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Mirsad Bektic montre les poings en regardant la caméra.

Mirsad Bektic - Des camps de réfugiés à l’octogone

« Certaines personnes vont penser que j'ai eu une enfance de merde. Moi, je considère que grandir dans les camps m'a préparé à devenir ce que je suis maintenant. Un combattant. »

Mirsad Bektic

Signé par Mirsad  Bektic, Athlète d'arts martiaux mixtes, pour Podium

Je m’appelle Mirsad Bektic. Je suis né en Bosnie-Herzégovine, à Srebrenica, désormais connu pour son génocide en 1995. Après l’assassinat d’une partie de ma famille, j’ai vécu en exil dans des camps de réfugiés en Europe de l’Ouest. Rien n’arrive pour rien. Aujourd’hui, j’habite à Montréal. Je me prépare à monter dans l’octogone le 8 février à Houston. Je suis combattant de l'UFC et je suis millionnaire.


Quand des tireurs d’élite assassinent ma grand-mère d’une balle dans la tête en 1992, j’ai un an et demi. Ma mère Suada craint de plus en plus pour ma vie et pour celles de mes frères Suvad et Senad. Elle a raison. En juillet 1995, dans ma propre ville, 8372 civils, surtout des hommes et des adolescents, seront massacrés et tués durant un épisode d’un conflit ethnique insensé. Maison, proches, biens, nous laissons tout derrière. Même mon père et mon oncle, employés de l’armée qui décident de rester pour défendre la Bosnie. Un pays qui n’en est pas encore un.

Nous devenons ce qu’il convient d’appeler des « réfugiés ». D’abord, dans un camp en Italie pendant trois ans. Puis, en Allemagne pendant presque sept ans.

Bibbiano, c’est le nom de mon premier camp qui n’a rien à voir avec un lieu d’entraînement. La vie comme réfugiés est bizarre. Tu sais que tu ne peux plus rester dans un pays, mais tu ne sais pas si ta prochaine destination veut de toi. C’est comme mettre sa vie entre parenthèses, entre les tentes, la boue, le froid, la misère et les émeutes dans le camp. Je ne vais pas l’école ou très rarement. Je n’ai pas de routine. Je me souviens de passer mes journées à jouer au soccer et aux billes dans le sable.

Je ne suis pas conscient de l’origine de cette guerre. Pendant une décennie, après la mort du président Tito en 1980, à la tête de la Yougoslavie, les tensions ethniques augmentent entre les peuples qui forment le pays, les Bosniaques, les Serbes et les Croates. Les désirs d’indépendance de chaque peuple apparaissent en 1991, l’année de ma naissance.

Je crois que les êtres humains sont tous racistes à un certain degré. Mais il y a une différence entre ignorer quelqu’un et lui tirer une balle dans la tête. Ça, j’en suis convaincu.

Je suis né dans un pays en état de chaos. J’ignore le concept de plaisir. Dans les camps, je ne sais pas que je souffre et que notre vie est misérable. Au quotidien, c’est au plus fort la poche. Les plus grands battent les plus petits. Je me comporte bien, mais je mange souvent une raclée. La vie est dure. C’est dérangeant de penser que tout cela finit par influer sur ce que nous devenons.

Le jeune Mirsad Bektic est accroupi et caresse un chiot.

Mirsad Bektic adolescent

Photo : Courtoisie Mirsad Bektic


C’est aux États-Unis que je découvre les arts martiaux mixtes (MMA).

Puisque l’Allemagne menace de renvoyer ma famille en Bosnie, un oncle vivant déjà en Virginie décide de se porter garant de notre transfert comme immigrants en sol américain. Mais à la dernière minute, à l’aéroport, nous sommes incapables de rejoindre cet oncle. L’agent d’immigration nous met alors en contact avec les services sociaux catholiques américains. Un médecin du Nebraska et sa famille décident de nous commanditer. Je n’arrive pas encore à y croire; ma mère au milieu du Nebraska avec trois jeunes enfants.

