mes filles. Ça peut leur éviter d’autres problèmes à long terme.

Je pense que mes trois plus vieilles vont être très douées en sport, elles sont pas mal athlétiques pour leur âge. Elles font du ski, mais aussi du rugby, du vélo de montagne, de la gymnastique, de la danse.

Je me reconnais beaucoup en Logann. Certes, on se ressemble comme deux gouttes d’eau, mais elle est très compétitive et indépendante. Elle va analyser une piste avant de se lancer. Elle ne prend pas de risque, elle préfère regarder les autres et ensuite y aller.

Marlo, la troisième, c’est tout le contraire. Elle me rappelle mon frère cadet Stefan. Elle n’a peur de rien. Elle fonce tout le temps, quitte à se faire mal.

La deuxième, Leni, est entre les deux. On a tendance à la sous-estimer. Elle est plus costaude et donne l’impression de ne pas être très athlétique. Mais tu la regardes descendre en ski ou pratiquer un autre sport et elle est d’un naturel. Elle se débrouille dans tous les sports même si elle ne s’y est jamais exercée. Souvent, elle me surprend.

J’aime faire du sport et skier avec les trois. Maude, elle, est encore trop jeune. En mars dernier, nous sommes allés à Whistler. Logann skiait partout, dans la poudreuse, dans les pistes pentues. C’est la même chose à Tremblant, où les bosses, les sous-bois, les pistes glacées n’ont plus de secret pour elle.

J’ai fait tellement de beau ski partout dans le monde qu’il m’est difficile de retrouver les mêmes sensations au Québec. Par contre, je skie à Tremblant pour le plaisir d’être avec mes filles et je sais que plus elles vont grandir, plus le plaisir sera lui aussi proportionnel.


Le ski est un sport dangereux. Pour gagner, il faut prendre des risques et, à 130 km/h, l’erreur pardonne peu.

Avoir une conjointe et quatre filles ne m’ont pas rendu plus craintif sur mes planches. Il faut savoir faire la part entre la famille et le travail. Quand je suis dans le portillon de départ, je n’ai que ma descente en tête.

Pour être compétitif, je ne peux pas penser à mes enfants.

Je prendrai ma retraite dans quelques mois, à la fin de la saison. J’ai discuté avec plusieurs athlètes qui ont pris leur retraite afin de savoir quand ils avaient su que l’heure avait sonné. Et la plupart m’ont répondu que la peur commençait à les hanter. L’envie de repousser leurs limites se faisait de moins en moins sentir.

Je ne me suis pas tenu dans un portillon de départ depuis près d’un an, depuis le 16 décembre 2017, jour où j’ai aggravé ma blessure au dos lors de la descente de la Coupe du monde de Val Gardena. Est-ce que j’aurai encore le goût de pousser la machine dans quelques heures à Lake Louise?

Le jour où le désir de tutoyer cette limite-là s’évaporera, je raccrocherai mes skis. Mais je dois me tenir en haut d’une pente glacée, dans un portillon de départ pour le savoir.

Si je ne suis plus compétitif, ce ne sera pas la fin du monde. Ma famille m’a appris qu’il y avait autre chose que le ski et le sport dans la vie. Ma famille vaut beaucoup plus que toutes les victoires en Coupes du monde, que toutes les médailles d’or, que tous les globes de cristal ou que tous les Jeux olympiques.

J’ai quatre filles en santé, j’ai une femme indépendante, forte et tellement bien organisée qui a élevé nos filles et géré la maison en grande partie seule, loin de sa famille à elle.

Elles sont mes plus belles médailles.

Propos recueillis par Manon Gilbert