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Illustration d'un joueur dans les airs qui frappe de la main un ballon qu'essaie de boxer un gardien

L’arbitre qui a raté la « main de Dieu » de Maradona

Ali Bennaceur a accordé l'un des buts les plus controversés du Mondial. Il se défend.

Un texte de Robert Frosi

Le 22 juin 1986, un Diego Maradona culoté s’amuse avec les médias de ce qu’il vient de réussir contre l’Angleterre en quarts de finale de la Coupe du monde : un but de la main, sacrilège au soccer.

Le petit milieu argentin trouve cette formule forte pour se disculper : J’ai marqué un peu avec la tête de Maradona et un peu avec la main de Dieu. Il ne reconnaîtra officiellement sa faute que plusieurs années plus tard.

Comment un joueur a-t-il pu réussir pareille ruse dans un match de cette importance? Le mieux placé pour répondre est Ali Bennaceur, l’arbitre de champ qui était aux commandes ce jour-là à Mexico. Trente-six ans plus tard, il s’en souvient comme si c’était hier et défend sa décision.

L’officiel tunisien a bien voulu se confier à Podium pour nous faire revivre de l’intérieur ce match d’anthologie où Maradona s’est révélé dans sa dualité, d’abord avec sa célèbre tricherie, puis par son génie en driblant tous les Anglais à ses trousses pour le but du siècle.


L’ambiance entourant ce quart de finale Argentine-Angleterre est électrique. Quatre ans plus tôt, les deux pays étaient en pleine guerre pour la souveraineté des Malouines, dans l’Atlantique Sud. Ce conflit, remporté par l’Angleterre, plane sur le match.

Dans le mythique stade Azteca, près de 115 000 personnes s’apprêtent à vivre un moment historique, mais ils ne le savent pas encore.

Les Argentins sont conduits par Diego Maradona, entouré de son complice Jorge Valdano et des défenseurs Jorge Burruchaga et Sergio Batista. L’équipe d’Angleterre entre sur la pelouse avec son attaquant Gary Lineker et, surtout, l’un des meilleurs gardiens au monde et capitaine de l’équipe, le géant Peter Shilton.

Deux joueurs se serrent la main avant un match devant un arbitre qui tient le ballon dans ses mains

Ali Bennaceur (au centre avec le ballon) entre Diego Maradona et Peter Shilton avant le match

Photo : Getty Images / Peter Robinson/EMPICS

Au milieu du terrain, il y a un homme en noir, Ali Bennaceur. Le Tunisien est arbitre international depuis 1975. Heureux hasard, il a rêvé de faire ce métier après avoir regardé un autre match de quart de finale Argentine-Angleterre, au Mondial anglais de 1966. Je me suis dit : "Un jour je serai arbitre à la Coupe du monde dans un match comme celui-là", se souvient-il.

Comme les joueurs, il veut mettre son empreinte sur le match.

Je me souviens qu’il faisait très chaud, plus de 40 degrés, raconte l’homme aujourd’hui âgé de 78 ans. Je suis un ancien athlète, j’ai fait beaucoup d’athlétisme et de football. J’étais prêt physiquement pour ce duel. […] Quand je suis entré dans le stade, la foule était impressionnante et il y avait aussi toutes les télévisions du monde, mais j’étais en mission.

« Je sentais que ce match allait être l’apothéose de ma carrière, une véritable consécration. Je me suis dit : "Allez Ali! On va commencer ce match!" »

— Une citation de  Ali Bennaceur, arbitre de champ du match Argentine-Angleterre en 1986

Ali Bennaceur se souvient d’une excellente première demie, marquée par le grand fair-play des deux équipes. La deuxième sera épique.

À la 51e minute, Diego Maradona boxe de la main le ballon qu’il dispute dans les airs à Peter Shilton, près des six mètres du gardien anglais, et compte. Sur le terrain, les arbitres ne signalent aucune faute.

Un joueur en bleu saute devant un gardien et frappe le ballon de sa main gauche

Diego Maradona touche le ballon de la main devant Peter Shilton

Photo : Getty Images / Allsport

À ce moment-là, je suivais l’action, mais vous savez que l’arbitre n’avait pas le droit d’entrer dans la surface de réparation pour ne pas gêner les joueurs, explique Ali Bennaceur. Je me suis donc placé juste en dehors de la surface. Il y avait Shilton et Maradona. Les deux étaient alors de dos et ils ont sauté vers le haut avec les deux bras en l’air, mais de ma position, je ne pouvais pas voir qui avait frappé le ballon. Je ne pouvais pas juger à 100 %.

J’ai alors appliqué les consignes de la FIFA et je suis allé voir mon arbitre assistant qui était Bulgare, poursuit-il. J’avais déjà arbitré un premier match avec lui, Pologne-Portugal. Je l’ai vu se diriger vers le centre du terrain. Et quand un arbitre de touche se dirige vers le centre du terrain, c’est qu’il considère que le but est bon. Je suis retourné le rejoindre sur la ligne médiane à reculons et lui aussi était convaincu que le but était bon. Son accord était à 100 %!