Le choc culturel est total. La langue, le paysage, la culture. Imaginez débarquer en Thaïlande. Et comme on n’avait pas vraiment fréquenté l’école… le fossé est important entre ce que nous sommes et ce que l’Amérique veut que l’on devienne.

Je fais mon entrée à l’école en troisième année. Je suis, le mot est faible, désorganisé. En 2020, on mettrait « trouble », « déficitaire », « attention » et « hyperactivité » dans la même phrase pour me décrire. Mais il y a 20 ans, m’inscrire au karaté semble être le meilleur remède.

J’ai un besoin vital de bouger. Au début de l'adolescence viennent la boxe, le baseball, le soccer et le football. Pendant ce temps, mon frère s’intéresse à l'Ultimate Fighting Championship (UFC) et à Georges St-Pierre qui se prépare, pour son 18e combat, à affronter Jon Fitch le 9 août 2008. J’ai 17 ans. Les Jeux olympiques de Pékin ont commencé la veille, mais mon nouveau truc, c’est GSP et ce sport complètement fascinant qui rebute parfois les gens.


Je fais alors un essai des arts martiaux mixtes à la suggestion de mon frère. Rapidement, tout le monde voit un potentiel en moi. On me décrit comme athlétique et stratégique. Dire que je me dirigeais vers le service et le combat militaires. Mon avenir, après tout, est peut-être vers le combat tout court.

Après mon secondaire, je pars donc tester la vie de combattant de l'UFC amateur dans des villes du Midwest américain. Pendant deux ans, je passe d’Omaha (Nebraska) à Denver (Colorado) et à Kansas City (Missouri). Puis, comme c’est souvent le cas dans le monde du sport, un commanditaire décide de me prendre sous son aile. Il m’offre d’aller m’entraîner où je veux. La Floride possède alors la meilleure équipe et le meilleur gym en sol américain. Mais compte tenu de mon enfance, l’idée de m’éloigner de ma famille ne me plaît pas.

C’est dans une librairie que j’aurai la grande illumination. Je me souviens exactement du moment où le livre Unleash the Power within m’est tombé entre les mains. L’auteur, Tony Robbins, y parle de saisir les occasions, de prendre des décisions…

Deux semaines plus tard, je me retrouve en Floride pour un stage de deux semaines avec le groupe American Top Team. D’amateur, je passe à professionnel et retourne dans le même groupe pour un camp de six semaines. Je n’ai aucun gala à ma fiche, mais ma cote comme combattant augmente rapidement. On m’offre un salaire et un hébergement gratuit pour représenter le gym.

Mirsad Bektic sourit et montre son protecteur buccal.

Mirsad Bektic avant son combat contre Josh Emmett, en juillet 2019, à Sacramento, en Californie

Photo : Getty Images / Jeff Bottari/Zuffa LLC/Zuffa LLC

Mes capacités physiques sont indéniables. Je suis un poids plume, mais j’incarne le dur à cuire de rêve. Mon premier combat a lieu en avril 2011 contre le Texan Chas Skelly. Une victoire unanime. La première de sept de suite, qui vont attirer l’attention du championnat UFC avec qui je signe mon premier contrat en 2014. Normal! Les experts du site spécialisé BloodyElbow.com viennent de placer mon nom au sommet de leur liste des 25 espoirs de la discipline.

Les victoires s’accumulent, l’argent rentre, jusqu’à l’équivalent du salaire annuel d’un Québécois en un seul gala. Mais pour conserver la forme mentale, Coconut Creek, en Floride, est un désert. Après cinq ans, je me cherche un peu. C’est à ce moment que mon agent entre en contact avec le Montréalais Firas Zahabi.


De par son nom, vous ignorez sans doute qui est cet homme. Et si je vous disais qu’il est l’entraîneur qui a amené Georges St-Pierre au sommet? L’appel au changement me force à quitter la Floride pour le gym Tristar à Montréal. Le camp de 12 semaines avant un combat en novembre 2017 se prolonge. Je ne suis jamais reparti.

