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Joé Juneau

Joé Juneau - Le hockey pour aider les jeunes

« Combien de fois j'arrivais très tôt sur la glace le matin au Nunavik et je me demandais : combien de ces jeunes-là ont dormi dans un lit cette nuit? Combien de ces jeunes-là ont déjeuné ce matin? »

Signé par Joé  Juneau

L'auteur est un ex-joueur de la Ligue nationale de hockey.

Ne manquez pas le documentaire « La passion de Joé Juneau », qui se trouve ici.

J’ai toujours été un gars de nature, de grands espaces, un gars qui aime les autres cultures, mais qui, en même temps, est très attaché à son patelin. Même quand je jouais dans la Ligue nationale de hockey, avec les Capitals de Washington ou le Canadien de Montréal, j’aimais retourner chez moi, dans mon Pont-Rouge natal lorsque j’en avais l’occasion.

Dès que j’ai mis fin à ma carrière de joueur, c’est là que j’ai voulu retourner : chez moi et près de la nature.

J’ai dédié les 15 dernières années de ma vie à développer des programmes de hockey-école pour enseigner le hockey à des enfants qui, autrement, n’auraient peut-être jamais connu ce sport qui me passionne tant. À me lever tôt le matin et, parfois, à travailler pendant des nuits entières.

Pourquoi?

Simplement parce que c'était nécessaire. Vu l'énorme charge de travail pour bien monter chaque programme et les coordonner adéquatement, il fallait que je m’investisse autant.

Pour, en fin de compte, voir les sourires de ces jeunes qui réussissent à patiner pour la première fois. Pour voir leur premier but, mais surtout, pour les voir développer une passion.

Même que pour certains, le programme peut devenir une raison de s’accrocher à la vie.

Ça, c’est mon vrai salaire.

Vous avez raison, ce n’est pas habituel pour un ancien joueur de hockey professionnel de faire un travail comme le mien après une carrière dans la LNH. Mais ceux qui me connaissent vraiment, pas seulement parce qu’ils m’ont vu jouer à la télé, ne sont pas surpris.

Vous dire que j’avais prévu à ma retraite de monter et d'offrir des programmes de hockey-école pour des jeunes de communautés autochtones serait vous mentir.

C’est arrivé un peu par hasard, mais le hasard fait souvent bien les choses...

Joé Juneau, du Canadien de Montréal, devant Keith Tkachuk, des Blues de St. Louis, en 2004

Joé Juneau, du Canadien de Montréal, devant Keith Tkachuk, des Blues de St. Louis, en 2004

Photo : Reuters / Shaun Best


Mon histoire a commencé au Nunavik, quand j’y suis allé en vacances en 2005, un peu après avoir pris ma retraite du hockey professionnel.

Mon sport me manquait. Non, je ne m’ennuyais pas de jouer dans les arénas des grandes villes américaines. Je m’ennuyais simplement du hockey.

Quand j’ai vu que les communautés de cette région avaient des arénas, mais ne les utilisaient pas pour occuper, encadrer et éduquer des jeunes, ça m’a donné une idée. Je me suis dit que je pourrais profiter de mon expertise pour leur apprendre le hockey dans un contexte éducatif et incitatif en relation avec leur développement.

J’ai commencé sans trop savoir où ça m’amènerait. Je n’avais jamais travaillé avec des jeunes et je me suis retrouvé dans un environnement où j’avais vraiment besoin d’être pédagogue pour que ça fonctionne. L’idée n’était pas seulement d’aller jouer avec eux, c’était de leur enseigner mon sport et les nombreuses compétences de vie qui y sont rattachées.

Le projet est rapidement devenu beaucoup plus que de simplement offrir des entraînements de hockey pour amuser et occuper les jeunes. C’était plutôt de faire de l’enseignement par le sport en mettant l'accent sur le développement de l’humain plutôt que sur celui hockeyeur.