Maradona, dans sa ruse, célèbre comme s’il avait marqué légitimement et entraîne ses coéquipiers avec lui. Des joueurs anglais protestent vigoureusement, dont Terry Fenwick, le plus insistant auprès de l’arbitre tunisien.

Il m’a dit : "Referee, handball!", se souvient Ali Bennaceur. Je lui ai répondu : "Please play". Pour moi, le but était valable à 100 %.

Un ballon entre dans le but

Le ballon dans les filets de Peter Shilton

Photo : Getty Images / Bongarts

Ali Bennaceur n’a jamais eu de doute en voyant ce petit Maradona marquer de la tête même si le gardien Shilton était beaucoup plus grand que lui.

Les deux joueurs ont sauté, mais Maradona avait sauté plus haut que Shilton, malgré sa petite taille, souligne-t-il. Je n’ai pas eu de doute, car pour chaque but marqué, l’arbitre doit consulter son juge de touche. Moi, d’où j’étais, je ne savais pas si le but avait été marqué de la tête ou avec le bras, j’ai juste vu le ballon entrer dans les filets. Pour moi, le but était sûr à 100 %, vu le comportement de mon collègue quand il m’a rejoint. Nous étions tous les deux certains que le but était bon.

Le collègue en question, le regretté Bulgare Bogdan Dochev, ne partageait pas cette version des faits. Il a déjà confié qu’il a tout de suite senti que quelque chose clochait sur ce but, mais qu’à l’époque, la FIFA n’autorisait pas les juges de touche à remettre en question des décisions prises sur le terrain par l’arbitre de champ. Comme le but a été accordé, il ne pouvait contester sa validité, a-t-il indiqué.

Bref, les deux arbitres se sont rejeté la faute.

Trente-six ans plus tard, Ali Bennaceur est convaincu d’avoir fait le bon choix en accordant ce but.

J’ai pris la décision qu’il fallait, insiste-t-il. D’ailleurs, je dois vous confier qu’à l’issue de la Coupe du monde, j’ai eu une note de 9,4 sur 10. Et vous savez que pour un arbitre, quand il reçoit ne serait-ce que 7,5, c’est qu’il a fait son travail.

Comme s’il voulait en rajouter, le Tunisien précise qu’au lendemain de chaque match du tournoi, on réunissait les arbitres pour faire un bilan. Dans son souvenir, cette fameuse main ne faisait pas partie des discussions.

« Ce jour-là, personne n’avait vu la main, absolument personne. Les 120 000 spectateurs ne l’ont pas vue, pas plus que les télévisions. C’est bien plus tard, avec des moyens perfectionnés, qu’on va dire qu’il y a eu main. »

— Une citation de  Ali Bennaceur

Les archives de l'époque démontrent cependant le contraire. La main de Maradona a bel et bien été captée et présentée pendant la diffusion du match en direct, le 22 juin 1986. À Radio-Canada par exemple, le descripteur Camille Dubé et l’analyste Georges Schwartz évoquent une possible faute dans les instants qui suivent l’action. Camille Dubé souligne les protestations de Shilton et des autres joueurs anglais. Il s’étonne que l’arbitre Bennaceur ait accordé le but.

Les reprises sont sans équivoque et viennent confirmer les doutes du descripteur et de l’analyste: Maradona a marqué de la main. Un but dont on discutera longtemps, lance Georges Schwartz.

Le lendemain, la controverse est au coeur des comptes-rendus du match dans la presse sportive internationale.


Moins de quatre minutes après son but de la main, Maradona en marque un autre d’anthologie, ballon au pied cette fois, dans un formidable effort solo. L’arbitre tunisien se demande encore comment il a fait pour réussir.

Il fait une feinte devant un gardien qui se jette au sol

Diego Maradona passe les derniers remparts de la défense anglaise

Photo : Getty Images / AFP/Staff

Il ne fallait pas fermer les yeux, il fallait que je le suive attentivement, car j’étais persuadé qu’on allait essayer de l’arrêter par tous les moyens. [...] Il fallait donc que l’arbitre soit vigilant, explique Ali Bennaceur. Maradona est parti du cercle central, à 68 mètres exactement du but adverse. Je le suivais par-derrière et chaque fois, ils ont essayé de l’abattre.

En tant qu’arbitre, il faut savoir lire le jeu et anticiper ce qu’il va se passer. Une bonne lecture, cela vous permet de prendre la bonne décision. Je me suis dit qu’un joueur qui a dépassé cinq joueurs et qui a couru plus de 60 mètres, les défenseurs anglais vont essayer de l’abattre. J’ai donc préparé mon sifflet au cas où pour siffler le penalty.

« Mais ce génie de Maradona a dérouté le gardien Shilton pour marquer un but qui sera qualifié comme le plus beau du siècle. En toute modestie, j’ai contribué à ce but en laissant l’avantage à trois reprises. »

— Une citation de  Ali Bennaceur
Un joueur ferme les yeux pour célébrer son but. Derrière lui, la foule le regarde

Diego Maradona célèbre son but

Photo : Getty Images / Peter Robinson/EMPICS

L’Argentine, grâce à Maradona, l’emporte 2-1, et décroche sa deuxième Coupe du monde une semaine plus tard, en finale contre l’Allemagne de l’Ouest.