La magie Firas opère dès les premiers entraînements. Il sait comment me motiver physiquement et spirituellement. Et… je tombe littéralement en amour avec Montréal, ses parcs, son style de vie… et d’une Québécoise avec qui je partage ma vie. Akina, une étudiante fraîchement diplômée qui est capable de me recoudre le visage, et un combattant MMA avec une fiche de 13 victoires et 2 défaites. Drôle de mélange. Je sais, mais c’est possible et elle est la meilleure professeure de français du quartier! C’est pour ça que je l’ai fiancée le 10 janvier dernier.

Loin de ma famille Bektic, partager une maison avec ma future femme, sa sœur, sa cousine, trois chats et un chien m’aide à avoir une vie équilibrée. Nous prenons soin les uns des autres, loin des feux de la rampe et des égos démesurés.

Soyons francs, la plupart des jeunes dans la vingtaine qui suent dans les gyms de MMA ont deux objectifs : la gloire et l'argent. J’étais comme eux au début pour obtenir la célébrité et les grosses bourses liées à la ceinture et à mon nom. Plus maintenant.

Je réalise aujourd’hui que mon sport m’amène à bien vivre, et dans une ville merveilleuse. Quand j’encaisse beaucoup d’argent, je le place pour assurer mon avenir en plus d’en faire profiter mon entourage. Comme ce voyage en famille en janvier 2018 en Bosnie, pour retrouver mon père qu’on a tous cru mort à la guerre.

C’était la première fois que je retournais à Srebrenica en 10 ans. J’y ai passé un mois, j’ai revu mon papa et on a repris là où l'on avait laissé. Sans le blâmer d’avoir eu l’impression d’être abandonné lorsque j’étais enfant. De son côté, papa répète sans cesse que s’il avait été plus présent, il ne m’aurait jamais laissé pratiquer des arts martiaux mixtes. Il aurait souhaité un métier plus, disons, conventionnel. Ma mère aussi, elle qui n’assiste jamais aux combats. Elle est quand même avec moi dans l’octogone : j’ai son prénom et celui de ma sœur Medisa tatoués sur l’avant-bras. J’aime penser que quand je frappe un adversaire, c’est toute la famille Bektic qui cogne!

Le poignet droit de Mirsad Bektic montre un tatouage.

Les prénoms de la mère et la soeur de Mirsad Bektic sur le poignet droit de l'athlète

Photo : Radio-Canada / Jean-Patrick Balleux


On dit que les gens consomment de la drogue pour l'euphorie. Quand tu compétitionnes, le sentiment est similaire. Quarante mille personnes crient ton nom, tu te sens comme un gladiateur. Oui, il y a des règles dans les arts martiaux mixtes, mais l’octogone, c’est un peu comme une arène romaine. Sauf que je ne me comporte plus comme un gars de 19 ans qui se croit imbattable. Quelques blessures m’ont fait réaliser que je suis un homme fragile et que je dois maximiser mon temps. Comme cette défaite contre Josh Emmet en juillet dernier. J’avais connu un mauvais camp, j’étais blessé et je ne suis pas surpris d’avoir subi le K.-O. technique. Tout ce qui avait pu aller mal est allé mal.

Cependant, il faut savoir se relever. C’est ce que j’ai fait. Je ne suis pas au-dessus de mes partenaires d’entraînement, mais je pense que je suis vraiment différent d’eux. J’ai beau avoir amassé plus d’un million de dollars en gains dans l’octogone et avec les commanditaires, je suis ouvert à autre chose que perdre mon temps sur les consoles de jeux et taper sur les autres dans un ring. Je fréquente les bibliothèques et passe beaucoup de temps à m’instruire en ligne.

Tenez! J’ai terminé un certificat en sciences de l’exercice et en nutrition de l’Université du New Jersey. En ce moment, j’ai une passion pour la motivation. Je suis « Monsieur motivation »! Et je suis inscrit à un webinaire sur la santé mentale donné par l’Université de Sydney, en Australie. Disons que les traumatismes de mon enfance m’aident à comprendre la matière!