Le sport est devenu un outil pour enseigner aux jeunes comment obtenir du succès et les aider à cheminer dans la vie.

Ils prennent la pose dans la nature devant des maisons.

Joé Joneau, sa conjointe Elsa Moreau, leurs filles Héloïse (gauche) et Ophélie, et leur chien Eliot en 2007, au Nunavik

Photo : Sports Illustrated via Getty Images / Simon Bruty


En milieux éloignés, il y a souvent moins de ressources, moins de choix de loisirs. Il y a des communautés où les réalités sont plus frappantes que d’autres, où les jeunes vivent fréquemment des épreuves très difficiles.

Je pense qu’il faut dire les choses telles qu’elles sont. Dans ces communautés, les répercussions des sévices infligés dans le passé, reliés aux pensionnats autochtones, sont visibles partout.

Les jeunes sont souvent peu encadrés en milieu familial. Pas que leurs parents soient de mauvaises personnes, loin de là. Mais inévitablement, ce qu'ils ont subi comme victimes intergénérationnelles des pensionnats les a affectés énormément.

Ce qu’on voit aujourd’hui, ce sont des victimes de victimes. C’est à se demander : où cela va-t-il s’arrêter.

Il faut être conscient de ça pour faire un bon travail avec et pour ces jeunes.


Au début, tu ne sais pas trop à quoi tu as affaire. Tu te doutes des difficultés, avec ce que tu as entendu ou lu, mais tu n’es certain de rien.

Puis, à un moment, tu réalises que c’est la réalité. Tu le vois, tu t’en fais parler.

Combien de fois j'arrivais très tôt sur la glace le matin au Nunavik et je me demandais : combien de ces jeunes-là ont dormi dans un lit cette nuit, combien de ces jeunes-là ont déjeuné ce matin.

Après, tu peux te mettre à penser à des choses plus horribles encore, parce qu’on en entend souvent parler... Ce qui est triste et difficile, c'est que pour certains, c’est en fait la réalité.

Dans un groupe de 15, 20 ou 30 jeunes qui étaient devant moi sur la glace à n'importe quel moment, certains avaient été victimes d’abus physiques ou sexuels, ou encore avaient été témoins de pareilles horreurs commises sur un ou des proches.

Tu es conscient de ça, mais tu essaies de l’oublier et de te concentrer à les aider. À mes yeux, la meilleure chose à faire dans ces cas-là était d’essayer de leur apporter du positif pour leur faire oublier, pendant un moment, tout le négatif qu'ils vivaient ailleurs qu'à l'aréna.

Joé Juneau avec les Bruins de Boston en 1992

Joé Juneau avec les Bruins de Boston en 1992

Photo : Getty Images / Rick Stewart

Malgré tout cela, nous leur demandions d'être ponctuels, respectueux des règles, disciplinés, attentionnés, positifs, concentrés, travaillants, persévérants, etc.

Parfois, ce n’était pas évident. On leur demandait beaucoup d’efforts, des choses extrêmement difficiles à donner sur la glace s’ils n’avaient pas eu une bonne nuit de sommeil, s’ils n’avaient pas mangé correctement, ou bien pire.

Il m'arrivait de remarquer des jeunes qui semblaient absents mentalement, qui n’étaient pas aussi réactifs que d’habitude. À ces moments-là, je me disais qu’il s’était probablement passé quelque chose dans leur vie, quelque chose dont ils ne nous parlaient pas.

Au début, tu te demandes si tu dois les dispenser de l’entraînement. En même temps, si tu leur dis juste d’aller s’asseoir sur le banc ou de retourner au vestiaire, ils vont le faire et à quoi vont-ils penser? Aux drames.

Pour nous, c’était donc important de les garder sur la glace et de leur en demander autant qu’aux autres, même si on était conscients qu’ils ne pouvaient probablement pas en donner autant que les autres.