Ali Bennaceur se souvient à quel point il était très facile d’arbitrer ce match Argentine-Angleterre. S’il n’y a eu que deux cartons jaunes, c’est parce qu’il était en parfaite maîtrise, argue-t-il. Et il aurait voulu que ça se poursuive.

Quand Lineker a réduit le score à 2-1, mon souhait était que l’Angleterre égalise pour rester encore une demi-heure de plus sur le terrain, dit-il. Peu importe qui gagne, c’est moi qui veux gagner. En toute modestie, j’étais fier de ce que je faisais sur le terrain et je dominais ce match. […] Je ne voulais pas que le match se termine! J’ai toujours su lire et anticiper lors d’un match, c’est ce qui fait la différence entre un arbitre et un autre.


Ali Bennaceur n’a plus arbitré de match de Coupe du monde après celui-là et a pris sa retraite du soccer cinq ans plus tard, en 1991.

Les choses ont bien changé sur les terrains depuis pour les officiels, à commencer par leur nombre. Il y en avait 42 en tout au Mondial de 1986, en rotation dans leurs affectations. Ils étaient tantôt arbitres de champ, tantôt arbitres de touche.

Au Qatar, pour le Mondial 2022, ils sont 129 au total, avec chacun des fonctions précises : 36 arbitres centraux, 69 assistants et 24 autres attitrés aux reprises vidéo.

Et avec l’assistance-vidéo (VAR), il est impensable qu’une faute de main comme celle de Diego Maradona passe inaperçue.

L'arbitrage a changé, et pas nécessairement pour le mieux, selon Ali Bennaceur.

À mon époque, l’arbitre, c’était lui qui décidait de tout, lance-t-il avec un brin de nostalgie. Aujourd’hui, le football est devenu un business, il y a beaucoup d’argent investi. On ne peut plus se permettre des erreurs qui changent le résultat.

« Le charme du football, c’est que chacun pouvait avoir sa vision du match, sa vision d’un but. Aujourd’hui, la VAR vient remplacer l’arbitre, il n’y a plus de charme. Avant, nous étions trois arbitres. Maintenant, il y a toute une équipe pour prendre une décision. [...] À cause de l’argent, on a tué la magie du football! »

— Une citation de  Ali Bennaceur

En 2015, Diego Maradona se rend en Tunisie pour tourner une publicité de marque de boisson gazeuse. Il en profite pour se rendre chez Ali Bennaceur.

C’est très drôle, car tout a commencé par une dispute entre Maradona et sa femme, explique l’ancien arbitre. Je ne comprenais pas pourquoi, car ils parlaient tous les deux en espagnol. Alors je pose la question à un des interprètes qui me dit que sa femme était furieuse, car Maradona était venu me voir les mains vides et n’avait pas amené de cadeau pour moi. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il m’a finalement offert l’un de ses maillots avec cette dédicace : "Pour Ali, mon éternel ami".

Il sourit en montrant le dos d'un chandail bleu et blanc avec le no 10 de Maradona

Ali Bennaceur en 2020 montre le maillot que lui a remis Maradona en 2015

Photo : Getty Images / AFP/Fethi Belaidi

Ce jour-là, Ali Bennaceur a pu découvrir un peu l’homme derrière la légende. Il est tombé sous le charme d’une belle personnalité, d’un homme bon qui fait du bien autour de lui. Il s’est aussi un peu reconnu en lui.

J’ai aussi compris où se situait sa rage de vaincre, car moi aussi je n’ai pas eu une vie facile, précise-t-il. Quand il était jeune, il devait se battre pour avoir un bout de pain. C’est de là que vient sa rage de vaincre. Quand vous avez à peine de quoi manger, vous développez une force supplémentaire de vouloir vivre.

« L’effort qu’il fournit sur le terrain est tout simplement extraordinaire. J’ai arbitré des joueurs de grande valeur comme Pelé et Cruyff, mais Maradona, c’est autre chose. Il a ce plus, cette rage de vaincre. »

— Une citation de  Ali Bennaceur

À la demande de ceux qui accompagnaient les deux hommes dans cette rencontre, Ali Bennaceur a demandé à Diego Maradona pourquoi il avait essayé de marquer de la main en 1986. La question a été vidée rapidement.

Il m’a répondu immédiatement et sans détour : "Lorsque j’entre sur le terrain, je veux gagner par tous les moyens". C’était une réponse nette et claire! Je n’avais plus d’autres questions, conclut l’arbitre tunisien.

Un joueur en bleu de profil court devant un adversaire en blanc

Diego Maradona dans le match Argentine-Angleterre de 1986

Photo : Getty Images / Allsport/Mike King

Illustration d'entête par Émilie Robert, à partir d'une photo de Bob Thomas Sports Photography/Getty Images