J’ai aussi fait une formation sur le coaching par la pensée avec le psychologue sportif et conférencier des Mets de New York, Will Lenzer.

Je réalise à quel point j’excelle quand vient le temps d’entrer en relation avec les gens. Par exemple, si tu te sens de telle façon, essaie tel truc et ça devrait t’aider. Mon expérience m’aide à aider les gens. J’ai de bons conseils pour rebâtir leur confiance et c’est ce que j’aimerais faire après ma vie de « gladiateur ». Je suis d’avis que plus on sait d’où l’on vient, mieux on peut établir où l’on veut aller et la route à suivre.


Mirsad Bektic consulte son téléphone en marchant devant une affiche montrant George St-Pierre.

Mirsad Bektic devant une affiche montrant George St-Pierre

Photo : Radio-Canada / Jean-Patrick Balleux

C’est la même chose avec mon entraîneur Firas, qui est encore le visage de Tristar avec GSP. Avant de rencontrer Georges, je voulais faire comme lui et être parfait dans tous les aspects de ma vie.

Quand j’étais membre d'ATT en Floride, je lui écrivais même pour avoir des conseils pour savoir comment devenir un champion, mais il ne répondait jamais. Georges n’est pas parfait. Il a des résultats impressionnants, mais il n’est pas un homme parfait. Personne n’est parfait. Tu n’es jamais le meilleur. GSP n’est que le premier à dessiner un plan menant au succès, à le suivre à la lettre avec une mentalité de samouraï et à éventuellement toucher à la gloire. Plus je passe du temps avec lui, plus je comprends pourquoi c’est un champion. Il m’a souvent répété de ne pas passer trop d’heures dans le gym, mais d’y aller à fond quand j’y suis.

Il est rigide dans tout ce qu’il fait. J’aime sa philosophie. J’essaie de tout prendre. C’est un mentor. Je lui confierais mes enfants si j’en avais.

J’ai 28 ans. J’ai encore trois ou quatre années dans l’octogone devant moi. Je vais à l’école parce que j’adore apprendre. Mais j’ai encore cette envie de devenir champion du monde de l'UFC et je fais tout pour y arriver. Avec le combat du 8 février contre Dan Ige (12-2-0), je suis à deux ou trois combats d’un duel de championnat pour le titre. L’an passé, j’étais 7e mondial dans ma catégorie. Avec une victoire, je devenais l’aspirant numéro un. J’étais si près. Avec tout ce que j’ai vécu depuis ma jeunesse… je touchais presque au rêve. Mais une blessure m’a ramené sur terre.

Aujourd’hui, je suis 27e aspirant et je suis à quelques jours d’affronter le 33e espoir. Trois ou quatre victoires et je serai de retour au sommet.


Au début de ma carrière, je me battais souvent en pensant à ma vie dans les camps de réfugiés. Maintenant, je visualise mon parcours, mon temps passé à l’entraînement, le fait d’être payé pour me battre et le bien que je peux répandre autour de moi comme éléments de motivation. D’ailleurs, je planche sur la mise sur pied d’une fondation visant à mettre en contact de jeunes immigrants avec des gens qui sont les meilleurs dans leur discipline. Du genre : un médecin qui rencontre un migrant syrien, un professeur d’université qui conseille un jeune immigrant. Le nom de la fondation pour permettre à des jeunes de croire en leurs rêves est trouvé : Refuge Sport.

Certaines personnes vont penser que j’ai eu une enfance de merde. Moi, je considère que grandir dans les camps m’a préparé à devenir ce que je suis maintenant. Un combattant.

Et je vais vous le prouver une autre fois, samedi prochain, à Houston.

Mirsad Bektic se tient debout devant un grillage dans une salle d'entraînement.

Mirsad Bektic

Photo : Radio-Canada / Jean-Patrick Balleux

Propos recueillis par Jean-Patrick Balleux