Souvent, on voyait que nos camps de hockey et nos voyages dans les tournois les amenaient ailleurs, dans une espèce de bulle positive qui leur permettait d’oublier, pour un moment, leurs différents problèmes, leurs conflits, leur tristesse, leurs drames, leur réalité.

Les plus vieux nous le disaient parfois. Au Nunavik, quand on travaillait avec des jeunes de 14 à 17 ans, ils partageaient mieux que les plus jeunes leur vécu et leurs émotions.

On se concentrait sur les tournois qui arrivaient, sur l'enseignement, sur les entraînements, sur les matchs, sur notre but de gagner et d'obtenir du succès. Et toutes les horreurs qu’il pouvait y avoir ailleurs dans leur vie étaient mises de côté pendant ce petit bout de temps là.

Le plus dur, c’était quand les camps et les voyages pour participer à des tournois de hockey finissaient. Tout le monde retournait alors à sa vie habituelle, dans sa communauté, jusqu’au prochain camp. C’était souvent là qu’on entendait des histoires de suicide ou de tentatives. Oui, il y en a eu.

Malheureusement, on n’avait pas les moyens d’appliquer le programme à l’année et pour tout le monde. On essayait simplement de faire du mieux qu’on pouvait avec ce qu’on avait.

On a déjà amené en tournoi des jeunes qui avaient tenté dans le passé de mettre fin à leurs jours, et pas juste une fois. Entre instructeurs et éducateurs, on en discutait, puis on se disait qu’il fallait tout faire pour garder ces jeunes dans l’équipe et apporter du positif dans leur vie.

Quand tu vas te coucher le soir, c’est sûr que tout ça tourne dans ta tête, que tu es inquiet, que tu dors moins bien.

Disons que l’idée n’était pas de choisir les solutions les plus simples, au contraire. On essayait toujours d’en faire le plus possible, de trouver des façons de toujours inclure les jeunes les plus méritants dans le groupe, même si, parfois, il s'agissait des plus maganés.

Dans certains cas, nous travaillions en partenariat avec des psychologues et des professionnels en santé.

Pour le temps que ç’a duré, c’était assurément très, très positif.

Joé Juneau sourit à la caméra.

Joé Juneau

Photo : Radio-Canada / Luc Robida


Quand l’aventure a commencé, en 2005, c’était expérimental. Je faisais des voyages dans les communautés, des allers-retours entre le Nunavik et la maison. Je me suis rapidement rendu compte que pour réussir à bâtir quelque chose, je devais passer beaucoup plus de temps sur place et m'y investir à temps plein.

Ma conjointe et moi avons alors décidé d’y aller. À cette époque-là, nos filles étaient très jeunes, alors c’était plus facile pour nous de le faire. On a donc vécu au Nunavik pendant deux ans.

Pour développer quelque chose à un endroit, il faut bien connaître le milieu, la culture et les gens avec qui tu travailles. Il faut aussi qu’eux te connaissent et te fassent confiance.

C’était une belle occasion pour ma famille. Faire découvrir d’autres réalités à tes enfants, c’est de l’éducation qui vaut vraiment cher.

Notre passage là-bas est quelque chose que nos deux filles vont garder avec elles toute leur vie. Elles étaient vraiment jeunes, alors malheureusement, il y a des événements dont elles ne se souviennent pas. Mais je suis persuadé que ça leur a ouvert les yeux sur plusieurs aspects de la vie et que ç’a été une belle expérience.

Non, ça n’a pas toujours été facile, mais on en garde un souvenir formidable. Là-bas, on a connu des gens extraordinaires, dont plusieurs avec qui on est toujours très, très amis aujourd’hui.


Chaque jour à faire le travail que je fais auprès des jeunes m’apporte quelque chose, et j’aime faire en sorte que cela soit positif. J’arrive quelque part. Je développe des liens de confiance, d’appréciation et d’amitié avec plusieurs personnes, avec des jeunes, des parents, des grands-parents, des intervenants.

Par exemple, durant mes 11 années au Nunavik, j’ai suivi des jeunes de 7 à 18 ans. Certains des enfants qui étaient dans le programme au tout début sont ensuite devenus mes assistants. Plusieurs sont maintenant devenus parents, mais le programme avec lequel ils ont grandi n’est malheureusement plus là aujourd’hui pour leurs enfants.

Après toutes ces années, c’est un sentiment extraordinaire d’avoir pu rencontrer des enfants et de les avoir accompagnés par le programme jusqu’à la vie d’adulte en leur enseignant plein de choses.

Oui, comment bien jouer et avoir du succès au hockey, mais aussi plein de choses sur la vie en général.

Et aujourd’hui, le plus fantastique, c’est que je peux les suivre sur les réseaux sociaux. C’est spécial parce que souvent, je vois des photos d’anciens joueurs ou joueuses avec leur bébé ou leur enfant, et parfois sur la glace avec des patins dans les pieds.

C’est maintenant leur tour d’amener leurs enfants à l’aréna et de leur transmettre les enseignements que j’ai partagés avec eux.

Joé Juneau ouvre la porte de la patinoire de l'aréna de Uashat Mani-Utenan

Joé Juneau

Photo : Radio-Canada / Luc Robida


Tout ça, ce à quoi je dédie ma vie depuis une quinzaine d’années, est arrivé un peu par hasard.

Eh oui, ça fait déjà près de 15 ans que je fais ce travail, que j’essaie d’aider les jeunes des communautés éloignées grâce au hockey, et j’ai encore énormément de plaisir et de fierté à le faire.

Depuis quelques années, avec mon Programme de Développement Hockey École, c’est un peu différent de l’époque où j’étais au Nunavik. Je me promène dans les communautés plusieurs fois dans l’année pour aider à ce qu’il soit bien implanté et pour m’assurer autant que possible de son bon déroulement.

J’ai maintenant une application mobile qui rend les suivis des communautés plus simples et qui me permet de suivre le développement des jeunes au quotidien, même quand je ne suis pas sur place, pour pouvoir intervenir au besoin. C’est beaucoup de travail et beaucoup de déplacements, mais j’adore ça et j’ai de bons collègues qui m’aident dans la prise en charge des communautés qui appliquent le programme.

Joé Juneau avec les Sénateurs d'Ottawa en 1999

Joé Juneau avec les Sénateurs d'Ottawa en 1999

Photo : Getty Images / Al Bello

Dernièrement, je m’envolais pour Uashat mak Mani-utenam, sur la Côte-Nord, et j’avais hâte de revoir tout le monde.

Je vois dans les visages des jeunes et des parents à quel point ils aiment le programme. Et c’est pour ça que je continue. Je fais tout ça parce que j’adore toujours le faire et je vois à quel point c’est profitable pour les communautés, et dans certains cas, même nécessaire.

Oui, j’ai travaillé très fort. Il y a eu et il y aura encore des moments difficiles, mais je n’en garde surtout que le positif.

Le programme, c’est loin de n’être que moi. On est vraiment plusieurs à y travailler et c’est ce qui est encourageant. Ma passion a entraîné des intervenants, des professeurs, des instructeurs à être à mes côtés, à y croire aussi et à s’y investir pour le bien des jeunes.

Je vois que tous ceux qui y travaillent y croient. Ils voient que c’est quelque chose de très fort qui est important au sein d’une communauté.

Quand je les vois croire si fort en ce que j’ai créé et développé, ça me donne la motivation d’y mettre les heures nécessaires encore aujourd’hui.

Je les vois, par moments, ressentir la même chose que moi quand ils voient les jeunes s’améliorer, obtenir du succès, s’amuser, apprendre.

Le plus beau des cadeaux, ce serait que les jeunes continuent d’en profiter longtemps après le jour où je devrai me retirer. C’est mon souhait le plus cher.

Propos recueillis par Alexandra Piché